‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 73 sur 243 · CONTE VIEILLOT · texte numérisé non relu

CONTE VIEILLOT

Aucuns de dos aucteurs de ce jourd'huy, chroniqueurs et gazettiersen toutes espèces, ont di.-couru touschant la tromperie d'amour <>tdi- - ant combien peu il se talloit fier aux tendrebaysers et autres, qui sont la nourriture coustumiére des amancts. Je sais à ce propos une plaisante histoire où est démontré le bayser comme étant bien plus traistre encore que ne l'avoient oneques | rétendu nos bons esprits cognoisseurs, voire les meilleurs et ceux là dont le verbe t'.iict le plus foy en la matière.

J'ai cogneû une belle et honeste dame qui avoit nom Diane de Lisors et avoit espousé un fort bon gentilhomme de la cour du Roy Kran- • "is II, laquelle, haulte en couleur et fort' chair, se fut moult compleûe au doulx commerce d'amour si son pauvre hère de mary eust eu le chef moins branslant, la iambe plus alerte. tomac plus valide et tout le reste à l'advenant. Elle le tenoit fort en respect et ne le faisoit point cornard, étant moins encleinteau mal-faireque la pluspart des aultres femmes, et ne voulant offenser le bon Dieu dont elle avoit tr crainte, mais se lamentoit jour et nuict et souventes fois se regardoit, toute seelette, pleurant dessus son corps qui étoit blanc et friand, et criant que c'estoit pitié de voir austant de bien perdeû. En quoy elle disoit vrai, attendeû qu'il n'est pire tristesse que telles beaustés cachées i tous, comme cyboire en tabernascle.

Advinct qu'un soir, après souper, elle descendit au jardin qui étoit fort beau et vaste, en compaignie d'un sien cousin desnommé Guy de Lucé. grand juponier s'il en fust et très en faveur près des dames pource qu'il avoit l'œil brillant, le poil blond et la cuisse belle, et ils allèrent devisant de choses galantes et se riant de leurs propos, quand tout-à-coup lejouvenceau que la nuict et le teste à teste émoustilloient, lui dit qu'il la vouloit enserrer en ses bras et bayser à sa fantoisie ! La dame pensa qu'il \ loit rire et ne se faschant escria : • Nenni ! Quelle sotie est-ce là ! Conservez vos ba\ dont je n'ai point l'usaige » et, ce dysant, s'ensauva sur la rouste où bientost il la rattrapa, commençant de luy parler bas, très ardens et eschauffé, et menaçant que si elle ne cédoit point il l'en sauroit faire repentir. Lors, comprenant qu'il parloit sans gausserie et aimant mieulx donner peu plutost qu'il ne prict beaucoup, lui tendict le bout de ses doigts, comme par mocquerie et manière d'aumosne, ajoutant que

toit là tout ce qu'elle pouvoit pour lny, dont il resta tout sot et la bouche bée.

Cependant se remit el dîct :

— Ne vous raillez ainsi m'amie. Le cadeau ne vous couste cher et j'aurois toute aisance d'obtenir davantaige si j'en concevois quelque goûst. M'en sauroi contente] pourtant, non par faulte de mieulx mais attente de mieulx et sachant que c'est là bonne grain'- en bonne terre. Sachiez cecy qu'il est eschelle de baysers pour ceux-ci monter à leur volonté et s'esbattre comme il leur plaict, de quoy aurez prompt'connoissance et serez très fort esbahie, je vous le jure. »

Sur quoy il la baysa gentiment à la main, lui fit belle salutation et s'en alla d'autre costé, dont elle aussi demeura toute sotte.

Le lendemain de l'adventure, la dame qui sortoit du bain comme elle avoit bonne coustume chaque vesprée.se voulust vestir de sa chemise et s'étendit toute neùe sur son lit, mettant les mains sous ses cheveux qu'elle avoit fort longs et beaux et se prenant à songer et conférencer mentalement; pour quoy d'aucuns m'iront dire qu'elle possédoit folle jugeote, attendu qu'elle n'avoit lingerie au derrière ni i ien autre d'aucune sorte et que ce n'étoit point là le moment pour la conférence. Je diroi que nostre belle, semblablenient à toutes femelles en ce temps-cy, avoit telle profusion de chemises qu'elle en eut pu vestir un cloistre, encore que ce fut pour elle grand embarras quand il lui en falloit faire choix de quelqu'une, et aussi cecy : à savoir que le mystérieux langaige du jouvenceau lui tenoit très fort à l'esprit et lui causoit grande perplexité pour ce que le drôle étoit recogeù comme beau faiseur de cocus et ravasgeur du cueur des femmes. Doncques se vouloit tenir preste d'autant, et pensoit fort sagement, ma foy, que si tant fust qu'il falloit choir autant valoit choir avecque grâce, comme il est escrit dans plusieurs bons ouvrages que je sçay touchant les gladiateurs de Rome.

Et sur cela, s'alloit décider pour une très fine et mignonne chemisette, si légère et souple au corps qn'elle se fut envolée rien qu'en soufflant dessus, quand, dans la chambre toute voisine, elle entendit le pas de messire de Lisors.

Lors, sauta promptement sur ses pieds pour s'en aller clore la porte, ne voulant qu'il la surprit, mais passa son bras neû par l'huis, jusqu'à l'épausle, criant : « N'entrez, je vous prie, je ne vous puis recevoir à cette heure et vous en montre la raison qui vous semblera suffisante.» Et, de faict, parust suffisante, car il ne fict nulle réponse, mais posa un bayser dessus la main, lequel monta jusqu'au poignet, puis jusqu'au

cousde et enfin tant et si hault qu'il se dut de force arrêter, dont la dame rioit à toute gorge, s'égayant fort de ce gentil jeu, le trouvant playsant et à son goust et prenant joie à la chatouillade pource qu'elle n'était point coutumiere de telle féste. Toutefois s'y complust un peu moin-* quand Guy de Lucé car c'étoil luy , lui dict :

— Et maintenant, m'amie, ne me passerez vous point, par le bâillement de cette porte, le bout de votre pied, à bayser.

Georges Courtelise.

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