‹ Le miroir aux alouettesChapitre 1 sur 11 · N ADAR · texte numérisé non relu

N ADAR

LE

Dans une rue peu fréquentée de Limoges demeurait un horloger, M. Lassagne.

Sa petite maison discrète et retirée, construite en bois comme la plupart de ses voisines et munie d’auvents à l’ancienne mode, n’avait qu’un étage séparé en deux chambres qu’habitaient l’horloger d’une part, et ses deux filles de l’autre. Peut-être y avait-il encore quelque retrait dans les combles. Les deux croisées à guillotine — une pour chaque chambre — étaient garnies de ces petites vitres œillées (les ouvriers verriers appellent cela des ronds de chiffre — ou zéros) qui transmettent la lumière verdâtre ou bleue et que l’on redoute tant dans les poudrières. Des volets, qu’on ne fermait jamais par respect pour les nids que Fhiron-

delle y maçonnait à chaque saison sous le rebord des tuiles, étaient censés devoir les protéger la nuit.

Au bas, il n’y avait que la boutique, large et profonde salle, bien éclairée sur le devant, où se dressait l’établi au rez de la fenêtre. Quelques horloges étaient appendues au mur en évidence ; au fond, dans la pénombre, elles cédaient la place à une ou deux cartes de géographie ou de cosmographie, fixées par des épingles à côté d’épures de dessin linéaire et de mécanique, dont l’encre et le papier avaient jauni de compagnie. Deux petits tableaux en chenille fanée, représentant les chiffres de l’horloger et de feu madame Lassagne, y faisaient encore honnête figure.

C’était, dans cette salle que, le soir venu, Yves, l’ouvrier de M. Lassagne, dressait son lit.

Si M. Lassagne eût voulu s’occuper un peu de son état, il eût sans doute fait fortune. Il était regardé dans Limoges et par ses trois ou quatre confrères mêmes comme un habile homme. Ses horloges ne variaient pas plus que le soleil, et il n’était pas un paysan de Saint-Léonard-le-Noblet, de Ëellac ou de Rochechouart, qui ne lût fier de tirer le dimanche de son gousset, — uno mountrë do pay Lassagne. Deux années passées dans les ateliers de Genève avaient complété son éducation spéciale. En outre, il possédait à fond toutes les connaissances accessoires à son état — et bien d’autres

LE MIROIR AUX ALOUETTES, encore. Yves, d’ailleurs, laborieux et intelligent, l’eût fort bien secondé.

Par malheur, toutes ces choses que contenait la tête du vieil horloger l’entraînaient dans des préoccupations continuelles au détriment de sa profession. Si, en passant, votre regard avait traversé le rideau de montres à réparer, plus clair -semées de jour en jour, qui ornaient la devanture, vous eussiez vu à côté d’Yves qui, le nez collé sur sa loupe, était tout entier à son minutieux travail, — vous eussiez vu le père Lassa gne accoudé, la tête entre ses mains, rester des heures entières immobile, l’œil fixe, l’esprit perdu dans ses rêveries.

Grave et silencieux, il ne s’inquiétait de rien autour de lui, laissant aller sa maison à la grâce du bon Dieu. Il n’était peut-être pas entré deux fois dans toute sa vie au café où se réunissaient l’après-dînée les petits marchands du pays et les paysans aisés. Ses soirées, il les employait à des promenades solitaires sur les bords de la Vienne, absorbé dans ses spéculations mathématiques ou mécaniques : il ne croyait pas le mouvement perpétuel impossible — et peut-être n’avaitil pas tort. Je ne vous donnerai pas M. Lassagne pour un grand génie méconnu : c’était simplement un rêveur de cinquante ans qui avait trop d’intelligence et d’études pour gagner sa vie à un travail manuel.

Dans la ville il passait à peu près pour fou, parce qu’il parlait seul tout bas; mais on le savait si probe et

si inoffensif que, malgré l’étrangeté de sa physionomie pâle, illuminée par éclairs d’une flamme intérieure, — en dépit de son allure incorrecte et égarée et des distractions de son costume, les petits polissons limousins eux-mêmes, muets à son approche, s’écartaient pour le laisser passer.

Ceux qui voyaient de plus près les choses, les voisins, s’apercevaient bien que les affaires du vieil horloger allaient mal :

— C’est un grand malheur que madame Lassagne soit morte, disait l’un ; elle savait au moins conduire la maison.

— Mais, répondait une voisine, sa fdle aînée la remplace bien un peu.

— Bah ! bah ! répliquait-on, ce n’est plus la même chose !

Et on secouait la tête en signe de mauvais présage.

Madame Lassagne , en effet , esprit étroit et positif, avait su jusqu’au dernier moment refouler chez son mari, au bénéfice des intérêts quotidiens, ses imaginations chéries. Elle était morte trop tôt. Si elle avait laissé à sa fille aînée toutes ses qualités de ménagère, son ordre, son économie, il faut dire aussi que cet égoïsme de la famille, qui était chez madame Lassagne une vertu — vertu relative, il est vrai, et négative

— n’était plus chez Gertrude que le sentiment odieux d’une personnalité effrénée, aveugle. Gertrude n’aimait rien, ni son père qu’elle régentait avec aigreur et qui la craignait, ni sa jeune sœur dont elle jalousait la beauté naissante. Elle tenait la bourse et prélevait sur le pot-au-feu les dépenses d’une sorte de coquetterie

janséniste.

Sa sœur Annette touchait à sa quatorzième année : rien de joli, de gracieux comme cette enfant. Elle était petite, mais admirablement faite. Son immense chevelure blonde indisciplinée, son front bombé, ses grands yeux noirs frangés de longs cils, son nez fin, sa petite bouche toujours entr’ouverte, cette veine d’azur pâle qui arborisaitsa joue et en faisait encore valoir la blancheur, les boucles folles qui se tordaient sous son chignon, toutes ces beautés éclataient et resplendissaient déjà malgré la pauvreté du costume. Pour toute parure, Gertrude lui abandonnait, encore en rechignant, ses robes hors d’usage, ses vieux bonnets démaillés, — sous prétexte de son extrême jeunesse. Vraie sœur aînée de Cendrillon, elle lui faisait porter jusqu’à ses larges souliers, à elle qui eut chaussé la jolie petite pantoufle de vair. Pauvre Cendrillon ! qui se serait douté qu’ellè fût la fille de la maison, à la voir reléguée dans un coin, à peine vêtue, travailler du matin au soir sous le regard dur de sa sœur ?

Annette avait à peine connu sa mère. Abandonnée à

elle-même jusqu’à l’âge où il avait été tout à fait impossible à Gertrude de ne pas s’occuper d’elle, privée des premières caresses maternelles, de ces mots doux et charmants qui sèchent les premières larmes, négligée par son père, qui, tout entier à sa mécanique, n’avait pas de tendresses de reâte, comprimée et rudoyée par sa sœur, — ses premières années avaient été complètement désœuvrées, perdues aux jeux errants des enfants négligés du quartier. A la tête de ces troupes bruyantes et sous ces haillons, son élégance, sa distinction natives faisaient un assez singulier contraste. Les bonnes femmes l’arrêtaient pour lui adresser quelque réprimande en lui essuyant le front :

— Quel dommage, disaient-elles , que cette petite doive tourner à mal ! Sa beauté même la perdra.

A cela Annette ne comprenait rien et ne s’en souciait guère. Elle s’envolait bientôt impatiente. — Mais, le soir, lorsqu’elle avait laissé passer dans ses courses vagabondes l’heure du repas et qu’elle rentrait tout en sueur au logis, elle frissonnait glacée à l’idée de l’accueil qui l’attendait. Combien de fois ne lui arriva-t-il pas de s’arrêter, indécise, à la porte et de se demander s’il ne valait pas mieux s’enfuir et gagner, sans plus revenir, ce fantastique pays — refuge auquel nous avons tous si souvent songé — que l’on atteint en marchant toujours devant soi !

Depuis que sa sœur la retenait à la maison, muette

et courbée sur un travail sans fin, Annette se trouvait bien plus, malheureuse encore. Au bout des longues journées, commencées à la lumière, elle redoutait surtout le moment où il fallait monter devant sa sœur à la chambre commune. Elle se blottissait dans la ruelle, tenant ses petits pieds bien appliqués contre son corps, de peur de toucher la terrible Gertrude. La crainte empoisonnait pour elle-même cette heure du repos pour tous, l’heure où le prisonnier s’endort avec des rêves de liberté. Avec quelle amertume elle regrettait alors ses jours d’indépendance passés, ses cris d’oiseau joyeux jetés dans l’air î Oubliant ses anciennes angoisses du retour au logis, elle n’imaginait pas d’existence plus heureuse, plus désirable. — C’est dire qu’ Annette n’était encore qu’une enfant en dépit des avertissements de sa beauté — ce soleil qui mûrit si vite les filles.

Toutefois, qui eût pu deviner tout ce que contenait ce regard profond et sournois qu’il lui arrivait de jeter sur sa pauvre toilette?...

Le seul être qui donnât, pour Annette, un peu de chaleur à cet intérieur glacé, c’était Yves, le grand Yves, avec sa bonne et large figure taillée au couteau dans du bois, ses vastes oreilles et son grand et gros nez qui n’en finissait plus. Yves avait tout à l’heure six pieds, car il grandissait encore à vingt-cinq ans sonnés : notez qu’on lui en eût donné trente. Il était de cette race de montagnards dauphinois dont quelques-uns, pasteurs ou

bûcherons, descendent parfois dans la plaine pour y gagner leur vie, si faire se peut, et qui, intelligents, appliqués, sobres, au bout de quelques années, sans que personne s’en soit aperçu, pas même eux, s’éveillent un beau matin curés ou maîtres d’école. De braves gens ! Yves en était, et des meilleurs. Je ne vous raconterai pas par quel concours de circonstances il était arrivé à Limoges à l’âge de quinze ans, et comment M. Lassagne l’avait pris pour domestique d’abord plutôt que comme apprenti. M. Lassagne en avait fait un excellent ouvrier : plus qu’un autre, le vieil horloger était capable d’apprécier cette intelligence carrée sans brillant et toutes les qualités cachées sous cette rude écorce. Parfois il admettait Yves à l’honneur de partager sa promenade du soir : Yves alors s’équipait, se brossait, se lustrait comme pour une noce. C’était un spectacle assez comique que celui du vieil horloger qui, oubliant bientôt son compagnon, s’avançait en gesticulant et en remuant les lèvres, mais sans jamais trahir par un mot prononcé ces discussions éternelles qu’il poursuivait avec luimême, tandis qu’Yves, de trois pieds en arrière , emboîtait gravement le pas de son patron, les mains croisées — par respect — derrière le dos.

Ce sage garçon n’avait jamais tant seulement regardé une fille dans le pays. Sauf les rares promenades avec le père Lassagne, il n’avait pour toute distraction que la partie de boules le dimanche sur la place de Tourny : ses boules étaient plombées, toutes autres n’étant à ses

yeux que des joujoux sans importance. — Sa vénération pour son patron tournait au fanatisme : il l’écoutait avec une sorte de stupeur. Par déférence pour M. Lassagne, il avait pu mettre une sourdine à sa gaîté naturelle et à son gros rire ; il s’était plié à l’humeur renfrognée de la fille aîné, à la contrainte rigide qui régnait dans la maison.

Son affection pour Annette était profonde. Il avait pour cette pauvre enfant repoussée les sentiments d’un père et d’un frère : il semblait dans de certains moments la couver du regard. Si les beaux fils de Limoges — car la beauté d’Annette faisait déjà du bruit — ne s’avisaient pas de tourner autour de la maison du père Lassagne, c’était d’abord, je pense, à cause de la grande jeunesse d’Annette, mais aussi bien par considération pour les larges épaules d’Yves. Yves pourtant n’adressait jamais la parole à la plus jeune fille de son patron ; mais il y a de ces choses qui se devinent. — Seulement, un jour que l’aînée voulait battre sa sœur (le vieux Lassagne était sorti et Yves travaillait silencieux), — Yves se leva subitement, empoigna de sa large main Gertrude, et la porta comme une plume à dix pas, au fond de l’atelier. Gela fait, il revint se rasseoir à l’établi sans avoir prononcé une parole. — Comme il avait toujours été très-respectueux vis-à-vis d’elle bien que très-froid, Gertrude se le tint pour dit.

Cependant les affaires de l’horloger allaient de mal

en pis. M. Lassagne oubliait sa parole, ne rendait jamais l’ouvrage au jour fixé, et la clientèle se portait ailleurs. Gertrude avait beau tempêter, son père trouvait toujours le moyen de donner plus de la moitié de son temps à ses combinaisons, à ses plans inconnus. Il devenait chaque jour plus pensif, plus sombre. Ses lèvres ne cessaient d’articuler le muet monologue ; le sommeil le fuyait , — et les paysans qui transportent avant le jour leurs denrées au marché, voyant la petite croisée éclairée par la lueur de la lampe, se demandaient ce que pouvait faire M. Lassagne pendant ces veilles continues.

En outre, depuis quelque temps Yves l’accompagnait chaque soir dans ses promenades qui se prolongeaient plus tard qu’autrefois. Ils avaient ensemble de mystérieuses conférences... — Evidemment il se tramait quelque chose.

Un soir, Yves, qui avait été, contre toutes ses habitudes, absent une partie de la journée, remit en rentrant, avec une sorte de solennité, un petit châle à chacune des deux sœurs.

Pendant qu’ Annette regardait le sien de tous ses grands yeux, Gertrude, ne sachant à quel propos ce cadeau lui était adressé, examinait alternativement Yves et son père. — Le vieux Lassagne et son ouvrier s’étaient retirés dans un coin de l’atelier et paraissaient s’entretenir de quelque affaire sérieuse. Vers la fin du souper, comme M. Lassagne, plus absorbé que jamais,

ne semblait pas disposé aux confidences, et qu’Yves, de son côté, se taisait obstinément, Gertrude, qui avait saisi quelques mots de leur conversation , demanda — si Yves allait les quitter.

M. Lassagne, sur ces mots, regarda son ouvrier avec quelque émotion.

— Jamais ! s’écria Yves chaleureusement, l’œil fixé sur la digne figure de son patron.

On monta se coucher. Mais à peine Annette fut-elle entrée dans la chambre de sa sœur, qu’elle saisit un prétexte pour descendre ; — Yves pendant le souper lui avait fait un signe...

Yves mit dans la main d’Annette une petite montre qu’il avait repassée lui-même avec le plus grand soin : les huiles étaient de sa composition.

Annette sentit son cœur bondir de surprise et dé bonheur : cette jolie montre était pour elle ! — Elle sourit à Yves, — et fut étonnée de voir une larme dans .l’œil du montagnard.

11 lui prit la tête entre ses deux grandes mains, appuya sur son front un baiser fraternel, et lui dit :

— Sois sage !

Annette vola plutôt qu’elle ne grimpa au haut de l’escalier.

Elle eut bien voulu garder toute la nuit, étreinte dans sa main, la montre d’Yves; mais, au moment d’entrer

12 LE MIROIR AUX ALOUEjTTES.

dans la chambre, elle se ravisa : Gertrude ne manquerait pas d’entendre le tic-tac de la montre...

Elle se décida, non sans peine, à la déposer dans une cachette introuvable.

Elle était si heureuse qu’elle ne put s’endormir de toute une grande demi-heure.

Le lendemain, Yves avait disparu avant le jour.

Lorsque Gertrude, furieuse qu'on lui eût fait, à elle ! un secret de ce départ, interpella son père sur les motifs qui l'avaient provoqué, M. Lassagne la regarda vaguement, comme s'il n'eût pas compris la question ; elle n’en put tirer une parole.

Annette , dont cet événement n'avait pas moins éveillé la curiosité, ne parut pas s’en occuper ; elle avait appris à renfermer ce qu’elle éprouvait. Mais sa tristesse en augmenta , car pour elle surtout l’absence d'Yves laissait un grand vide dans la maison. Annette sentit qu’elle avait perdu son seul appui.

