A RO\ X EU E N TS
Paris, un an s 3 fr. Départements, un an : 5 fr.
84, Boul. Rochechouart, à Paris.— Directeur Aiistjde Bruant,
Dans la Rue
(Chansons et Monologues)
PAR
Aristide BRUANT
Dessins de Steinlen
1 vol. in-12 de 21U pages in-lK jésus, couverture
en couleur, 3 fr. 50
(Envoi franco contre mandat poste à l'adresse de M.
Aristide BRUANÏ,8i, boulevard Rochechouart,Parisy
Le Gérant, Aristide BRUANT.
Imp. PAHIAULT et Cie, 3, passage Nollet, Paris
brusquement il sauta dans la rue. Rien. La rue était silencieuse et déserte.
Marius aspira l'air de toutes ses forces. Il se sentait sauvé et maintenant une colère lui montait au cerveau. Il allait se veng'er des coquins qui l'avaient entraîné dans un guet-apens, dévalisé, frappé. Il allait porter plainte... on les arrêterait... on les jugerait.... il les entendrait condamner... Oh! les canailles! Et traînant péniblement les lamentables semelles sur les pavés pointus de la rue de l'Hôtel- Colbert, Marius s'orienta. Il se souvint d'être passé maintes fois rue Domat, en allant chez le père Lunette, devant un poste de police. Ah bien! s'ils croyaient que ça allait se passer comme ça, ils se trompaient !
Il assujettit son claque sur sa tête et, parlant tout seul, s'exaltant à chaque pas, brandissant toujours sa barre de fer, il gagna la place Maubert.
Le jour commençait à poindre.
Au coin du boulevard Saint-Germain, il passa, toujours furieux et sans les voir, à quatre pas de deux gardiens de la paix, qui, sous une porte allumaient leur pipe. Les souliers qui tournaient dans ses pieds, avaient maintenant sur le macadam des intonations particulières.
— Dis donc, fit le plus vieux gardien, voilà un drôle de paroissien!
— Quelqu'échappé de Charenton, reprit l'autre.
— Si on le suivait pour voir..., il ne m'a pas l'air très catholique !
Et les deux sergents de ville se glissèsèrent sans bruit le long des arbres du boulevard, ne perdant pas de vue le poète qui marchait sans se retourner.
A l'angle du boulevard et de la rue Domat, à cinquante mètres du poste, dont on apercevait la lanterne rouge, deux hommes adossés à un réverbère, en pleine lumière, fumaient leur cigarette.
— Bonjour, copaille ! firent ces deux hommes.
Marius bondit, Il se retourna et reconnut Nicolas et Napoléon qui, narquois et la casquette basse, réitérèrent :
— Bonjour, copaille !
Il n'avait qu'un mot à dire, qu'un cri à pousser et le gardien, de faction devant le poste, donnait l'alarme et l'on arrêtait les deux voleurs. Il ne poussa pas ce cri, et Nicolas pas plus que Napoléon ne bougèrent.
Sa colère venait de tomber brusquement. Il comprenait. C'était leur défense que ces deux hommes venaient de lui jeter à la face Une arrestation, un jugement, c'était le nom de Dauriat traîné dans la boue!...
Bonjour, copaille ! il entrevit la police correctionnelle avec un public de bons petits journalistes venant voir l'affaire de ce pauvre ami Dauriat.
Quels horizons pour l'avocat d'office des deux pègres !
Bonjour, copaille! Il entendait déjà dans les rues les camelots clamer :
— « Demandez la scandaleuse affaire Marius Dauriat! derniers détails! cinq centimes !
Ma foi ! il valait mieux en rester là, rentrer chez soi comme il pourrait et n'y plus penser.
Et Marius Dauriat rebroussa chemin.
Discrètement Nicolas et Napoléon s'éclipsèrent, niais devant le poète deux silhouettes noires se dressèrent.
— Ah ça! voyons, c'est pas des heures pour se promener dans c'te tenue-là!
Qu'est-ce que c'est que c'te barre de fer? D'où venez-vous ?
— Je... cherche... le.... poste! balbutia Marius qui avait perdu la tête et qui considérait sa barre d'un air hébété.
— Vous êtes devant!
Et les deux gardiens le poussèrent doucement à l'intérieur du poste.
Le sous-brigadier de service, couché sur un lit de camp, se dressa sur son séant. Il se frotta les yeux et resta ahuri devant ce monsieur debout, le claque à la main, une barre de fer sous le bras, un œil poché, en habit, sans gilet et en chemise rouge avec des savates et un pantalon de charpentier.
— Que désirez-vous, monsieur?
— Je suis égaré dans le quartier... monsieur le brigadier, et... je... voudrais bien trouver une station de voitures... oui!... c'est cela, une station de voitures!...
— Hum ! lit le fonctionnaire, à qui son interlocuteur paraissait inspirer une confiance médiocre.
Il se gratta le nez, réfléchit un moment, puis, à mi-voix, comme se parlant à luimême :
— Au fait, il n'y a pas de délit!
Et il ajouta plus haut :
— Rue de Cluny, près du théâtre, à deux pas d'ici !
Marius s'inclina très profondément et sortit.
— Suivez-moi un peu ce pistolet-là, dit alors le brigadier aux deux agents, et s'il bronche, foutez-moi-le là dedans avec tous les honneurs dus à son rang !
Mais cette intime satisfaction fut refusée aux deux gardiens, auxquels le roulement sourd d'une voiture vint apprendre qu'un cocher peu timoré s'était chargé de mettre un intervalle entre le poète Dauriat et la justice de son pays.
Oscar Méténier.
VIEILLES CHANSONS