‹ Le MirlitonChapitre 29 sur 47 · CANDEUR · texte numérisé non relu

CANDEUR

Au milieu du silence profond qui régnait dans le très ancien salon des Réjaumont, M. de L'errevant-Mantès tira de la poche de sa redingote plissée une tabatière ornée de rubis. Il huma longuement une prise et après avoir fait tomber, d'une chiquenaude, les grains épars sur son jabot de dentelles :

— Mesdames, messieurs, commença-til, je dois à de douloureux événements l'honneur de présider ce conseil de famille. Je ne faillirai pas à ce devoir. Nous avons à agiter une question grave, l'établissement de notre chère Geneviève. Sa grâce, sa parfaite éducation ont fait d'elle une femme accomplie. Fort remarquée cet hiver et notamment au dernier bal de la princesse Osterwska, elle a su conquérir de précieux suffrages. Trois demandes de la main de ma pupille m'ont été soumises.

Un mouvement se fit dans l'assistance.

— Vous êtes, mon enfant, continua le vieux duc en s'adressant à Geneviève, la dernière Réjaumont. Vous portez trop haut l'orgueil de votre nom pour que j'hésite à vous rendre absolue maîtresse de votre choix. Les trois prétendants que j'ai à proposer sont également honorables également dignes d'entrer dans notre maison. Notre rôle se bornera donc à vous présenter les observations que nous pourrions juger convenables.

La marquise douairière de Réjaumont, assise à la droite de M. de Lierrevant- Mantès, prit la parole, tandis que ce dernier tirait de son portefeuille plusieurs lettres armoriées.

-~ L'heure est solennelle, ma chère Geneviève ! De cet instant dépend le bonheur

de toute votre vie. Vous avez dix-huit ans et assez de sagesse pour comprendre que quelquefois les considérations sociales doivent passer avant certains entraînements dont la jeunesse est coutumière.

Nous avons donc confiance, mais comme parfois l'esprit peut s'égarer, l'abbé va appeler sur vous les lumières du Très- Haut.

Les assistants se levèrent, tindis que, faisant face au grand Christ d'ivoire qui se détachait sur la tenture rouge du salon au-dessous de l'écu des Réjaumont, l'abbé de Bertis, neveu de la marquise, récitait à haute voix le Vent Creator spiritw;.

Quand, après le dernier verset du chant liturgique, la voix grave du prêtre se tut, Geneviève sur qui tous les regards étaient fixés, resta encore prosternée, comme abîmée dans sa prière. Elle se releva enfin et revint prendre sa place entre la chanoinesse de Verdac et le baron Senères.

Les yeux modestement baissés, elle s'assit sans mot dire, en face de son tuteur; son teint mat s'était animé et un léger tressaillement faisait onduler entre ses épaules deux épaisses tresses blondes.

M. de Lierrevant-Mantès reprit :

— Vous connaissez, ma chère pupille, les trois prétendants. Le premier, M. Gaston de Kervanguy. d'une très ancienne famille de Bretagne, est déjà allié aux Réjaumont. A trente ans, capitaine aux hussards, il a devant lui un brillant avenir militaire et vingt-cinq mille livres de rente. Vous l'avez rencontré maintes fois cet hiver, ici et dans différentes maisons. Cette circonstance me dispense de vous faire son portrait.

Le second a trente-cinq ans. C'est M.

de Laroche-Dinan, dans les forêts duquel vous avez assisté à plusieurs laisser-courre. Il vit retiré dans ses terres, mais il me fait connaître que dans le cas où sa demande serait agréée, il achèterait à Paris le vieil hôtel des Lucigny, à vendre depuis le décès du marquis, ce qui vous permettrait de partager votre vie comme vous l'entendriez . Fortune : cinquante mille livres de rente.

Le troisième, dont la demande nous a tous quelque peu étonnés, est veuf, sans entants. Il a été séduit absolument par votre grâce parfaite. Il a cinquante ans bien sonnés et ne possède que vingt mille livres de rente, mais sa haute situation (il est premier-président à la Cour d'appel de Bourges et à la veille de devenir procureur général à la Cour de cassation) et

ses grandes alliances ne nous permettent point d'écarter sa proposition. C'est M. le comte de Matillon. Vous l'avez vu, ma chère enfant, chez la princesse Osterwska. Il vous offrit le bras pour passer au salon. — A vous maintenant, Geneviève, de vous prononcer. Rien ne presse. Réfléchissez longuement, car l'heure est solennelle. Les yeux toujours baissés, Geneviève garda un instant le silence.

— Il va sans dire, poursuivit le duc de Lierrevant-Mantès que vous restez maîtresse absolue de votre décision et que votre détermination serait respectée, au cas même où vous repousseriez pour l'instant toute proposition de mariage.

Les joues de Geneviève s'empourprèrent.

— Monsieur le duc, dit la jeune fille, vous m'avez adouci jusqu'à ce jour la douleur de n'avoir pas connu mes chers parents; j'ai vécu sans crainte, forte de votre appui; je suis encore bien jeune, bien faible et mon appréhension augmente en songeant que désormais cet appui me manquera; mon inexpérience a besoin d'un guide sûr, je n'ai pas à hésiter et je vais suivre, dans mon choix, je le sens, les inspirations du Ciel...

Geneviève s'arrêta confuse.

— Achevez, mon enfant, fit paternellement M. de Lierrevant-Mantès.

— Veuillez donc dire à M. le comte de Matillon que je suis heureuse et fière qu'il ait bien voulu jeter les yeux sur moi.

A ces mots, prononcés sans hésitation, d'une voix assurée, le duc eut un mouvement de surprise.

La marquise douairière de Réjaumont échangea avec la chanoinesse de Verdac un regard plein de stupeur, tandis que le baron Senères s'agitait fébrilement dans son fauteuil.

— Mais, avez-vous bien réfléchi, ma chère Geneviève, que M. le comte de Matillon a au moins cinquante-deux ans?

Geneviève se leva et entoura de ses bras le Cou de M. Lierrevant-Mantès :

— Vous m'avez laissée maîtresse de mon choix, mon bon oncle, lui dit-elle en souriant; vous ne serez plus là, il me faudra un protecteur, pouvais-je mieux choisir?

Je serai madame la Présidente !

Et peu soucieuse de l'étiquette, en dépit de la solennité de la circonstance, l'espiègle enfant déposa deux baisers sur les joues de son tuteur.

(.1 suivre). Oscar Métésur.

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