Elle cacha avec une sorte de pudeur la montre qu’Yves lui avait donnée. — Etait-ce de peur que sa sœur ne s’en emparât? ou bien l'instinct des jeunes filles lui avait il appris qu'à cette petite montre devait se rattacher quelque premier mystère du cœur, charmant et précieux trésor dont il faut écarter les profanes ?

On supposa généreusement dans le quartier que les affaires de M. Lassagne allaient bien mal, puisqu’il venait d'être forcé de renvoyer son ouvrier.

Dès le lendemain Gertrude déposa à la place d’Yves sa corbeille à ouvrage et ses ciseaux.

Mais dans la tête d’Annette germait un coup d’État.

Pendant que sa sœur se livrait, comme chaque matin, aux soins du ménage, Annette enleva sans rien dire ciseaux et corbeille, traîna dans un coin le fauteuil que Gertrude avait installé au lieu du tabouret d’Yves, et prit possession de la place.

Lorsque Gertrude entra, elle vit Annette assise à côté de son père, donnant de grands coups d’aiguille, et paraissant n’avoir de regard et d’attention que pour son travail.

Gertrude n’en pouvait croire ses yeux. — Elle saisit le coffret dans lequel Annette serrait ses ustensiles d’ouvrière et voulut le jeter de côté. Mais pour la première fois Annette lui résista : elle se cramponna de toutes ses forces — sans quitter son siège — au coffret que sa sœur s’efforçait de lui arracher, et poussa des cris aigus. Gertrude lui répliqua sur le même diapason. — M. Lassagne leva la tête et demanda ce dont il s’agissait.

— C’est ma sœur qui veut me prendre ma place ! dit Annette en pleurnichant.

Le père, qui craignait — pour cause — de se trouver immédiatement désormais sous la férule de sa fille aînée, devait être l’allié naturel de la cadette.

— Allons, dit-il doucement à Gertrude, mais sans

avoir l’air de se prononcer, — tu es Faînée, sois la plus raisonnable, et cède-lui cette place, puisqu’elle y tient tant.

— Vous ne voyez donc pas, cria Gertrude, que c’est une petite coquette et qu’elle ne veut se mettre près de la fenêtre que pour se faire voir à ceux qui vont et à ceux qui viennent ! Vous ne la connaissez pas encore !

— Oh! par exemple ! dit Annette du ton de la plus vive indignation ; — comment pourrait-on me voir de la rue, puisqu’il y a un rideau?

Sur quoi le père dit à mi-voix à Gertrude :

— Entre nous, tu as peut-être tort de lui parler de cela. Tu peux lui donner des idées qui ne viennent toujours que trop tôt...

— Laissez donc ! répliqua aigrement Gertrude ; si vous croyez que l’innocente en est encore là !... Vous verrez plus tard, votre fille!...

Et pensant qu’ Annette ne se défiait plus, elle se jeta de nouveau à Fimproviste sur le coffret. Mais la petite, aux aguets et leste comme un chat, le lui arracha des mains en criant de plus belle.

Gertrude fit un geste menaçant : la présence de son père la retint.

Annette avait beaucoup pleuré ; — mais elle n’avait pas lâché prise.

Les premiers jours, en effet, Annette ne leva pas

les yeux de dessus son ouvrage; elle ne s’interrompait que pour regarder furtivement, et un peu souvent, il est vrai, quelle heure marquait la petite montre d’Yves. — Il ne manquait cependant pas de cadrans dans la boutique de l’horloger.

Puis, un coin du rideau fut soulevé aux heures où Gertrude était absente. L’aiguille d’Annette était bien toujours dans son ouvrage, mais son œil était dans la rue. — Dans la rue passaient des jeunes gens de la ville : celui-ci était assez laid, celui-là avait meilleure tournure; et puis, des jeunes filles bien mises... — Annette admirait avec de gros soupirs et faisait son possible maintenant pour esquiver les commissions, comme si elle craignait de montrer au dehors sa pauvre toilette. En même temps, sa chevelure si ébouriffée autrefois, si rebelle au peigne, se civilisait, se lissait. Pouvait-on lui reprocher cette unique parure? --- Et si Annette donnait un peu de son temps à ces soins nouveaux, au spectacle de la rue, elle le rattrapait d’ailleurs; car elle oubliait quelquefois toute une journée maintenant de regarder l’heure à la montre de son ami Yves, qui était parti. — Mais vous me répondrez qu’il est si facile, dans une boutique d’horloger, de savoir sans se déranger quelle heure il est !

Il arriva un jour qu’au moment où la famille Lassagne allait se mettre à table, on entendit les pas d’un cheval

qui s’arrêtait devant la porte. — Annette, qui s’était levée, reprit aussitôt son siège et son ouvrage.

Un monsieur, d’une quarantaine d’années environ, entra dans la boutique. Le père Lassagne tira révérencieusement son bonnet, tandis que Gertrude, empressée, avançait un siège.

— Monsieur, dit l’étranger, on m’a dit que vous seul dans la ville étiez en état de réparer cette montre.

— Ah! s’écria l’horloger dont Tœil s’anima, c’est une montre du nouveau système de Breguet, — la première que je voie !

Pendant que son père explorait moins le dommage à réparer que les combinaisons ingénieuses de l’invention récente, Annette, les paupières baissées, les doigts agiles, observait curieusement l’étranger sous le voile de ses longs cils.

Tout décelait dans ce personnage, qui n’était évidemment pas du pays, une noble origine et les habitudes d’une grande fortune. Sa haute taille, son regard clair et assuré, la distinction de son geste, l’élégante simplicité de sa tenue offraient à la fille de l’horloger un type dont elle n’avait jamais eu seulement l’idée. Annette ne pouvait se préoccuper de l’âge non plus que de la physionomie individuelle d’un homme si différent de ceux qu’elle avait vus jusque là, et qui n’était pour elle que la révélation inattendue d’un monde ignoré et merveilleux.

En examinant, distrait, le modeste intérieur de la boutique, l'étranger aperçut tout à coup Annette ; et, comme stupéfait de la beauté de la jeune fille, il sembla n’en plus pouvoir détacher son regard.

Annette, violemment émue sous l’attention d’un pareil personnage, sentit son cœur se gonfler à remplir sa poitrine : elle ne pouvait plus respirer.

— Vous êtes le père de cette charmante enfant ? demanda l’étranger.

— Oui, monsieur ! répondit le vieux Lassagne, flatté d’entendre louer sa fille par un homme qui possédait une si belle montre.

Annette était devenue pourpre, le sang bourdonnait à ses tempes. — Elle ne vit, n’entendit plus rien, et l’étranger était déjà parti, qu’ Annette toute troublée ne s’en était pas aperçue.

Un ricanement de Gertrude la réveilla...

La détresse augmentait tous les jours dans la maison de l’horloger; l’argent manquait quelquefois pour le marché du jour. Gertrude, qui ne pouvait plus accroître son épargne secrète, devenait de plus en plus intraitable et féroce, tandis que M. Lassagne, de jour en jour plus maniaque, ne paraissait plus même entendre ses cris. Il rêvait tout haut la nuit, gesticulant sans cesse, et s’adressait à lui-même des sourires pleins de finesse : une vraie comédie ! Sa principale occupation journalière était maintenant d’épier le passage du facteur et de le

suivre longtemps des yeux quand il s’était éloigné. Quelques visites d’un voisin, huissier et bon homme en dépit de son état, ne laissaient pas encore que d’inquiéter Gertrude. Son père, dont la tête s’affaiblissait, ne manquait jamais de l’éloigner quand ce voisin devait venir. — Elle surprit pourtant un jour cette fin de conversation : — « J’en suis désolé, disait l’huissier, mais je ne puis attendre plus longtemps. J’ai déjà trop dépassé mes instructions. » — A quoi le vieux Lassagne, comme s’il tombait des nues, répondait machinalement : — « Serviteur ! serviteur ! »

Sur cette découverte, Gertrude monta dans sa chambre où elle resta longtemps enfermée. — Elle fut trèspréoccupée les jours suivants.

La santé du bonhomme était sérieusement menacée. Consumé par la maladie de l’idée fixe, il était affreux de maigreur et, ce qui n’eût pas semblé possible , il maigrissait chaque jour davantage. Ses yeux hagards se cerclaient de nacre, les ailes de son nez étaient tirées ; ses lèvres, continuellement agitées par un tic nerveux, s’amincissaient et devenaient plus pâles.

Il s’éteignait.

Dès qu’il fut au lit, sa pauvre cervelle détraquée déménagea complètement. Il proférait des mots techniques, des paroles sans suite, parmi lesquelles on pouvait comprendre qu’il se perdait plus que jamais

dans ses châteaux en Espagne. Si l'on venait à prononcer auprès de lui le nom d’Yves, il clignait de l’œil comme un homme qui veut bien vous laisser deviner qu’il a fait quelque bonne affaire : — mais pàs un détail. Gertrude, qui s'était dit souvent qu'au départ de l’ouvrier devait se rattacher quelque grand intérêt, Gertrude, attentive et habile comme un inquisiteur, finit par renoncer à interroger le délire de cette agonie et à l’espoir de pénétrer quelles pouvaient être ces mystérieuses et chères espérances de son père.

Dans ses derniers moments, le vieux Lassagne manifesta pour Annette une tendresse caressante tout inattendue. Les pleurs d'Annette témoignèrent de sa reconnaissance pour ces marques d’affection d’autant plus douces qu’elles étaient plus tardives. Elle s’était attachée au lit de son père avec une vague terreur : bien qu’à l’âge d’Annette on ne croie guère encore à la mort, elle pressentait qu’elle allait se trouver seule au monde. Le vieux Lassagne semblait plus tranquille lorsqu’elle était près de lui. Il la faisait approcher tout contre son chevet et lui disait bien bas qu’elle serait riche bientôt, — riche à millions! — « Taistoi ! que ta sœur ne sache rien du tout, rien du tout ! — Chut!... »

Et il mettait le doigt sur ses lèvfes.

Le médecin prit un matin Gertrude à part et s’en-

tretint avec elle. Lorsqu’il fut parti, Gertrude chargea Annette d’une longue commission. Celle-ci hésitait, mais elle n’osa refuser. — Le regard de Gertrude lui faisait peur...

Au retour, Annette vit de loin plusieurs personnes qui causaient devant la maison. On se tut lorsqu’elle approcha.

D'autres gens, des voisins encore, étaient dans la boutique. — Elle voulut monter, une femme l'arrêta par la main :

— Mon enfant ? .

Annette éclata en sanglots. Elle venait de comprendre.

Gertrude descendait, livide... Elle jeta à peine un regard sur sa sœur.

En ce moment deux hommes se présentèrent à la porte de la boutique : — le juge de paix venait poser les scellés au nom des créanciers.

On s’empressa autour de Gertrude. — Il ne fallait pas la laisser là, il fallait l’emmener ! On la conduisit chez le voisin en face. Elle traversa la rue lentement, son mouchoir sur les yeux, soutenue par deux vieilles et suivie d'un cortège féminin tout attendri. — Que va devenir cette pauvre créature ? disait-on. — Et chacun vantait les soins qu'elle avait eus pour son père,

on ordre, sa sagesse, et tant d’autres vertus si malheureusement récompensées.

Auprès d’Annette était seule restée une bonne femme qu’on appelait mademoiselle Parfait, et qui méritait bien son nom.

Elle s’efforçait de la consoler et pleurait avec elle, lui promettant, pour relever son courage, de s’occuper d’elle, de ne pas la quitter : « Si elle pleurait ainsi, si elle se laissait aller au chagrin , elle tomberait malade à son tour, — et la belle avance! Et puis, le bon Dieu abandonne-t-il jamais ceux qui sont sages ? »

Elle décida enfin Annette à venir passer la nuit dans sa maison située à l’extrémité du faubourg, et elle l’installa dans un petit lit improvisé aux dépens du sien. Annette tombait de sommeil. A cet âge, la douleur endort.

L’enterrement de M. Lassagne eut lieu le lendemain. Tout le quartier suivit au cimetière. L”horloger emportait ce dernier et bien désintéressé témoignage de l’estime que sa probité irréprochable, sa vie honnête avaient méritée. Les créanciers furent désintéressés, tout juste, par la vente de la maison et du mobilier. On s’étonna, en inventoriant la saisie, de trouver à peine quelques-uns de ces objets de valeur — et de transport facile — que l’on devait s’attendre à rencontrer dans un commerce d’horlogerie si res-

treint qu’il fût. Gertrude alors parla du mystérieux départ d’Yves et des étranges paroles que prononçait M. Lassagne à son lit de mort. Au bout de quelque temps, elle disparut un beau jour de Limoges sans avoir avejti personne. On apprit qu’elle était allée se fixer dans une ville un peu éloignée, et qu’en arrivant elle avait acheté un fonds de mercerie assez important. — On n’en entendit plus parler.

Oserai-je écrire que lorsque les porteurs vinrent enlever le corps du vieux Lassagne, le lit était dans un grand désordre, les matelas inégalement superposés comme si on les eût replacés à la hâte, et que les brins de paille dont la chambre était jonchée attestaient une perquisition impie !...

Ces recherches avaient au reste été infructueuses — le vieux Lassagne était mort comme il avait vécu, pauvre.

Lorsque mademoiselle Parfait monta le lendemain matin pour causer avec Annette, celle-ci dormait encore profondément. Inondée des flots de ses cheveux qui s’étaient dénoués pendant la nuit, sa jolie figure portait l’empreinte des émotions de la veille. Un gros soupir venait par intervalle soulever sa poitrine.

Mademoiselle Parfait la contempla pendant un instant d’un air de compassion profonde, et descendit à petits pas de peur de l’éveiller.

Elle avait des nouvelles à lui annoncer.

La vieille fille, en se demandant quel était, dans la situation présente, le meilleur parti à prendre pour les intérêts d’Annette, n’avait pas tardé à se dire que l’offre généreuse qu’elle avait, dans le premier moment, faite à la jeune fille était assez irréfléchie, et elle s’était reproché de lui avoir donné un espoir â peu près irréalisable. Mademoiselle Parfait n’était pas riche. Sa petite rente viagère de cent cinquante francs n’eût pu suffire à ses modestes besoins, si elle n’y eût ajouté le produit de quelques travaux d’aiguille

qu’une ou deux personnes voulaient bien lui confier. En gardant Annette auprès d’elle, elle risquait d’être forcée de renoncer, dans un avenir prochain, à cette bonne œuvre : - bonne œuvre encore est bientôt dit, car ne privait-elle pas Annette, dans sa charité mal entendue, des moyens de se créer ailleurs une position par le travail et la bonne conduite?

Quoi qu’il en coûtât à mademoiselle Parfait, qui s’était attachée déjà à l’orpheline, elle ne pouvait hésiter entre l’égoïsme imprudent de sa bonté et les véritables intérêts de sa protégée.

Elle s’était donc habillée au petit jour et mise en campagne auprès de quelques bonnes âmes placées dans une situation plus favorable que la sienne. Mais , à son grand chagrin, ces bonnes âmes avaient toutes eu quelque excellente raison de décliner le fardeau qu’elle eût été si heureuse, elle, de porter. La digne Parfait avait cru de la meilleure foi du monde à toutes ces fins de non-recevoir ; attristée, mais non découragée à chaque échec, elle n’avait pas même pensé à se dire qu’il était bien malheureux que chacun eût ses pauvres, et que cependant les pauvres n’eussent personne.

Elle avait enfin à peu près réussi auprès de monsieur le curé, son dernier espoir. Monsieur le curé lui avait donné une lettre pour une dame très-riche et trèsbienfaisante, qui, selon toute apparence, accueillerait Annette sur sa recommandation.

Lorsqu ’Annette fut habillée, mademoiselle Parfait lui expliqua les obstacles qui s’opposaient, à son grand re- . gret, à ce qu’elles restassent ensemble, et lui fit part de ses démarches de la matinée.

— Ma chère enfant, lui dit-elle, il m’en coûtera d’autant plus de me séparer de vous que je sens parfaitement qu’il est bien dur, après avoir été jusqu’à votre âge dans la maison de ses parents, de se voir chez les autres. Il faut pourtant vous résigner et penser à votre avenir. Vous devez même considérer comme un grand bonheur, dans la position où vous vous trouvez, de rencontrer une bonne dame, pieuse et bienfaisante, qui vous accueille dans sa maison.

Annette remercia mademoiselle Parfait, et elles partirent. En chemin, mademoiselle Parfait lui donna force bons conseils ; — mais Annette avait trop de chagrin pour écouter.

Madame Durosnel, à qui Annette était adressée, était damepatronnesse de plusieurs œuvres. La lettre du curé que mademoiselle Parfait lui fit remettre par une femme de service, eut tout d’abord son effet. A peine Annette et sa protectrice avaient-elles eu le temps de s’asseoir qu’on les introduisit.

La vaste porte cochère, les deux ou trois domestiques occupés dans la cour et dans l’antichambre, le luxe de l’ameublement, tout cet air de grande maison si nou-

veau pour Annette, Pavaient étonnée et épouvantée. Elle se sentait bien petite, bien écrasée. La personne et l’accueil de la maîtresse de la maison achevèrent de lui faire perdre son peu d’assurance.

Maigre et grande, le teint couperosé, le regard aigre, la voix brève, madame Durosnel, après un mot de froide politesse adressé à mademoiselle Parfait, interrogea Annette sans perdre de temps.

— Quel âge avez-vous ?

Annette ne put répondre. Sa bouche était sèche. Elle sentait monter à sa figure ces ardeurs auxquelles elle était sujette, ët qui, d’ordinaire, aussitôt disparues qu’arrivées, comme un nuage, lui donnaient un charme de plus. Elle se troubla tout à fait. — Mademoiselle Parfait répondit pour elle :

— Seize ans, madame.

— Et son père est mort hier ?

■— Hier, madame.

Madame Durosnel perçait Annette de son regard. Annette avait le cœur bien gros. . .

— Sait-elle écrire ?

Gomme Annette ne répondait point et rougissait de plus en plus :

— Je vous demande si vous savez écrire? reprit madame Durosnel avec un peu d’impatience.

— Non, madame, balbutia Annette.

— Et lire ?

— Peu,

— Qui donc Fa élevée ? dit en demi-aparté madame Durosnel à mademoiselle Parfait qui tremblait pour sa protégée.

— Vous a-t-on appris à coudre ?

— Oui, madame.

— Elle est bien jolie ! dit entre ses dents madame Durosnel.

Après quelques secondes d’un nouvel examen muet, elle reprit d’un ton bref et avec un regard qui décelait l’espèce de regret qu’elle avait à cette bonne œuvre presque forcée :

— Monsieur le curé a la bonté de m’écrire en votre faveur ; vous allez rester ici. Je verrai à quoi on pourra vous employer. Il y a beaucoup de monde dans la maison ; vous serez surveillée, je vous en avertis. J’aurai soin de vous si vous êtes honnête fille... — Ah ! comment vous nommez-vous ?

— Je m’appelle Annette, madame.

Madame Durosnel se leva : signal de congé. Mademoiselle Parfait fit la révérence avec beaucoup de remercîments.

Annette la reconduisit par les appartements. Dans une pièce où elles étaient seules son cœur déborda. — Elle se jeta, fondant en larmes, dans les bras de mademoiselle Parfait.

— Un peu de courage, mon enfant, lui dit la vieille fille émue, vous en aurez besoin dans des circonstances plus difficiles. Qui n’a pas eu ses épreuves ! Soyez labo-

rieuse, soumise, honnête, et vous verrez que le bon Dieu vous rendra heureuse.

Elle est bien jolie ! avait dit madame Durosnel. Ce mot était une condamnation portée devance. Annette expiait déjà sa beauté, don fatal pour une fille pauvre.

Il y avait dans la position de madame Durosnel, dame de charité, dame de la miséricorde, des exigences auxquelles elle ne pouvait se refuser. Elle avait dû accueillir Annette. — Mais elle s’était dit en même temps qu’il lui serait bien difficile de la garder. Malgré l’air de candeur et d’honnêteté d’Annette, une fille de cet âge et de cette figure pouvait être dans cette sévère maison la cause, non peut-être d’un désordre — et encore ? — mais de quelque émotion dont madame Durosnel ne voulait pas accepter la responsabilité. Cette beauté seule était déjà presque un scandale.

Il ne faudrait pas croire d’après cela que madame Durosnel eût arrêté en elle-même, en accueillant Annette, la résolution formelle de s’en débarrasser le plus tôt possible, c’est-à-dire de se faire honneur des apparences d’une bonne action. La rigidité réelle de sa conscience lui interdisait de pareils compromis. — Seulement elle avait vu du premier coup d’œil qu’ Annette choquait dans sa maison un certain ensemble d’idées préconçues et fixes. Elle avait consenti — par devoir — à tenter un essai qu’elle savait d’avance impossible. Ce sont des sortes d’illuminations qu’ont seules certaines gens — et

je crois inutile maintenant d’examiner si, pour s’affermir dans ces dispositions, madame Durosnel eut besoin de faire appel, — sans s’en douter, comme de juste, — à la haine instinctive des femmes laides contre les belles.

Contre pareil parti pris, Annette ne pouvait qu’avoir tort. Madame Durosnel eut, sans que l’orpheline pût s’en douter, mille motifs, tous plus péremptoires les uns que les autres, de s’en débarrasser dès la première semaine. Si elle prolongeait Fessai, citait uniquement pour n’avoir rien à se reprocher. Elle tenait avant tout au repos.de sa conscience.

La maison de madame Durosnel était montée avec une sorte de luxe parcimonieux, de richesse sans élégance ; on y retrouvait à chaque pas les austères habitudes de la dévote et les arrangements étroits d’une mesquine économie. Les maîtres taisaient maigre chère dans la vaisselle plate, et les domestiques avaient tout juste le nécessaire.

Annette eut une petite chambre dans les combles, plus nue et plus pauvre en vérité que celle qu’elle occupait chez son père avec la terrible Gertrude. Le jour elle travaillait dans une salle basse qui servait de buanderie et dont la fenêtre s’ouvrait ou ne s’ouvrait pas sur une petite cour intérieure. Il lui répugnait de vivre avec les domestiques, et pour se soustraire à la société de l’antichambre , elle se confina du matin au soir dans la salle basse, humide et sans jour où on lui laissait achever sans distraction sa longue tâche. A peine entrevit-elle M. Dm

rosnel, qui, d’ailleurs,, était presque continuellement absorbé par les soins de la vaste fabrique de draps, source de sa fortune.

Il n’y avait rien à redire assurément aux habitudes laborieuses et sauvages de cette jeune fille qui se tenait si obstinément à l’écart, parlant à peine à ses camarades et remplissant ses devoirs avec une rigoureuse exactitude.

Malgré son isolement elle ne put, s’empêcher de remarquer un jour qu’un mouvement inaccoutumé régnait dans la maison. — On faisait des préparatifs comme pour quelque fête, et madame Durosnel présidait elle-même à tous les arrangements.

Annette ne fit aucune question, mais elle apprit bientôt la cause de toute cette émotion : — le frère de madame Durosnel, un frère aîné, riche et célibataire, devait arriver le lendemain. Annette fut mise au fait, comme malgré elle, des légendes qui couraient l’office sur la fortune de M. Maurice, sur la grande tendresse que sa sœur avait pour lui. Quant à sa munificence et à sa générosité, la bonne humeur qui éclatait chez les domestiques en faisait foi à l’avance : M. Maurice leur donnait en étrennes la valeur d’une demi-année de leurs gages.

Le jour si impatiemment attendu arriva enfin. Toute

maison était en fête : M. et madame Durosnel allèrent au-devant de leur frère.

Annette monta dans sa chambrette ; elle était attristée de toutes ces joies qu’elle ne pouvait partager. Le soir elle ne descendit pas pour souper, et personne ne

s’aperçut de son absence ; elle travailla dans sa man sarde jusqu’à une heure avancée de la nuit, repassant dans son esprit les tristes journées de son enfance, et comparant involontairement madame Durosnel à sa rude sœur Gertrude.

Le lendemain elle descendit presque joyeuse auprès de madame Durosnel : la tâche qu’elle ne devait finir que dans deux jours était entièrement achevée.

— C’est bien ! dit madame Durosnel étonnée et sans ajouter un mot d’encouragement et d’éloge.

Une larme brilla dans les longs cils d’Annette; et elle allait se retirer en silence, lorsque M. de la Mothe- Houdan entra accompagné de son beau-frère.

— Bonjour, cher frère ! dit madame Durosnel avec empressement.

Annette tressaillit, elle venait de reconnaître le beau monsieur qui avait dans le temps apporté à M. Lassagne cette fameuse montre...

M. Maurice, tout en échangeant quelques paroles avec sa sœur et M. Durosnel, examinait attentivement cette charmante figure, qui était demeurée vaguement dans sa mémoire. Ce n’était plus l’enfant qu’il avait vue autrefois, mais une jeune fille dans tout l’épanouissement de sa beauté.

— Vous avez une bien jolie camériste, ma sœur ! dit il.

32 LE MIROIR AUX ALOU|ETT ES.

— Je suis heureuse qu’elle vous plaise, mon frère ! répondit madame Durosnel plus aimable qu’ Annette ne l’avait jamais vue. — C’est la fille d’un horloger qui est mort il y a un mois, ajouta-t-elle sans s’inquiéter si elle rappelait à Annette un déchirant souvenir.

— Une pauvre orpheline que madame Durosnel a recueillie, insista le mari en regardant dans la cour.

— Je me rappelle maintenant mademoiselle, reprit Maurice. J’ai été à même l’année dernière, pendant mon séjour à Limoges, de mettre à l’épreuve le talent de son père. — Vous avez bien fait, ma sœur !

Dans la voix de M. de la Mothe-Houdan, essentiellement sympathique, surtout lorsqu’on venait d’entendre la parole brève de sa sœur et l’organe commun de M. Durosnel, il y avait plus que de la compassion pour une pauvre jeune fille abandonnée. Le regard de Maurice et son accent témoignaient de ces égards, de cette attention involontaires que commande la beauté dans quelque condition qu’elle se rencontre.

Madame Durosnel le regarda fixement, et se tournant vers Annette décontenancée et émue :

— Je n’ai plus besoin de vous, dit-elle d’un ton sec.

Annette sortit. — Grande fut sa surprise quand madame Durosnel, l’ayant fait appeler le lendemain matin, lui mit dans la main une petite somme et la remer-

cia de ses services. Au renvoi et au don de la bourse, vint se joindre naturellement une belle mercuriale pour la prémunir contre les dangers du monde, etc. — Mademoiselle Parfait, ajoutait madame Durosnel, la dirigerait mieux que personne.

Annette n’avait pas été heureuse dans cette maison ; elle y avait retrouvé la rigidité, les dures contraintes de l'intérieur paternel, et, entourée d’étrangers, elle avait dû se trouver plus isolée encore. L’aspect de ce luxe, qui n’était pas fait pour elle, sans éveiller positivement ses désirs, l’affectait péniblement. Elle pleura pourtant de partir, humiliée d’un renvoi dont elle ne pouvait pénétrer les causes.

Gomme elle traversait la cour la larme à l’œil et son petit paquet à la main, elle aperçut M. Maurice à une fenêtre. Il la regardait... Elle ralentit son pas malgré elle, pensant. . . . que pensait-elle ? peut-être que M. Maurice voulait lui parler. Mais, comme il restait immobile, elle continua son chemin en soupirant.

Mais la lourde porte s’était à peine refermée sur elle, que les larmes d’Annette étaient séchées et qu’elle avait oublié, — en retrouvant le grand air et le soleil de la liberté, — ses ennuis et son esclavage. — Deux pas et deux secondes avaient déjà effacé l’hôtel Durosnel du souvenir d’Annette.

Elle vola, joyeuse, chez mademoiselle Parfait,

En causant avec sa sœur, M. de la Mothe-Houdan s’enquit des motifs du départ de la jeune fille. Madame Durosnel, sans formuler d’accusation précise, n’avait que trop d’excellentes raisons à fournir, de ces raisons sans réplique, toutes faites d’avance par l’homme du proverbe qui voulait tuer son chien.

Le cercle de madame Durosnel, qu’on avait mis dès le premier jour au courant des aventures de la belle orpheline, loua chaleureusement la charité déjà bien éprouvée de la maîtresse de la maison, et déplora en chœur la difficulté qu’on éprouve à trouver des êtres dignes du bien qu’on leur veut faire.

Mademoiselle Parfait, qui, par discrétion, avait cru devoir s’abstenir de visiter Annette à l’hôtel Durosnel, ne parut pas surprise de la revoir. Elle la reçut avec une joie inquiète.

— Vous resterez ici, puisque la Providence le veut, lui dit-elle. J’ai fait ce qui me semblait être le mieux. 11 paraît que je me suis trompée, puisque vous voilà. Eh ! bien, soit! je tâcherai d’avoir de l’ouvrage pour nous deux.

Elle y réussit. — Dans cet intérieur tranquille, Annette commença les meilleurs jours qu’elle eût encore connus. Un calme tout nouveau la reposa de ses chagrins passés. A mesure qu’elle put apprécier, dans les détails de leur vie commune, le caractère de sa bienfaitrice, elle conçut pour la vieille fille une tendre vénération. Peut-être

Annette, que l'éducation première n’avait pas préparée, ne pouvait-elle bien comprendre la noblesse réelle de ces goûts simples, de cette existence de travail et de paix; elle n’eût peut-être pas choisi, pour elle-même, ce bonheur uniforme. Mais elle s’inclinait devant la bonté infinie de mademoiselle Parfait, — devant cette ignorance toute chrétienne du mal et des méchants, — cette âme toujours égale et paisible à travers les difficultés de la vie, car mademoiselle Parfait avait souffert aussi, — devant ces soixante-dix virginales années écouléesdans le bien sans un remords, sans un regret, soutenues et consolées aux heures cruelles par la lecture d’une page de l’Évangile. En même temps la source de tendresse, tardivement frappée par les suprêmes caresses de son père, s’était ravivée tout à coup, et s'épanchait, large et vive, pour sa mère d'adoption.

Mademoiselle Parfait était de son côté heureuse de sa fille. Le front pur, le regard chaste et profond d’Annette n’annonçaient que de bons instincts. Lorsque pendant les longues heures de travail, les pieds sur la même chaise, Annette lui racontait les douleurs de son premier âge, cette terreur sous laquelle elle avait grandi , ses pleurs secrets, ses privations, l’agonie du vieux Lassagne, — la bonne Parfait , immobile, l’aiguille suspendue, levait au ciel un œil humide, et remerciait Dieu de l'avoir envoyée là au moment où l’enfant avait besoin d’elle.

Elle conduisait Annette aux offices du dimanche.

Celle-ci lui fit un jour l’aveu qu’elle n’avait pas encore communié. — Mademoiselle Parfait joignit les mains : à seize ans !... Si elle eût pu en vouloir à quelqu’un au monde, elle eût su assurément bien mauvais gré de cette grosse négligence à la sœur aînée d’Annette. — Ah ! si madame Durosnel avait su cela ! — Heureusement, de toutes les questions adressées à Annette par madame Durosnel, celle-ci était la première qu’elle eût oubliée.

Mademoiselle Parfait n’eut pas de repos qu’elle n’eût mené à bien l’importante affaire, et Annette reçut à cette occasion une belle robe, surprise ménagée par mademoiselle Parfait. Elle fut transportée ; de sa vie elle ne s’était vue aussi brave , elle qui n’avait jamais été parée que des vieilles nippes de sa sœur, ■— et si longtemps attendues ! 11 fallut tout quitter pour tailler, coudre, essayer et réessayer la belle robe. Mademoiselle Parfait s’y prêtait de la meilleure volonté du monde, et sa grande préoccupation était surtout de ne pas laisser refroidir les bonnes dispositions que témoignait „ Annette.

Je ne saurais dire si ces dispositions étaient bien sincères ou, du moins, s’il y entrait plus de piété véritable que de complaisance pour mademoiselle Parfait, — et même un peu de coquetterie. — Je ne le crois pas. Les idées religieuses , lorsqu’elles n’ont pas été inculquées dès l’enfance par la famille et sucées avec le premier lait, ont besoin, pour se développer, d’une réflexion sérieuse dont Annette ne pouvait être capable ; elles ne

sauraient être suppléées par une déférence machinale inspirée par l’exemple ni par de vagues pratiques privées de la vie morale. Annette, je pense, aurait peutêtre été plus près de la superstition que de la vraie piété, si, dans cette légère tête d’enfant, les émotions passagères, les sensations du moment, eussent pu laisser quelque place à des pensées plus graves. Son éblouissante beauté seule eût suffi à distraire et à absorber bien des filles plus raisonnables.

Cette beauté que nous avons laissée se tirer à peu près toute seule, comme elle pourrait, des pleurs, du deuil, des amertumes de l’hôtel Durosnel, s’était comme affermie et empreinte d’un cachet définitif depuis un an passé qu’ Annette vivait auprès de mademoiselle Parfait. Pour employer un mot que les peintres ont donné à notre langue usuelle, Annette avait pris du caractère. Sa tête eût en thousiasmé le pinceau des vieux maîtres italiens. Elle possédait cet éclat qui fait pendant vingt années le sujet de gloire et de conversation de tout un pays de province, dont le souvenir se transmet, dans les familles, des enfants aux petits-enfants, et qui fait passer la renommée de quelques grand-mères jusqu’à leur troisième génération. Annette n’ignorait rien de ses charmes. La haie de regards qu’elle pétrifiait sur sa route, en allant à l’église Saint-Aurélien le dimanche, aurait au besoin suffi pour l’en avertir. Elle

se laissait aller avec ravissement à l’admiration qu’elle

inspirait, et ces triomphes enivrants qui berçaient sa pensée au milieu de son travail quotidien, lui faisaient plus impatiemment attendre le dimanche suivant.

Lorsque le soir, après la cérémonie où Annette sembla moins une communiante qu’une jeune mariée, il fallut quitter la belle toilette pour reprendre les modestes habits de travail, elle soupira — et laissa un long regard en adieu à la jolie robe blanche étendue sur le lit....*

Quelques mois s’écoulèrent ainsi. Chaque jour augmentait l’affection de mademoiselle Parfait pour Annette, mais en mêlant à cette tendre sollicitude des préoccupations plus sérieuses. Il y avait des moments où le regard mélancolique de mademoiselle Parfait semblait ne pouvoir se détacher de Forpheline. Que deviendra-t-elle après moi? se demandait la digne femme.

Annette ne se doutait pas des craintes de sa bienfaitrice. L’avenir, pour elle, était si loin! Sa charmante figure rayonnait des folles et chastes gaîtés de la jeunesse. — Si parfois elle éprouvait, sans y rien comprendre, de vagues lassitudes, de passagères langueurs ; s’il lui arrivait de jeter un regard en dehors de cette félicité monotone, de se demander s’il m'existait pas au monde une autré manière d’être heureuse, elle repoussait bientôt ces rêves dangereux, et fermait les yeux pour les oublier et s’endormir en paix.

LE MIROIR A;üX ALOUETTES. 39

La vie et les habitudes de mademoiselle Parfait étaient d’une simplicité primitive. Chez elle on se couchait de bonne heure, — après le frugal repas du soir, cher à la province, — pour s’éveiller dès le matin. — Un soir, pendant le souper, deux coups furent frappés à la porte. Qui pouvait venir si tard, — après huit heures sonnées? Pendant qu’ Annette et Parfait se consultaient du regard, on frappa de nouveau. — C’est bien chez nous.

Annette ouvrit la fenêtre :

— Qui est là ?

— Ami ! dit une voix qu’elle crut reconnaître.

Elle descendit sans attendre mademoiselle Parfait, qui lui criait de ne pas ouvrir seule, — et elle sauta au cou d’Yves.

— C’est Yves, mademoiselle ! c’est Yves ! s’écria-t-elle joyeuse, entraînant par le bras le géant dauphinois.

— C’est, en effet, moi, mademoiselle ! dit naïvement Yves en saluant mademoiselle Parfait avec le plus grand respect. — Il était au fait de tout ce qui s’était passé.

— Et quand êtes-vous arrivé, Yves ? demandait Annette. Et d’où venez-vous ? — et bien d’autres questions encore.

Yves avait à peine eu le temps de dire qu’il était arrivé à Limoges depuis une heure.

— Et qui vous a dit que j’étais ici? Comme vous avez maigri, Yves! — Mademoiselle, Yves doit avoir faim.

— Oui, répondit Yves.

— Eh bien ! dit mademoiselle Parfait, monsieur Yves nous fera l’amitié de souper avec nous.

Un troisième couvert était déjà mis.

— Asseyez-vous là, Yves ; — et Annette servait son vieil ami, emplissait son verre, dépliait sa serviette. — Yves la contemplait machinalement. A cette hébétude du voyageur au retour, se joignait l’étonnement de la métamorphose d’Annette. Où était la petite fille qu’il tutoyait autrefois ?

— Comme vous avez changé, Yves !

— Et vous donc, mademoiselle Annette !

Annette était flattée : — elle savait bien qu’elle n’y avait rien perdu, et puis : — Mademoiselle Annette !...

Elle tira de sa ceinture la petite montre, et la montra à Yves. — Et tout à coup, en le regardant, ses yeux se remplirent de larmes : tous ses souvenirs d’enfance venaient d’être évoqués... Son père...

— J’ai appris— -le malheur — mademoiselle, dit Yves tristement : sa voix était mal assurée... ■ — Mon pauvre vieux maître !... Et je n’étais pas là pour lui dire adieu !... Mais il faut nous consoler, mademoiselle... Il a du monter tout droit là-haut...

Yves se détourna. 11 ne pouvait plus parler.

Il y eut un moment de silence. La bonne Parfait se hâta de reprendre :

— Vous nous arrivez de bien loin, M. Yves ?

— De l’Allemagne, mademoiselle,—» répondit l’ouvrier

en soupirant, — de l'Allemagne, où j’aurais mieux fait de ne pas aller !

— Ah î vous nous raconterez tout cela ! — Mais vous ne mangez pas, monsieur Yves ?

— Buvez donc, Yves ! ajoutait Annette.

— Merci bien, mademoiselle !

Mais les morceaux restaient intacts sur son assiette et son verre ne se vidait pas.

— De l’Allemagne ! répéta Annette. Est-ce bien loin?

— Trop loin assurément, répondit Yves.

— Et qu’alliez-vous faire là-bas ?

— Ah ! c’était une fameuse idée ! une idée de M. Lassagne, c’est tout dire ! J’allais là-bas vous chercher un million ! Mais je n’ai pas de bonheur, moi !... Il aurait dû envoyer quelque autre...

Et il commença le récit de son voyage.

— Il y a des détails de métier, dit-il par manière d’exorde, — cela vous ennuiera.

— N’ayez pas peur, monsieur Yves, répondit mademoiselle Parfait.

— Alors, c’est bien ! — Autrefois, c’était un secret, un secret que personne n’aurait su de moi ! Maintenant, on peut tout dire...

Il exposa la combinaison de M. Lassagne, combinaison bien simple dont on pouvait attendre de magnifiques résultats. C’était cet espoir qui avait bercé le vieil horloger jusqu’à son dernier moment.

M. Lassagne avait imaginé de perfectionner et d’étendre une industrie aiors à peu près étrangère à ]a France, l’horlogerie de bois. Les horloges de bois nous arrivaient d’Allemagne grossièrement façonnées au couteau par les bergers et les sabotiers des villages qui se sont élevés à la place de l’ancienne Forêt Noire. Si une horloge, qui coûte à un paysan des environs de Carlsruhe plusieurs journées de travail pénible et sans garantie mathématique d’exactitude, se vend actuellement huit francs, s’était dit le vieux Lassague, il est évident qu’en simplifiant la main-d’œuvre par l’emploi d’outils spéciaux qui assureront en outre une précision plus parfaite, je pourrai établir sur la plus vaste échelle la fabrication de ces horloges d’un usage si précieux pour les classes pauvres. Les matières premières étant peu coûteuses et la main-d’œuvre ainsi réduite, je pourrai livrer mes produits pour le tiers, le quart de ce qu’ils coûtent aujourd’hui ; et, dans un an, il n’y aura pas en France un paysan, si misérable qu’il soit, qui n’ait son horloge à lui — (c’était une manière de rêve de poule au pot à la façon d’Henri IV) — et mon enfant, mon Annette, aura une dot à faire pâlir la plus riche héritière de Limoges !

Yves racontait, renversé sur sa chaise, les yeux fixés sur Annette. La fille du vieux Lassagne, accoudée comme autrefois son père, et la tête entre ses mains, regardait, tomber les paroles de la bouche de l’ouvrier, tandis que la bonne Parfait examinait cette honnête figure avec une

complaisance maternelle ; — si attentive, qu’elle oubliait de moucher la chandelle qui éclairait ce modeste tableau d’intérieur — les débris du souper dans les assiettes de faïence à fleurs peintes, la miche de pain de ménage, les eustaches à manches de buis, et les timbales d’étain sur la nappe de toile bise.

Le vieux Lassagne ne s’était pas trompé. Cette industrie , en effet, qui n’était autrefois qu’ accessoire, et qui ne vivait que pour couvrir les chômages des autres travaux, est devenue une branche de commerce sérieuse et une source de revenus considérables pour l’Allemagne. M. Lassagne avait tout préparé, tout établi. Par malheur Yves, ainsi qu’il le disait lui-même, n’entendait rien aux affaires. Il était tombé, sans connaître seulement leur langue, au milieu de paysans sauvages, jaloux et défiants. On avait volé ou détruit les outils qu’il apportait: on l’avait battu, il l’avouait très-bonnement, on l’avait battu malgré sa stature et ses redoutables poignets : — il s’était bien un peu défendu, par exemple ! — Enfin, houspillé, assommé, dépouillé même de l’argent que M. Lassagne avait mis entre ses mains, — après trois mois de maladie cruelle passés, il ne savait plus comment , — n’y avait-il pas eu^ncore un peu de prison pour quelque chose comme son passe-port perdu ? — Il arrivait à pied de l’Allemagne. .

— Pauvre monsieur Yves ! disait la bonne Parfait.

— Si j’avais été auprès de lui ! disait Annette.

Yves la remerciait par un silence plus éloquent que toutes les paroles...

— Mes enfants, reprit mademoiselle Parfait, il se fait tard, et monsieur Yves doit être bien fatigué. Où passez-vous cette nuit, monsieur Yves?

— Oh ! répondit Yves comme à une offre, merci bien, soyez tranquille î On m’attend à l’auberge de a Poule Noire, où je suis débarqué en arrivant. Je suis connu par ici, au moins î

— Et vous êtes connu comme un brave garçon! reprit mademoiselle Parfait.

Il s’était levé, regardant toujours Annette, et il semblait embarrassé de sa formule de sortie, avançant un pied, reculant l’autre.

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ? dit-il enfin à mademoiselle Parfait.

— Très-volontiers, monsieur Yves !

Ce devait être ensuite le tour d’Annette. Elle tendit gracieusement ses deux joues.

Yves, rouge comme le feu, l’embrassa. S’il n?eût pas eu l’idée pourtant d’embrasser mademoiselle Parfait la première, il serait resté là sur ses pieds jusqu’au lendemain. Il venait, ô l’habile homme! de résoudre ce problème, que la ligne courbe est le plus court chemin d’un point à un autre.

Il demanda s’il pouvait, sans déranger personne, revenir le lendemain.

Il y fut pleinement autorisé.

— Ah ! se disait mademoiselle Parfait en s’endormant, quel bonheur si M. Yves s’avisait de vouloir épouser Annette !...

Ce souhait par malheur ne devait pas se réaliser.

Yves revint le lendemain — et les jours suivants.

Il avait laissé derrière lui une trop bonne réputation d’ouvrier adroit et sage, pour ne pas trouver de l’ouvrage presque en arrivant à Limoges. — Après le travail de la journée, il venait passer ses soirées auprès de mademoiselle Parfait et d’Annette, et même il parut avoir oublié ses anciennes parties de boules du dimanche. Il y avait là un symptôme.

Mademoiselle Parfait lui faisait le meilleur accueil, charmée qu’elle était de ces assiduités. Elle y voulut tout d’abord voir comme une espèce de muet engagement sur lequel elle se reposait de sa préoccupation la plus ardente. Sans consulter personne, dans son affec-

tion pour Annette, elle s’ était empressée de fonder sur

Yves l’espoir d’un établissement pour la jeune fille.

Yves passait là de douces heures. Il ne se sentait plus comme autrefois sous le regard glacé de Gertrude, et il se laissait aller à sa gaîté naturelle, bien qu’il éprouvât devant Annette une sorte de timidité qu'il ne s’expliquait pas. La bonne Parfait, pour le mettre plus à l’aise, oubliait sa gravité et souriait aux saillies de l’ouvrier. — Quant à Annette, elle lui savait gré d’être venu jeter dans sa vie uniforme un peu d’animation. La présence . d’Yves était venue raffermir son cœur. Elle ne ressentait plus, depuis qu’elle avait retrouvé son ami, ces tristesses inexprimables, ces secrètes langueurs qu’elle avait toujours dissimulées à la tendresse inquiète de mademoiselle Parfait; elle oubliait ces étranges et irrésistibles mouvements, qui lui faisaient autrefois chercher la solitude et répandre son âme en torrents de larmes d'unie amère douceur.

, Mais Yves devait perdre sa tranquillité là où Annette avait retrouvé la sienne. Son ancienne prédilection pour l’enfant opprimée s’était changée à son insu en un sentiment plus Vif et d’un singulier attrait. Le trouble dont il n’avait pu se défendre en la revoyant après plus d’une année d’absence , aurait suffi pour l’éclairer sur luimême, s’il avait été moins ignorant de ces sortes de mystères et si l’imprévu de sa passion lui eût permis de s’examiner. Mais Yves n’avait jamais pensé qu’il pût devenir amoureux : il ne soupçonnait pas même l’exis-

tence de cet autre monde. Il ne s’était pas douté jusqu’alors, qu’au delà des sensations calmes et régulières de sa vie passée, hors de ses affections tranquilles quoique profondes pour la famille dans laquelle il avait grandi, des préoccupations de son travail et peut-être encore de quelques modestes pensées d’avenir, — d’autres émotions fussent réservées à l’homme. Il avait cru, dans la naïve fatuité de son ignorance, n’avoir plus rien à apprendre , — si ce n’était peut-être en horlogerie, — et on l’eût certes bien surpris à venir lui raconter les transports, les bouleversements de l’amour : Yves serait resté ébahi et n’aurait rien compris à toutes ces belles choses.

Aussi ne s’expliqua-t-il pas d’abord , ainsi que je Fai dit, l’embarras que lui causait la présence d’Annette, ce charme ineffable qu’il éprouvait à la contempler longuement sans prononcer une parole, ces frissons d’impatience qui venaient le distraire à la dernière heure de son travail et la lui faisaient maintenant trouver si longue. Ce ne fut qu’au dernier moment , lorsqu’il ne lui fut plus possible de fuir la révélation, de se soustraire, fût-ce pour une seconde, à la pensée unique, constante, qui le poursuivait jusque dans son sommeil, qu’Yves s’avisa d’interroger son cœur. A ce moment-là> il s’avoua qu’il était amoureux.

Cette découverte le jeta dans un grand trouble. Quelle était sa folie! Et que pouvait-il attendre ? — Annette était si belle ! Pourrait-il jamais lui plaire, lui, simple

ouvrier, sans grâce, sans esprit, sans tournure? Et puis, quelle audace d’aimer la fille de son patron, la fille de M. Lassagne ! Quel accueil Annette n’était-elle pas en droit de faire à l’aveu d’une aussi ambitieuse et déraisonnable passion? — Yves s’effraya, et dès ce moment le pauvre garçon commença à souffrir tous les tourments , toutes les angoisses de l’amour sans espoir.

Mademoiselle Parfait ne soupçonna rien de ces chagrins. Gomme les personnes douées d’une grande bonté, elle était inhabile à l’observation. Elle eût été bien éloignée d’ailleurs d’imaginer qu’Yves pût avoir de telles craintes, car, à ses yeux, Yves était pour l’orpheline un parti singulièrement avantageux. Tout ce qu’elle put voir, ce fut que les visites de M. Yves ne se ralentissaient non plus que ses attentions pour Annette : d’où elle conclut que M. Yves avait décidément — des intentions, — et elle en fut heureuse dans le plus profond de son cœur.

Alors survint dans le caractère d’Annette et dans ses habitudes un changement subit. Son travail, régulier jusque la et irréprochable, vint attester le contre-coup d’une alarmante préoccupation. Annette eut de longues distractions, des heures de rêverie, pendant lesquelles son œil, arrêté sur un point mystérieux dans l’air , ne voyait rien autour d’elle. Piappelée à elle-même par un souoresaut de sa propre pensée ou par une observation amicale de mademoiselle Parfait , elle semblait vouloir

secouer quelque idée pénible, et, pour y échapper, se réfugier dans un labeur fiévreux ; mais bientôt cette ardeur factice s’évanouissait, les mains redevenaient oisives, et le regard s’envolait de nouveau pour planer dans l’espace. Son sommeil n’était plus égal et paisible ; les roses de ses joues s’effaçaient sous le doigt pâle de l’insomnie ; ses yeux s’auréolaient de tons bistrés.

Ses rapports avec Yves et mademoiselle Parfait se ressentaient de l’état de son âme. Il lui arrivait dépasser des journées entières sans adresser la parole à mademoiselle Parfait ; à peine répondait-elle à ses questions par quelques mots souvent hors de propos ; puis, subitement, comme réveillée, elle se rapprochait de sa vieille amie avec l’effusion des plus affectueuses caresses.

— De toute une longue soirée elle ne pensait à donner un regard à Yves , et même elle le brusquait sans se douter du chagrin qu’elle pouvait lui causer, — et le lendemain, pour réparer ses torts de la veille, elle le comblait d’amitiés et de prévenances. Yves, à qui ces alternatives faisaient perdre la tête , ne cachait pas combien il était heureux à ces retours qui le charmaient ; mais à peine avait-il eu le temps de laisser revenir le calme sur sa figure, qu’ Annette l’avait déjà * oublié pour retomber dans ses rêves.

Cette singulière disposition ne faisait que s’aggraver de jour en jour. La bonne demoiselle Parfait, sans autre défiance, l’attribua à quelque malaise que le temps devait calmer. Yves en souffrait encore plus pour Annette

que pour lui, et il n’eut pas le moindre soupçon de quelque cause extérieure ; il était trop jeune aux passions pour donner accès à la jalousie. — Ni Yves , ni mademoiselle Parfait n’observèrent donc — et il n’en pouvait être autrement — que les recrudescences du mal avaient une coïncidence remarquable avec les sorties de la jeune fille et que les prétextes de ces sorties beaucoup plus fréquentes qu 'autrefois semblaient renaître d’eux-inêmes.

Ni l’un ni l’autre ne se doutaient, dans leur simplicité, qu’ Annette luttait en ce moment, se débattait à elle seule, sans soutien, sans guide, contre son plus redoutable ennemi. Le tentateur l’avait surprise hors de la maison de mademoiselle Parfait : Annette, dans une de ses courses, avait rencontré M. de la Mothe-Houdan.

Cette rencontre fut, d’une part comme de l’autre, toute fortuite, et je ne saurais dire si Annette ne l’oublia pas presque aussitôt, ainsi que les quelques paroles banales dont M. Maurice l’avait saluée, ou si l’aspect inattendu de M. Maurice ne vint pas remuer en elle un souvenir d’enfance rafraîchi à l’hôtel Durosnel, souvenir d’étonnement et presque d’admiration.

Une seconde fois Annette rencontra M. Maurice. Celui-ci était de moitié dans ce nouveau hasard. — Annette rentrait au logis; on était aux approches de l’hiver, et la nuit tombait. Il y eut entre eux une

ébauche de conversation qui fut reprise le surlendemain.

Quelques attentions d’un personnage tel que M. Maurice de la Mothe-Houdan ne pouvaient manquer de produire leur effet sur la vanité d’une jeune fille aussi inexpérimentée qu’ Annette. Le ton de M. Maurice n’indiquait rien autre chose qu’une bienveillance comme paternelle. Si elle avait pu s’étonner de cet intérêt subit, les paroles simples, l’accent plein de douceur et l’âge seul de M. Maurice l’eussent complètement rassurée. Elle ne vit rien au delà, et sa pureté même se tourna contre elle en la privant du soupçon, sa première défense. — Explique après cela pourtant qui pourra le silence qu’Annette garda sur ces rencontres auprès de mademoiselle Parfait.

Les transitions furent habilement ménagées par M. de la Mothe-Houdan, et rien ne put éveiller la susceptibilité la plus délicate. La flatterie fut adroite et pénétrante : la compassion affectueuse eut surtout le meilleur air de sincérité. Il ne fallait rien brusquer, rien risquer, rien effaroucher, — ou l’oiseau s’envolait. — Peu à peu ce procédé d’infiltration amena ses premiers résultats. Annette commença à éprouver une tristesse infinie lorsqu’après ces entretiens secrets elle revenait prendre sa place auprès de la vieille fille; elle se sentait comme refroidie en retombant dans les vulgaires détails de sa vie. Les conversations d’Yves et de Parfait ne pouvaient la distraire : ces deux êtres modestes et simples ne di-

saient plus rien à son esprit, car elle avait perdu ce sentiment précieux d’intimité qui lui avait suffi jusque là et qui concentrait pour elle le monde entier dans la petite maison de mademoiselle Parfait.

Elle se trouvait malheureuse. Le souvenir de ses jours passés l’attristait encore davantage. Il lui manquait quelque chose qu’elle ne pouvait définir, mais dont le vague besoin s’était déjà révélé par ses inquiétudes, ses larmes d’autrefois. Devait-elle ne jamais rien connaître au delà de cette existence triviale, insipide? — Elle, si belle!... lui disait M. Maurice. — Quel avenir! quel morne horizon! L’éternelle, implacable pauvreté. . . Vieillir comme mademoiselle Parfait — et mourir seule! seule !...

Auprès de M. Maurice seulement elle trouvait quelque oubli, quelque consolation. Cette affectueuse bienveillance lui ouvrait un refuge où sa pensée se reposait avec une douce confiance. Dans une de leurs conversations,’ il lui parla un jour de Paris — Paris ! ce mot si puissant sur l’imagination d’une fille de province. — Et le soir lorsqu’elle fut seule dans sa chambre, Annette vit, dans un lointain mystérieux, ce Paris enivrant, avec son bruit, son luxe, son éclat!... Comme ces lueurs fulgurantes laissent après elles l’obscurité plus sombre, sa tristesse en devint plus profonde, et elle ne s’acquittait plus de ses devoirs chez mademoiselle Parfait qu’avec une sorte d’indifférence désespérée, s’abandonnant au chagrin qui la minait, sans même faire l’effort de

chercher s’il n’était pas dans l’avenir quelque moyen d’échapper à cette situation sans issue.

Yves eut assurément le plus grand tort de se défier de lui-même et de ne pas demander sans hésitation la main d’Annette. Elle l’eût accepté pour époux avec joie, ses bons instincts lui faisant comprendre qu’il y avait là un bonheur réel pour sa vie entière. Car Annette était une de ces natures heureusement douées qui échappent aux ravages de la passion et chez lesquelles tout un côté d’âme dort un sommeil éternel. Ces inquiétudes, ces mystérieux élans vers l’inconnu n’étaient que les fruits de l’isolement, d’une enfance compriméç et malheureuse, et peut-être, il faut bien le dire, le mécontentement des besoins puérils d’une vanité de jeune fille, besoins que jamais la moindre satisfaction n’était venue calmer. Les âmes de cette sorte, lorsqu’elles sont abandonnées à elles-mêmes, et si l’éducation première leur a manqué, succombent par l’irréflexion de la jeunesse et sont toutes surprises d’être un jour réveillées par le remords que leur droiture naturelle rend plus cuisant, plus terrible. Elles sont sauvées si une voix amie vient au moment donné les soutenir contre les deux ou trois premières sollicitations de l’imagination, leur seul, mais redoutable ennemi. Réconfortées par une affection en qui elles se confient et qui va désormais leur suffire, elles sont

alors admirablement et sans retour disposées pour la vertu.

Enfin, apres bien des hésitations, Yves, un jour, — Annette était absente, — vint confier à mademoiselle Parfait, avec le plus grand embarras et force précautions oratoires , le sentiment qui le débordait. Il exposa avec une sorte de solennité sa situation, le bilan de ses espérances. Depuis son retour, il avait pu déjà mettre quelque argent de côté : il comptait travailler deux ou trois années encore chez son patron et il pourrait alors commencer un petit établissement. — * Enfin !... dit Parfait , c’était le plus beau jour de sa vie : YveS venait de le lui donner. De bonheur elle l’embrassa. Est-il besoin de dire quelles paroles elle trouva pour relever les esprits d’Yves tout abattu et découragé dès qufil eut formulé son espoir. Il dut presque confesser, bon gré, mal gré, que les appréhensions de sa modestie avaient tort. — Un homme comme M. Yves ! disait Parfait, si bon, si honnête, si rangé, — et un si bel homme!... Le digne ouvrier était tout confus de ces admirations. Mais quand mademoiselle Parfait, transportée, parla de la joie qu’allait témoigner Annette à cette bonne nouvelle, il frémit et se repentit de sa témérité. Jamais plus qu’en cet instant il ne fut éloigné de partager la bonne opinion qu’avait de lui la vieille fille; sa frayeur fut inouïe : — Quoi, déjà!.. Qu’allait dire Annette?...

Mademoiselle Parfait sourit de ces timidités d’enfant. — Mais elle vit bientôt avec chagrin qu’elle ne pourrait obéir à son propre désir. A côté de la sienne était une volonté qu’elle ne put ébranler, ni par la persuasion, ni par les instances. Yves se défendait contre l’impatience de son enthousiaste amie avec toute l’énergie de la peur. Il fallut à la fin céder, et Parfait dut promettre, sérieusement, de respecter jusqu’au moment d’une détermination décisive un secret qui ne lui appartenait pas. Si elle souffrit de ce délai, elle se consolait au moins par la satisfaction de voir réaliser dans un prochain avenir son vœu le plus cher.

Fatal retard ! Pourquoi Yves n’eut-il pas un de ces pressentiments qui, selon tant de gens, ne manquent jamais, à l’approche de quelque grand événement, de venir vous tirer par la manche ? Pourquoi quelqu’une de ces irrécusables inspirations ne vint-elle pas l’avertir que l’heure, l’heure juste, précise, de se déclarer, sonnait en ce moment pour lui ? — Et pourquoi Parfait

eut-elle la force de résister à elle-même et de cacher

à Annette le secret de l’ouvrier?

Annette portait d’ordinaire l’ouvrage en ville. Mademoiselle Parfait, dont les jambes commençaient à redouter la fatigue, l’avait depuis longtemps chargée de ce soin. Ces occasions de sortie étaient, du reste, peu fréquentes, la clientèle n’étant pas nombreuse, et d’ail-

leurs Annette, devenue grande personne, n’avait rien à craindre dans une ville aussi paisible que Limoges et de mœurs aussi douces.

M. Maurice crut alors le moment venu de faire étinceler devant ce faible esprit qu’il jugeait vaincu avant la lutte l’offre d’un bonheur aussi éblouissant qu’inespéré

— Eh bien ! lui dit-il, confiez-vous à moi, à moi qui vous aime. Partons ensemble pour Paris, ce Paris qui vous attend, dont votre beauté va éclipser toutes les splendeurs !

— Quoi ! — dit Annette, qui ne respirait pas, — vous donneriez votre nom à une pauvre orpheline comme moi, vous m’épouseriez !...

Tous deux se turent. Maurice était abasourdi : n’ai-je donc pas fait plus de chemin, se disait-il, et cette folle enfant peut-elle croire à une aussi extravagante espérance? Ou plutôt ne serait-ce pas une comédie qu’elle joue en ce moment?

Comment eût-il pu conserver un instant cette pensée ? il sentait frémir entre ses mains les mains de la

jeune fille : il venait de P entendre suffoquée de bonheur, et il sentait couler dans l’ombre ses larmes de reconnaissance. — Tout serait-il donc à recommencer? se demanda-t-il, et, après quelque hésitation, il répondit, non sans embarras, à Annette que tous les liens qui devaient consacrer la perpétuité de son amour, lui seraient chers et doux...

— Mais, ajouta-t-il, de graves motifs, des raisons de

famille m’imposent l’obligation de retarder cette union et d’en tenir secret le dessein.

• — Et ne pourrai-je pas apprendre à ma bienfaitrice. . . demanda Annette.

— Ce serait nous perdre, répondit vivement Maurice. Je vous expliquerai de quelle importance il est pour moi de taire à tout le monde un bonheur que la moindre indiscrétion m’arracherait sans retour.

Elle ne demandait pas mieux que de tout croire. — Transportée, ravie, elle ne s’aperçut même pas qu’elle accordait en adieu à son étrange üancé une première faveur, — faveur sévère, il est vrai, et sérieuse comme le gage d’un lien sacré.

Ses pieds ne tenaient pas au sol : elle s’envola accabler la bonne Parfait de caresses. Ivre de joie, sautant et bondissant autour de sa vieille amîê, elle la regardait ensuite avec attendrissement, refoulant les confidences qui gonflaient son cœur. — Cachons-lui, se disait-elle, cachons-lui le bonheur qui va la surprendre : il le faut ! — Parfait fut enchantée, sans voir au delà, du changement survenu dans son enfant. Quant à Yves, lorsqu’à son entrée Annette lui fit l’accueil le plus gai, le plus fou, il se demanda si elle n’avait pas un peu perdu l’esprit, et il fut quelque temps à prendre son parti et à tâcher de se mettre au diapason de ces folles gaîtés : — Je l’emmènerai à Paris avec nous, ce bon, ce pauvre Yves! se chantait Annette dans son cœur; M. Maurice l’établira : il est si

bon, lui aussi, M. Maurice ! — Et elle comblait Yves, comme Parfait, d’innocentes caresses, le tourmentant de cent façons, le tirant par un bras, par l’autre : — , O le bourru! Riez donc ! disait-elle.

— Pourquoi donc suis-je si triste à la voir si joyeuse ? se reprochait le Dauphinois en étouffant un soupir...

— Singulière fille ! folle cervelle ! — disait-il deux jours après à mademoiselle Parfait en regardant Annette, — plus sérieuse, plus absorbée que jamais.

Une soudaine pensée était venue glacer tous ses beaux projets d’avenir : M. de la Mothe-Houdan étaitil sincère ? Elle s’était rappelé l’hésitation de sa réponse; le lendemain, quand elle l’avait revu, il ne l’avait entretenue que de son amour ; il lui avait fait attendre un mot qu’il n’avait pas prononcé, un seul mot pour confirmer sa promesse de la veille. Il ne lui avait parlé que des triomphes qu’elle rencontrerait à chaque pas à Paris, des plaisirs charmants qui l’attendaient, — et Annette s’était sentie frissonner à un premier doute sur la légitimité de l’avenir si séduisant qui lui était offert.

Mais il était bien tard déjà pour reculer. Le poison avait eu tout le temps d’assurer ses ravages. L’imprudente avait déjà trop vécu, en espoir, de cette vie brillante et heureuse où son imagination l’avait précipitée, pour s’en arracher sans déchirements. Elle en était venue à vouloir rassurer sa conscience en se répétant

la vague promesse de Maurice, promesse à laquelle elle tremblait de ne pas croire. Épouvantée, elle fermait à demi les yeux pour ne pas voir l’abîme béant.

Car les pauvres filles comme Annette 11’ont pas à repousser seulement ce fatal ennemi de toutes et des plus vertueuses : « le secret ennemi de la vertu, » dit Ji/yle. Elles portent en elles le plus perfide des ger-/î* mes, — l’ignorance, cette ignorance funeste qui leur cache d’abord les pièges et le danger. Elles sont toutes prêtes, toutes livrées à la séduction : il n’y a qu’à couver l’œuf, à faire éclore le bouton.

Que pouvait Annette, dans son ignorance du devoir, privée des principes qui trop souvent, et même pour les esprits les mieux dressés, ne sont que d’impuissantes sauvegardes ! Elle avait seulement quelques bons instincts pour toute défense contre ces autres instincts bien autrement puissants, qui ne laissent ni paix ni trêve.

A qui pouvait-elle demander même un conseil, dans ce trouble, où elle ne distinguait plus sa volonté, où elle entrevoyait à peine son désir? Parfait la sainte l’aurait-elle comprise , et comment lui avouer ces craintes qu’ Annette se cachait à elle-même? Yves... Elle tourna plus d’une fois ses regards vers lui, lui demandant, dans une muette angoisse, secours et protection. Elle avait peut-être autrefois soupçonné l’amour qu’Yves avait pour elle : la plus jeune, la plus naïve se trompe-t-elle à ces choses-là ? Mais la timi-

dité d’Yves, sa gaucherie, quelques airs d’insouciance et de brusquerie sous lesquels il avait d’abord voulu se cacher à lui-même sa passion, avaient fait oublier à Annette ce doute auquel, si léger qu’il fût, elle n’avait renoncé, il faut le dire, qu’avec un certain dépit. Maurice avait achevé d’effacer Yves, l’ouvrier n’était phjs •désormais pour elle qu’un ami ; — et pourtant, aujoui\ d’hui encore, un mot d’Yves, et elle était sauvée!

Mais le malheureux Yves avait pris pour de la froideur le silence d’Annette, et, perdant chaque jour l’espoir d’un bonheur auquel il avait fini par ne plus croire, il se renfermait à présent dans son chagrin. Lorsque mademoiselle Parfait, désolée, elle aussi, de ces hésitations, de ces retards qu’elle ne pouvait s’expliquer, et les voyant tous deux auprès d’elle silencieux et sombres, indiquait Annette à Yves par un mouvement de tête, significatif, Yves se taisait encore et ne bougeait pas. — Du courage, osez donc ! disait le regard de mademoiselle Parfait. — Yves ne répondait qu’en lui montrant avec découragement Annette immobile, dont la pensée était à cent lieues.

Elle attendait encore en tremblant ce mot que M. Maurice n’osait pas répéter, et, sans avoir la force de le demander, elle s’épuisait aux dernières luttes. Maurice, lui aussi, tremblait; car, au moment où il se croyait le mieux assuré du succès, une soudaine inspiration d’honneur venait illuminer l’esprit d’Annette, et elle reculait avec effroi. Mais, hélas ! ce n’était là

encore qu’un de ces éclairs qui traversent la nuit sans la dissiper.

Ep quittant un soir mademoiselle Parfait à l’heure du repos, elle se jeta dans les bras de la vieille fille. Les sanglots l’étouffaient ; elle voulait tout lui dire.

— Allons ! allons ! mon enfant, dit la bonne femme avec une caresse, soyez donc un peu raisonnable et dormez bien !

Dormez bien !...

Qui pourrait dire pourtant qu’ An nette eût enfin succombé si un événement n’était venu fatalement tomber au milieu de cette crise et en déterminer l'issue ? Annette, ce jour-là, rendait de l'ouvrage à des dames de la ville ; en revenant, comme d’ordinaire, elle devait retrouver à l’extrémité du faubourg, derrière le grand mur, M. de la Mothe-Houdan. — Irai-je? se demandait-elle.

La première cliente la reçut avec une froideur à laquelle Annette fut d’autant plus sensible qu’elle était habituée partout au meilleur accueil. On lui paya le travail dû sans lui en remettre d’autre. Dans la seconde maison, on lui répondit sèchement qu’on verrait mademoiselle Parfait.

La dernière cliente qu’ Annette devait visiter était une vieille dame très-indulgente et bonne, qui se plaisait

souvent à faire de petits cadeaux à la jeune ouvrière. Elle confia à Annette d’autres travaux à exécuter, mais ce ne fut pas sans lui adresser des recommandations générales de sagesse inusitées : ■ — Le diable était bien malin! Une jeune fille' devait bien prendre garde! etc.

Annette, assez troublée, réfléchissait en revenant à ces conseils et aux réceptions si nouvelles qu’elle venait d’essuyer, lorsqu’en passant au coin d’une rue voisine du logis *de mademoiselle Parfait, elle entendit prononcer son nom. Il y avait là, au rez-dechaussée, un atelier de jeunes filles. Annette leva la tête; tous ces regards étaient fixés sur elle, on chuchotait, et elle entendit une voix fredonner ironiquement le refrain d’une complainte satirique bien connue dans le pays. Seulement, à la fin de l’air, on avait changé le nom de l’héroïne de l’anecdote : la chanteuse, aux éclats de rire de ses compagnes, célébrait : — Là filiô dô pay Lassagne!...

Annette s’enfuit.

Hé! pourrait-elle jamais supporter cette honte! Cette beauté qui lui avait fait tant de jalouses devait donner plus d’éclat et plus de retentissement à sa chute. N’était-il pas trop tard pour en appeler à son innocence quand toute la ville savait ses secrets rendez-vous?

— Vous m’avez perdue !... on me montre au doigt !... dit-elle à Maurice en pleurant amèrement.

Il n’y avait pas de reproche dans sa voix, seulement une déchirante douleur. Elle s’éloignait : Maurice la suivit.

— Ecoutez-moi, Annette! lui dit-il. — Mais elle ne l’entendait pas. — Où allez-vous ? Qu’allez-vous faire ?

Elle ne lui répondit pas. Que lui répondre? que lui apprendre? Son parti était pris : — la malheureuse avait pensé au puits couvert de quelques planches derrière la maison de .mademoiselle Parfait .

M. Maurice la suivait toujours, effrayé de son silence et s’efforçant en vain de la calmer. Au moment où elle allait rentrer :

— Au nom du ciel, lui dit-il, répondez-moi !

Elle se retourna comme indécise sur ce qui lui restait à faire. Il saisit sa main glacée et moite :

— Eh bien ? dit-il.

Comme si elle ne voulait pas encore renoncer à un dernier espoir :

— Eh bien, dit-elle, dans quelques instants je descendrai vous pa'rler. Ne vous éloignez pas.

Elle monta à sa chambre en évitant les regards de mademoiselle Parfait qui était seule. Annette se rappela, et dans sa honte elle en fut heureuse, qu’Yves ne devait pas venir ce soir-là. — Elle refusa de descendre quand mademoiselle Parfait l’appela au souper. — Elle n’avait pas faim ! dit-elle.

Elle s’était jetée sur sa couche et elle pleurait... C’était pour compter avec elle-même, pour réfléchir !

qu’elle avait quitté M. de la Motte-Houdan. Réfléchir, quand sa tête était en feu, quand ses tempes brûlaient... Elle entendit mademoiselle Parfait disposer les apprêts du repas, aller et venir, comme incertaine et troublée par sa solitude inaccoutumée ; — puis monter lentement l’escalier de bois dont chaque marche craquait...

— Dormez-vous, mon enfant? dit doucement Parfait à la porte.

Annette eut peine à comprimer ses sanglots, que cette voix amie venait de redoubler. — Parfait s’éloigna à pas discrets. Quelques instants après, elle était endormie.

Alors Annette descendit lentement : — elle ouvrit avec précaution la porte de la maison, et chercha à pénétrer l’ombre de la rue... Maurice s’approcha.

— Que voulez-vous me dire ? lui demanda-t-elle sans quitter le seuil de la porte.

— Venez un peu plus loin, dit Maurice, ici on peut vous voir. . .

— Je n’ai plus rien à cacher, répondit Annette tristement, vous le savez bien !

Maurice se taisait. Annette, même en ce moment, ne se sentait pas la force de lui adresser sa question suprême, son dernier espoir. M. Maurice exerçait sur elle, même à cette heure, cette fascinante domination qu’elle ne pouvait vaincre. Elle l’attendait...

Après un long silence :

— Adieu donc, monsieur, murmura-t-elle avec désespoir.

— Un mot encore, de grâce ! dit Maurice en lui saisissant le bras.

— Non ! répliqua-t-elle avec plus de résolution, l’excès de son chagrin lui rendant le courage.

— Je ne vous quitterai pas ainsi, dit Maurice ! — Elle voulut se débarrasser de l’étreinte : un mouvement involontaire lui fit quitter l’anneau de la porte. — La porte venait de se fermer. . .

— Ah ! s’écria Annette égarée, c’est Dieu qui se venge!...

Elle tomba à demi morte.

Maurice l’emporta dans ses bras. Tout était prêt, car ce départ était depuis longtemps attendu. — Quelques minutes à peine et la voiture de Maurice roulait vers Paris.

Lorsqu’ Annette revint à elle, M. de la Mothe-Houdan employa pour la consoler les paroles les plus ardentes, les protestations les plus solennelles. Annette, dans son irrévocable malheur, sentit le besoin de se rattacher à la vie par quelque espoir si incertain qu’il fût. Elle souleva languissamment sa tête étendue sur la soie des coussins pour voir dans les yeux de Maurice s’il ne devait pas la tromper.

A ses serments, Maurice joignit le tableau de son bon-

heur, de ce bonheur qui le débordait... L’aspect de ces transports si enthousiastes, si vrais, qu’elle faisait naître — elle, l’orpheline ! — vint calmer la douleur d’Annette. Pour achever de la distraire de sa honte, de ses regrets, Maurice fit appel aux plus brillantes images de cet avenir qui s’ouvrait devant eux. La séduction apparut là encore plus chatoyante, plus parée, plus dorée : le serpent de l’arbre du mal faisait étinceler ses écailles métalliques. Il fallait fixer encore invinciblement les yeux de la victime sur le croissant mobile aux paillettes miroitantes. Avait-elle assez longtemps tournoyé, fascinée, éblouie, aveuglée, au-dessus de ce croissant fatal, lumineux comme le soleil, rouge comme la pourpre — et comme le sang.

Pauvres, pauvres créatures ! faibles cœurs auxquels il est si facile de faire prendre le change ! — Annette était à peine à quelques lieues de Limoges, — où elle laissait ses deux amis Si tendres, son bonheur, sa vertu, — que ses larmes étaient séchées et que sa pensée dévorait l’espace qui la séparait encore de Paris !

Si la passion de M. de la Mothe-Houdan pour Annette était sérieuse et vive, il n’était ni de son âge ni de son caractère de s’en tenir satisfait aux pâles joies d’une intimité qui avait son danger. Il faut une concordance bien rare d’éléments bien précieux, pour que le bonheur renaisse chaque jour de lui-même et sans crainte de s’approfondir, dans la simplicité de cette poésie qui se suffit avec — son Cœur et sa Chaumière : poésie de pratique si difficile qu’elle est tombée du haut de son impuissance, ou delà nôtre, tout en bas, sur une affiche de vaudeville.

Maurice jugea bien qu’il y avait dans sa vie nouvelle, entre Annette et lui, quelque chose à suppléer, et pour combler ce vide le moyen était tout trouvé, il avait servi avant même d’être employé : — le luxe, le plaisir. Maurice, en homme qui a vécu, avait encore prévu l’amertume et le désenchantement qui suivent chez toutes les femmes le sacrifice d’elles-mêmes. Pour sauver cette crise, il ne s’agissait encore que de faire appel au remède héroïque : le plaisir, le luxe. — Et il avait ren-

contré dans Annette une admirable complice qui s’enivrait à en oublier son passé et l’avenir. Tout entière aux étourdissants détails de son initiation, transportée à chaque merveilleuse surprise que la sollicitude de Maurice lui ménageait avec une magnifique profusion, elle accepta, une fois le premier pas fait, une équivoque sur laquelle elle ne revint plus, et leur situation mutuelle resta non expliquée. Elle tremblait de s’éveiller de ce beau rêve. — Ou plutôt, n’était-elle pas bien éveillée, et n’était-ce pas là la vie pour laquelle elle était née,' sa vie vraie? C’était le passé qui était le rêve : la silencieuse maison Lassagne, Yves, Parfait, l’hôtel Durosnel étaient si loin déjà qu’elle ne les apercevait plus, perdus dans les brumes de son souvenir. Si elle se rappelait ce passé d’une froide et humide tristesse, c’était avec un serrement de cœur, un frémissement de terreur et d’ennui.

Ce furent là tous ses remords, car elle n’en était pas encore à se reconnaître ; et de fait, elle n’était guère plus coupable d’avoir failli que digne de louanges lorsqu’elle était pure ; elle n’avait pas plus raisonné sa vertu que sa chute.

Il y avait pour Maurice des voluptés infinies à assister au développement de cette jeune âme brusquement transplantée. Son amour trouvait un singulier excitant dans chacune des admirations naïves d’Annette ; elle s’extasiait sur tout, et c'était avec un empressement

égoïste qu’il donnait satisfaction à ses mille désirs à peine éclos.

La délicatesse de Maurice ne lui permettant pas de prodiguer le charmant trésor qu’il avait découvert, Annette ne voyait qu’une société très-restreinte où les femmes apparaissaient à peine. Les quelques amis de M. de la Mothe-Houdan appartenaient à la vie facile et élégante. Annette sut, dès le premier moment, rassurer sans retour la jalousie naissante de Maurice, jalousie qui pouvait bien être la première confession d’un caractère faible. Sans ressentir une de ces passions violentes dont elle n’était pas capable, elle lui était attachée par une profonde gratitude pour les soins affectueux, les attentions dont il la comblait. Il était toujours à ses yeux le gentilhomme accompli, magnifique ; elle l’admirait comme au premier jour et ne voyait que lui au monde. Fière des hommages qui entouraient sa beauté et auxquels la distinction de sa nature se prêtait avec une admirable aptitude, elle ne les accepta qu’au pied de la lettre, et ses grands yeux étonnés déconcertèrent les premières tentatives d’une galanterie qu’elle ne comprit pas. — Lorsqu’ Annette se voyait radieuse dans quelque fête, escortée d’hommes aimables et brillants, appuyée sur une protection éclatante qui se courbait en esclave devant elle, elle ne se représentait aucune femme qu’elle pût envier ; et s’imaginant que ses triomphes étaient sanctionnés, elle en jouissait avec calme.

Méprise pleine de bonne foi ; ces cerveaux débiles se

trouvent si fatalement voués à l’erreur qu’ils vont spontanément au-devant d’elle, si faciles à tromper qu’ils se mentent à eux-mêmes en toute sincérité.

Quelques mois s’écoulèrent ainsi.

Le départ d’Annette avait frappé d’un coup de foudre la maison de mademoiselle Parfait. La pauvre femme ne put croire d’abord à la fuite de son ingrate fille et bien longtemps elle s’obstina à attendre un retour impossible. Lorsqu’elle dut, à la fin, abandonner tout espoir et retomber dans sa solitude première, elle éprouva une grande défaillance. La vieillesse ne se prête pas au caprice de l’imprévu : chez elle, la moindre commotion a de longs retentissements. Le cœur de Parfait avait pris des habitudes dont la privation l’accabla. Sa maison lui paraissait désormais vide et triste comme un sépulcre, et les heures lui furent longues. Elle eut besoin souvent, pour accepter sans esprit de révolte cette pénible épreuve, de faire appel à toute sa pieuse résignation ; mais le coup avait été trop rude et disproportionné : Parfait ne traîna plus que des jours désolés, languissants. Combien de fois et avec quelle amertume ne se reprocha-t-elle pas sa funeste condescendance à la volonté d’Yves, s’accusant elle seule, se répétant que si elle avait parlé autrefois, elle n’aurait pas perdu son enfant î Elle n’eut pas le courage de s’en prendre à l’ouvrier que ce malheur avait anéanti. Le spectacle déchirant de cette autre douleur faisait presque oublier à Parfait son

propre chagrin, et c’était pour Yves plutôt que pour elle que sa pitié s’ingéniait à chercher d’impuissantes consolations.

Yves s’y prêtait avec une condescendance sombre. 11 n’avait rien changé en apparence à ses coutumes quotidiennes : comme avant l’événement, il venait chaque soir s’asseoir sur son escabeau réservé auprès de mademoiselle Parfait. Mais où était le joyeux compagnon d’autrefois ? Qu’était devenue cette honnête gaîté qui resplendissait sur sa face ? Au bout d’une heure de silence, il se levait et gagnait lentement son logis. Il ne se plaignait pas ; dès le premier lendemain il n’avait plus prononcé le nom d’Annette. Mais il était irrévocablement atteint jusqu’au fond des entrailles : sa vie était morte, et il tenait sa main crispée sur la plaie éternelle pour l’empêcher de saigner au dehors.

Le premier scandale de la disparition d’Annette pénétra, en traversant tout Limoges , jusqu’à l’hôtel Durosnel. Madame Durosnel proféra un superbe : — Je l’avais bien dit î Ce ne fut qu’après quelques jours que l’on s’avisa d’un rapprochement entre cette fuite et le départ encore inexpliqué de M. de la Mothe-Houdan : les deux Durosnel s’entre-regardèrent. . . — Alors commença à sourdre une œuvre muette et ténébreuse.

Annette ne se doutait guère qu’en ce moment s’élaborait, dans une circonspecte lenteur, la pensée qui allait assurer sa perte ; elle ne soupçonnait pas à quels in-

térêts féroces, implacables, son imprudence était venue follement se heurter.

Des avis officieux reçus de Paris, un soir de réception à l’hôtel, provoquèrent une conférence secrète entre madame Durosnel et son mari. Elle le retint auprès d’elle jusqu’à ce que les domestiques fussent éloignés et probablement endormis.

Un spectateur eût jugé, d’après la contenance mutuelle de ces deux époux, que les débuts de leur entretien n’avaient pas déterminé tout d’abord un accord d’opinion bien parfait. M. Durosnel arpentait l’appartement dans sa longueur, la tête basse, le front soucieux ; sa femme silencieuse comme lui, assise contre le foyer, le suivait de son regard froid et vitreux. La transparente profondeur de cet œil gris, au fond duquel on était effrayé de ne rien voir — ce n’était pas là que la dévote mettait sa pensée — les lèvres minces et contractées attestaient l’immuabilité de ses réflexions.

— Plus je pense à ce voyage que vous jugiez si indispensable, dit enfin Durosnel, moins j’en saisis la nécessité. Mes affaires en ce moment réclament ici impérieusement, et avant tout, ma présence : voilà ce qui me paraît le plus clair !

Madame Durosnel comprima un mouvement d’irritation ; il lui fallait répéter une troisième fois ses déductions. Mais d’avance elle était toujours certaine, en fin de compte, de l’emporter.

— Vous ne voyez donc pas ce’ qui se passe? dit-elle sans manifester d’humeur. — Cette fille...

— Eh ! bien, Maurice l’a emmenée, c’est sa maîtresse ; il paraît qu’elle est jolie; je ne me la rappelle pas. — Il n’y a pas là de quoi vous alarmer comme vous faites toujours. Je comprends bien vos scrupules de religion et de famille, et vous savez que je les respecte infiniment ; mais enfin...

— C’est d’autre chose qu’il s’agit, interrompit madame Durosnel. Mon frère, en nous quittant, nous a à peine informés de son départ par quelques lignes, sans donner un mot d’explication ; — depuis quinze jours qu’il est à Paris, il ne nous a pas encore écrit. Mon frère n’a pu se dissimuler combien je serais sensible à l’éclat de cette aventure : cela ne l’a pas empêché de s’y jeter à corps perdu.

— Maurice est un homme de plaisir avant tout. Cette petite lui a plu ; quand elle ne lui plaira plus...

— 11 n’est pas homme à risquer pareil esclandre pour la satisfaction d’un caprice momentané. Je vous dis que vous ne voyez pas, comme moi, toute la gravité de cette affaire et que vous n’appréciez pas de quelle importance il est pour nous de ne pas abandonner mon frère à lui-même en ce moment. Laissez-moi donc agir. — Vous n’avez guère lieu de vous repentir jusqu’ici, ce me semble, de m’avoir écoutée dans d’autres circonstances, ajouta madame Durosnel avec un sentiment de supériorité qu’elle voulait ne pas rendre dédaigneuse ;

— c’est grâce à moi* que mon frère a mis dans nos mains sa fortune, qui vous a été si utile, et je ne pense pas que vous vouliez compromettre par une imprudence le fruit de ce passé qui m’a coûté quelques efforts.

— Pourquoi aussi êtes-vous toujours prêté à recueillir des orphelines? répliqua Durosnel avec une aigreur qu’il n’osait trop accentuer. Il regimbait contre l’ascendant réel de sa femme et le souvenir des services qu’elle avait rendus à sa maison. — Sans vous, votre frère n'aurait- jamais vu cette créature, et je ne serais pas exposé à quitter ma fabrique pour courir après votre frère, qui reviendrait fort bien tout seul !

— Eh ! s’agit-il de quelques misérables écus que vos commis ramasseront pour vous ! s’écria la dévote en s’animant. Ne comprenez-vous pas , homme aveugle , que vous jouez en ce moment une partie bien autrement sérieuse ? — Et si mon frère l’épousait !...

— Maurice... y pensez-vous ?

— Vous ne le connaissez donc pas ? Vous n’avez donc jamais approfondi cet esprit incertain, irrésolu, sur qui l’impression dernière a toujours raison? Ne saisissezvous pas toutes les conséquences de ce qu’il vient de faire ? Maurice a quarante et un ans : c’est un vieux garçon ; qui peut dire jusqu'où le conduirait l’influence sous laquelle il a agi? Voudriez-vous voir ma famille, qui est la vôtre, déshonorée par une alliance inavouable? Et ne voyez-vous pas enfin cette fortune de mon frère.

qui était le patrimoine de mon père — qui appartient à mes enfants ! dit-elle avec toute l’énergie de sa conviction — exposée à passer en des mains étrangères ? N’estce pas un devoir pour nous de défendre le bien de nos enfants?

Durosnel ouvrait les yeux. — Il s’inclinait en luimême avec soumission sans l’avouer.

— Je sais mon frère sur le bout du doigt ! *— repritelle après un temps de repos. Notre arrivée à Paris ne le surprendra pas ni ne l’inquiétera, puisque nous avons l’habitude de passer chaque année à Paris un mois de la saison. Notre voyage est avancé de quelques jours, voilà tout. — Sans brusquer Maurice, tout doucement , je saurai le ramener, je l’arracherai à un égarement indigne de lui.

Elle se tut.

— Nous partirons quand vous voudrez , dit le mari en allumant une bougie pour se retirer.

— Demain ! dit-elle.

L’arrivée des Durosnel à Paris eut un air de naturel et de simplicité qui calma toute appréhension de Maurice. Ils s’installèrent comme de coutume dans la propriété qu’ils possédaient aux portes de Paris, à Meudon. Maurice reçut de sa sœur un accueil des plus rassurants. Il n’eut à défendre la brusquerie de sa fuite que contre une petite guerre amicale, aussitôt finie, où madame Durosnel lui témoigna à peine par une plaisanterie toi1/

le LE MIROIR AUX ALOUETÎËS.

inoffensive et bienveillante, singulièrement en dehors de ses habitudes de sévérité, qu’elle était au fait d’une faiblesse qu’elle paraissait excuser. Maurice fut presque décontenancé par cette indulgence surprenante, et il en sut le meilleur gré.à sa dévote sœur.

Dès lors, il commença à donner, comme aux années précédentes, une grande partie de son temps à la maison de son beau-frère. On ne négligea rien pour lui en rendre le séjour agréable : les attentions, les prévenances les plus délicates , les caresses furent employées pour l’attirer et le retenir.

Annette supporta assez aisément les premières absences de Maurice. Elle éprouva même quelque satisfaction à cette solitude qui lui donnait un instant pour se reposer un peu, et respirer au milieu du tourbillon où elle n’avait pas encore eu le temps de se reconnaître.

Mais bientôt, lorsqu’il lui arriva de passer seule ses soirées, de dîner seule deux jours de suite, elle s’avisa de trouver le temps un peu long. N’ayant à s’occuper de rien, comme la plupart de ces filles qui jouent l’avenir sur le plaisir de l’heure présente, pour se désennuyer elle tâcha de réfléchir.

a Ceux dont la vie a été remplie par les belles actions, assure le moraliste Persan, ne peuvent pas s’ennuyer dans leur vieillesse. » Lorsqu’ Annette se mit à évoquer les deux phases bien distinctes de sa vie écoulée, la mémoire de son passé honnête l’importuna ; elle en dé*>

tourna la tête. L’autre passé, le passé du plaf&ir, n’était qu’un éclair dont elle était encore éblouie. Elle vit qu’il ne lui avait laissé ni souvenir, ni espoir, mais sécheresse et lassitude d’esprit. Elle s’impatienta aussi bientôt contre celui-ci et voulut fermer les yeux. — Mais, réduite pour la première fois à creuser sa situation, à s’examiner sans distraction, elle venait de se découvrir une incurable maladie : la satiété.

Elle se trouvait, après tant de fièvres, la bouche amère et pleine de cendres. Le mécontentement d’ellemême l’accablait. Peut-être eût-on pu chercher encore hors de l’ordre moral, ainsi qu’il arrive souvent, une dernière cause de ces tristesses, de ces noires humeurs, dans quelque principe physiologique encore latent , dans le sourd travail de quelque phénomène nouveau. — Ainsi le premier coup du tonnerre vient expliquer tout à coup les accablantes langueurs, le malaise^ nerveux qui précèdent l’orage. Dans sa terreur de la solitude, Annette en voulait à Maurice de ses assiduités de famille : elle supportait avec impatience, avec une irritation chagrine cette rivalité, dont elle n’osait se plaindre, car elle soupçonnait bien que là était la corde sensible qu’il fallait se garder d’effleurer. L’orgueil de son nom, cette déférence absolue et aveugle que Maurice avait pour sa sœur se fussent énergiquement révoltés au moindre mot de comparaison ou de rapprochement. Jamais il ne prononçait devant Annette le nom de madame Durosnel. Annette avait remarqué déjà cette

preuve de^épris, qui, muette et négative et n’ouvrant pas de champ à la lutte, l’accablait sans qu’elle pût se redresser.

Auprès de sa sœur Maurice subissait les mêmes répugnances délicates : il souffrait à la plus vague allusion. Madame Durosnel avait vu qu’elle avait affaire à un goût assez vif auquel il fallait donner le temps de s’éteindre : elle avait oris le parti de s’abstenir de toute observation, de tout avis si détourné qu’il fût, de peur de froisser son frère. Il semblait qu’il eût voulu lui indiquer luimême cette conduite par son empressement à paraître sacrifier le sentiment qui l’occupait et à faire bon marché de sa vie intime.

On eût dit aussi qu’ Annette devinait l’attitude de Maurice auprès des Durosnel. Elle rougissait aux soupçons qui venaient la torturer. Dévorée par l’ennui, humiliée, elle faisait ressentir à Maurice, même malgré elle, le contre-coup de ses pensées. Il était gêné, embarrassé devant elle, se disant bien que d’elle à lui il avait à se reprocher quelque chose ; mais , se targuant à ses propres yeux de l’impossibilité de formuler ce reproche qu’il ne voulait pas s’avouer, il cherchait à se défendre par l’offensive et arborai!* un front maussade et taquin. Il subissait à son tour cette espèce de lassitude qui suit toute ivresse, et il en était arrivé déjà à chercher en dehors de lui-même et de l’intérieur fac-

tice qu’il s’était créé, des distractions devenues indispensables. Précurseurs alarmants, des mots d’aigreur, Ae légères tentatives de querelles annonçaient quelque prochain éclat. 11 ne fallait qu’une étincelle pour allumer les poudres.

Une parole d’Annette vint jeter irrévocablement la lumière sur ces deux situations réciproquement inexpliquées. — Un soir Maurice, qu’elle avait attendu toute la journée, arriva à une heure avancée.

Annette ne lui adressa d’abord pas une parole. Maurice ne s’empressa pas de rompre le silence, et ils restèrent ainsi quelque temps vis-à-vis l’un de l’autre, évitant même de laisser rencontrer leur regard. — A la fin, Maurice ayant fait un mouvement, Annette laissa déborder sa plainte et se répandit en reproches :

— - Votre sœur prend tous vos instants, dit elle; ne pourriez-vous au moins partager votre temps et votre tendresse ?

Maurice se redressa blessé au plus vif ; son sourcil était froncé et menaçant.

— Que parlez-vous de ma sœur ? dit-il avec humeur. Elle n’a que faire entre vous et moi !

Ce fut au tour d’Annette de tressaillir à ce coup et d’élever sa colère à la hauteur de l’injure :

— Qu’est-ce donc que votre sœur auprès de moi, dit-elle imprudente : ne suis-je pas votre femme?

La brève réponse de Maurice fut atroce. Il ne l’eut pas plutôt prononcée qu’il en eut peur lni-même, ~r surtout lorsqu’il vit Ueffet qu’elle venait de produire. ^

Annette était debout, pâle. Son regard fixé sur celui de Maurice ne témoignait plus, au lieu de colère, que l’indignation et la plus douloureuse surprise.

Il ne put soutenir plus longtemps le reproche de ce regard : — il sortit, — regrettant le mot cruel qu’il avait laissé échapper.

Au bas de l’escalier, il se demanda s’il ne devait pas remonter. Il n’osa pas. — Attendons à demain ! se dit-il en se décidant à rentrer chez lui ; elle aura tout oublié.

11 ignorait encore qu’il est de ces mots qui ne s’oublient pas. C’est le dard que l’animal blessé secoue en vain et mord en fuyant.

A peine Maurice fut-il sorti, qu’Annette se laissa tomber dans un fauteuil, versant des torrents de larmes : la faiblesse de la femme reprenait ses droits. Annette exhalait son désespoir en sanglots ; dans l’égarement de sa douleur, elle se tordait les mains, elle appelait à son secours sa mère, -—sa mère qu’elle n’avait pas connue...

Dans toute union, la première querelle sert de grande épreuve. Entre des caractères nobles, comme une pierre de touche, elle leur apporte l’occasion de se constater mutuellement, et dès lors les liens sont victorieusement

resserrés. Mais lorsque les positions sont fausses et que % le vice est de la partie, elle éclate, révélation impitoyable, ne laissant debout ni une illusion, ni une espérance. A cette voix retentissante, et que l’on ne peut fuir, s’écroulent les murailles qui paraissaient le plus solidement établies.

Pour la première fois Annette ouvrait enfin les yeux et comprenait sa faute au moment où le châtiment la frappait : — C’est par lui que je devais être punie ! se disait-elle courbée sous l’expiation. Elle n’en voulait qu’à elle-même : c’était elle seule qu’elle accusait. — J’ai préféré au travail honnête et obscur, se reprochaitelle dans l’amertume de son repentir, les vaines et coupables satisfactions. J’ai passé ma vie à désirer ces six mois qui viennent de s’écouler : où est le bonheur que j’ai cru trouver?... A présent, ma vie est finie !...

A mon âge!... — mais je suis vieille! — et elle se contemplait dans la glace, effrayée de ne plus reconnaître la pupille de Parfait, la chaste fille du vieux Lassagne. — Comme ces six mois m’ont vieillie !...

Elle se rappelait la maison de Parfait, cette maison qu’elle avait abandonnée avec une si lâche ingratitude : — Que font-ils là-bas à cette heure ? se demandait-elle en pleurant. Ils détournent leur souvenir de la malheureuse fille perdue qu’ils méprisent !... Elle songeait à Yves, — et, comme la Madeleine, baissait la tête à la pensée de son indignité. La solitude et la nuit exaltaient

sa douleur : il lui semblait voir de la boue et du sang sur chacun des meubles somptueux qui l’entouraient : 0 son angoisse fiévreuse les animait, leur prêtait des aspects menaçants : — Je suis damnée !...

Le médecin appelé la trouva dans l’état le plus alarmant. L’exaltation d’Annette, ses divagations fébriles lui firent presque craindre d’abord d’avoir été prévenu trop tard. Il réussit pourtant à dompter le mal par une abondante saignée : peu à peu Annette subit l’influence de l’énergique remède : elle s’assoupit enfin.

Elle s’éveilla à cette première lueur verdâtre qui ramène le jour et chasse les nocturnes fantômes. Elle ne se sentait même plus la force de penser, et elle s’abandonnait à ce calme qui suit les crises violentes. C’est pendant cette période que l’âme rappelle et retrempe ses forces et se prépare aux luttes nouvelles : il est heureux qu’il en soit ainsi, car la dose de douleurs se trouve, par cette sage disposition, mesurée à chacun, et l’homme autrement serait abattu dès la seconde épreuve.

Elle était dans cet état d’épuisement et de torpeur, lorsqu’on vint l’avertir qu’un homme de Limoges, porteur d’une lettre, demandait à lui parler.

Annette tressaillit, comme réveillée en sursaut. Cet incident venait de la rappeler subitement à elle -même,

(f offrir de nouveau à son esprit sa désolante situation. Elle se demanda avec quelque effroi qui pouvait, dan? un pareil moment, venir lui rappeler son pays. — Mais elle ne reconnut pas l’individu qui se présenta devant elle, bien que celui-ci la saluât par son nom comme n ne ancienne connaissance.

C’était un voisin de mademoiselle Parfait. Il apportait une lettre de la vieille fille qui avait attendu une occasion pour écrire à Annette : une des incorrigibles habitudes de la province. Annette, vivement émue au nom de mademoiselle Parfait, rompit le cachet d’une main tremblante : pendant qu’elle parcourait les lignes tracées par sa vieille amie, le Limousin considérait le splendide ameublement. Le respect craintif et embarrassé que commande despotiquement le luxe à ces sortes de gens, s’efforçait sous celui-ci de se cacher sous une fausse assurance. Ce qu’il savait de la source de cette opulence lui inspirait un certain air de familiarité gauche dont Annette eût souffert si elle avait pensé à le remarquer.

« Ma chère fille, lui écrivait Parfait, je profite du départ de notre voisin, M. ***, pour vous donner de mes nouvelles et vous demander des vôtres. Dans quelle situation ma lettre vous trouvera- t-elle, ma chère enfant? Êtes-vous heureuse ? Chaque jour je me le répète pour le croire ; mais j'ai grand désir et besoin que notre voisin, à son retour, me rassure tout à fait : depuis

votre départ de Limoges, je n’ai rien pu apprendre sur vous que par des personnes qui, je le pense bien, n’en savaient pas plus que moi. M. Yves ne me parle pas de vous (quoiqu’il me l’ait bien promis en partant) dans les deux lettres qu’il m’a écrites depuis qu’il s’est fixé à Paris ; je pense que c’est oubli de sa part, car il vous aime tout au moins autant que moi. Ah î ma chère enfant, comme je serais morte tranquille et satisfaite, si... mais vous ne l’aimiez pas, vous, j’entends autrement que de bonne amitié, et on dit que cela ne se commande pas : il n’en faut donc plus parler.

» Je crois pourtant que les choses se seraient passées autrement si vous aviez pu voir d’avance tout le chagrin que devait lui causer votre départ. Je suis bien certaine qu’il a toujours jugé, comme moi, que, malgré les apparences, d’honnêtes raisons avaient seules pu vous déterminer, et que vous eussiez repoussé avec horreur les plus brillants avantages sans l’assurance qu’ils seraient bientôt consacrés par la religion, n’estce pas, ma chère enfant ?

» Fasse maintenant le Ciel que vous ne soyez pas trompée ni réservée à expier ce qui n’a pu être qu’une erreur. Si ce grand malheur arrivait cependant, gardezvous de vous abandonner au désespoir. Non, quoi qu’il advienne, ma fille ne peut pas être perdue : si vous êtes dans l’affliction, ô mon enfant ! puisse cette parole servir d’abord à vous consoler. Je me dis toujours : Je l’ai connue sage et pieuse : elle reviendra sur ses pas,

car elle sait que l’infinie miséricorde ouvre toujours un refuge à la brebis égarée. Mais je vous afflige bien inutilement sans doute par ces idées tristes : n’en veuillez pas à ma tendresse trop prête à s’alarmer sur les craintes les moins fondées. Tout me dit qu’au contraire un bonheur mérité vous attend, que celui en qui vous vous êtes confiée rendra justice aux qualités de ma fille chérie, et que Dieu, qui tient les cœurs dans sa main, continuera à le disposer en votre faveur. Il est regardé par chacun, dans la ville, comme un homme bon et plein d’honneur.

» Efforcez-vous donc, ma chère fille, de vous rendre digne par vos mérites de la position élevée qui vous est réservée. C’est le vœu le plus ardent que je puisse faire. Adieu, ma chère fille, je vous embrasse de toute mon âme. »

Annette , immobile , les joues baignées de pleurs qu’elle ne songeait pas à cacher, ne pouvait détacher ses . yeux de la lettre. Cette bonté touchante de Parfait, qui ne lui avait pas réservé un reproche , pas une plainte ; cette chaste et persistante confiance dont elle se sentait si indigne, la remuaient jusqu’au fond des entrailles. — Elle n’a que trop bien prévu, se disait-elle, le châtiment qui me frappe, quoiqu’elle se refuse d’y croire. — Elle pensait ensuite à Yves : — Je ne m’étais donc pas trompée autrefois : il m’aimait. Ah ! si je l’avais su!... — Il est à Paris, près de moi peut-être, et il me mé-

prise trop maintenant pour chercher à me rencontrer... Pauvre Parfait, qui me croit sage et pure comme elle, malgré tout ce qu’elle a dû apprendre î — Si elle savait où je suis descendue !...

Pendant qu’elle s’abandonnait à ces navrantes réflexions, le Limousin, quelque peu influencé lui-même par l’émotion d’Annette, lui donnait sur le pays, sur Yves, des détails qu’elle écoutait à peine.

Lorsqu’il fut parti, elle relut encore la lettre de Parfait; elle sentait que le moment était venu de prendre une décision et elle était toute au sentiment du devoir. Elle n’hésita pas sur le parti qui lui restait : si elle tremblait au moment de se trouver seule au milieu du monde inconnu (car retourner à Limoges, elle ne s’en sentait pas le courage) , elle était comme rafraîchie à la pensée de rompre avec sa honte. Elle ne se demandait pas où elle irait : mais elle disposa aussitôt son départ. Quoique brisée encore par tant de secousses, elle s’apprêta à annoncer à M. de la Mothe-Houdan une détermination qu’elle lui ôtait à Pavance toute possibilité de combattre, en cachant le lieu de sa retraite, et lui écrivit ce qu’elle croyait être un éternel adieu. Elle avait hâte d’en finir avec ce passé funeste où elle s’était perdue.

Mais elle comptait sans la justice suprême de l’expiation. Elle n’avait pas encore payé sa dette.

Maurice était de ces hommes, — et son passé le disait

assez, — qui mettent une égoïste sollicitude à disposer 1 eur vie de façon à ce que la plus légère secousse ne vienne point éveiller leur repos. Incapable de supporter le moindre événement non prévu, ils s’effraient et se plaignent si quelque ébranlement dérange, même au profit de leurs passions, les combinaisons de leur tranquillité sensuelle. La scène qui avait eu lieu entre Annette et lui l’avait troublé et fatigué. Il s’endormit assez soucieux : — Cette petite a un mauvais caractère, se dit-il, j’aurais dû m’en douter plus tôt. — Il est à craindre que ceci ne devienne encore plus ridicule qu’ennuyeux ; car elle me doit tout , et sans moi elle serait encore dans son trou à coudre des chemises.

Il passa la matinée du lendemain auprès de sa sœur. Dans la journée, en rentrant chez lui à son heure habituelle, il fut étonné qu’on ne lui remît pas de lettre. Cette déconvenue le blessa comme un manque d’égards ou de respect. Il fut sur le point de se rendre aussitôt auprès d’Annette ; mais, après réflexion, il s’abstint : — Cette jeune orgueilleuse en triompherait : quel rôle jouerais-je ? — et suis-je un amoureux de dix-huit ans?

Et puis il ne pouvait se dissimuler qu’il avait eu le dessous, et il n’était pas sans inquiétude sur cette conférence et l’accueil qui lui était réservé.

Il alla chercher à Y Opéra des distractions qifil ne put trouver, et il garda contre Annette un ressentiment profond de tout Fennui qui l’avait accablé pendant cette longue soirée. Il arrêta fermement en lui-même la réso-

lution d’attendre, pour aller chez elle, qu’elle vînt se faire pardonner.

Mais après une nouvelle journée plus vide encore et plus interminable, il se dirigea, la nuit venue, vers la demeure d’Annette, tout décidé à lui témoigner énergiquement son mécontentement.

Avant de monter, il leva son regard vers les fenêtres et ne vit point de lumière : — Où est-elle? se demandat-il , et sa colère s’augmentait. Où a-t-elle été pendant que je m’ennuie?...

Lorsqu’il eut sonné, une femme inconnue, en tablier blanc, — physionomie de garde-malade, — vint lui ouvrir la porte. Il allait pénétrer dans l’appartement, mais cette femme l’arrêta. Maurice ressentit une impression fâcheuse à se voir ainsi traité en étranger chez lui.

— Madame est malade, lui dit-on.

A ces mots inattendus, tout le thème préparé par Maurice s’écroula. — Mais il lui vint l’idée que ce pouvait bien être là quelque ruse imaginée pour l’attendrir. Il se fit annoncer, indécis.

Annette était alitée : les forces lui avaient manqué, et le mal l’avait une seconde fois clouée sur son lit. — Maurice se repentit aussi tôt de son soupçon en la voyant pâle et si abattue qu’elle put à peine tourner la tête vers

lui. La souffrance était si vraie sur ces traits fatigués que, tout ému, ce fut lui qui balbutia quelques mots d’excuse...

Elle ne lui répondit pas... Que lui répondre? Maurice fut blessé : sottise de l’orgueil. — C’est une leçon, se dit-il. — Il rentra bien vite dans sa froide dignité.

En ce moment la garde-malade introduisait le médecin. Maurice se leva et parut se consulter. Il n’affichait pas ses relations avec Annette, et, loin de là, évitait toute démonstration qui pût le compromettre. Il se décida à passer dans la chambre voisine. .

Le médecin d’Annette était jeune, et chez lui une longue pratique n’avait pas encore eu le temps d’émousser la pitié. Annette l’avait touché, car il avait tout compris et il avait pressenti la solitude autour d’elle.

Il l’examinait avec attention. — Après quelques questions, auxquelles Annette répondit à peine distinctement, son regard prit une expression dq plus en plus sérieuse : il venait de pénétrer un secret dont Annette avait eu quelque vague pressentiment... il se leva et s’adressant à la garde, à voix basse :

— Veuillez prier — la personne — qui est là...

— Mais, répondit la femme, ce monsieur est parti.

Le docteur fit un mouvement chagrin :

— Il faut alors que vous alliez chez lui.

— ■ Mais je ne sais pas... je ne connais pas...

— Cette femme est donc seule ! — Elle ne peut pourtant pas rester ainsi : sa position est grave. La crise

qu’elle a supportée a déterminé un accident que je n’avais pu encore prévoir. . .

A ces mots, en se retournant par hasard, il aperçut avec surprise Annette sur son séant... L’ouïe s’affine dans les maladies : Annette avait entendu, elle allait deviner. Ses yeux étaient ouverts, son âme était sur les lèvres du docteur ; — elle l’interrogeait dans un silence haletant.

Il hésitait, craignant que la nouvelle qu’il allait annoncer amenât une secousse trop forte :

— Oh ! je vous en supplie, ne craignez rien — et parlez ! lui dit-elle.

Il fit un signe : elle leva au ciel ses mains jointes, et de ses yeux coulèrent deux longues larmes. — Larmes de joie ! douces larmes ! Le sentiment de la maternité, ce sentiment si pur, l’inondait de bonheur. Tout le reste était oublié : cet enfant purifiait le passé; il était déjà un témoin vivant de sa vie, de sa vie qui serait douce et heureuse désormais : n’était-elle pas mère ! La fille repentie, libre d’aller cacher à l’écart son remords, avait disparu ; l’avenir redevenait beau. — Combien Maurice allait être heureux !...

Elle frémit ici et son sang se glaça. En un instant, la pensée s’était mûrie en elle : elle envisageait froidement enfin l’impitoyable vérité, sans l’aveuglement du désir ou de la crainte, et l’anxiété la torturait au premier pas. Non, l’avenir ne s’offrait pas comme elle avait voulu le

voir; il était sombre au contraire. Elle jugeait à ce moment Maurice, et elle se jugeait aussi. Ne venait-il pas tout à l’heure même de se faire comprendre et de condamner tout espoir?... Annette voyait déjà son fils, -son fils devenu grand, et elle baissait les yeux devant le regard de 'ce fils... Elle retomba dans toutes ses angoisses. Aux soins que lui donnait la garde-malade elle s’attendrissait, comme si elle y eût vu son isolement, son abandon : elle remerciait avec effusion cefte femme étrangère, moins pressée de la quitter emportant son salaire, que Maurice tout à l’heure quand il était parti...

La nuit fut cruelle. — Annette, irrésolue, cherchait avec une sainte obstination l’inspiration qui sauve. Que pouvait-elle faire, pauvre femme ignorante? Et elle s’effrayait des insurmontables difficultés contre lesquelles elle allait se heurter. Elle pria, et jamais prière ne fut plus ardente. — Elle pensa à la lettre de Parfait, et se redit encore que seule elle ne serait pas assez forte : qui donc allait lui tendre la main ?

Yves n’était-il pas à Paris ! Et une inspiration providentielle de la bonne Parfait n’avait-elle pas indiqué sa demeure, pource^te heure juste où on avait besoin de lui ?

Lorsque Annette, vêtue d’une toilette modeste, vint frapper de bon matin à la petite chambre d’Yves, située à un cinquième étage, l’ouvrier, qui se disposait à se rendre à son travail, ne songeait guère àjqui il allait ouvrir.

Il recula en apercevant Annette, hésitant à la reconnaître. Elle était devenue femme par l’âge et la pensée.

Les traits bouleversés d’Yves témoignaient des mouvements de son cœur, — de ce cœur si longtemps comprimé et qui battait encore en cet instant avec plus de violence que jamais. Il fit un effort pour refouler son émotion. Il retrouvait, brûlants comme aux premiers jours, son amour et tous ses souvenirs qu’il avait crus oubliés en fuyant à Paris.

Yves croyait encore à la fille folle dont la fuite scandalisait encore Limoges; s’il eût pu oublier cependant qu’ Annette était la fille de son vieux maître, il l’eût traitée avec le respect noble et plein de pitié que ressentent les hommes comme lui pour les êtres déchus. — Mais

dès qu’il l’eut regardée, il comprit son erreur. Ce visage amaigri, cet œil triste et profond, disaient trop que la souffrance avait éprouvé l’imprudente fille et l’avait suffisamment préparée au sérieux de la vie.

— Ce n’est pas Annette que vous voyez devant vous, Yves, dit-elle tristement. La petite Annette est morte... n’y pensez plus ! C’est une misérable femme qui vient vous demander appui.

A cette voix dont le timbre aussi avait bien changé et qui décelait de si profonds chagrins, Yves eut peine à retenir ses larmes. C’était donc ainsi qu’il la retrouvait, malheureuse, avilie, cette naïve et joyeuse enfant qu’il avait tant aimée... qu'il aimait encore !

Il offrit à Annette un siège et s’assit silencieusement auprès d’elle prêt à l’ccouter avec une religieuse attention. — Annette lui raconta tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où elle était partie de Limoges, s’accusant simplement et sans ostentation de sévérité, ne se faisant pas grâce d’un jour, d’une pensée. Et Yves, revenant sur ce qu’il avait cru d’abord, se disait : — Voilà une femme qui a du cœur et qui s’est épurée par sa faute. Elle est la fille de mon patron qui m’a élevé, je l’ai aimée (il n’osait interroger au delà de son passé) , elle vient à moi : je ne lui faillirai pas. — La démarche d’Annette, cette confiance l’honoraient, et il s’en trouvait digne. Lorsqu’à force d’évoquer sa faute, Annette sentait son courage faiblir, car Yves était pour elle

une conscience, il la releva par de consolantes paroles.

— Vous n’êtes pas aussi blâmable que vous le pensez, dit-il. Après votre enfance comprimée, mal dirigée, sont venues presque à l’improviste les tentations. Combien peu, à votre place, n’auraient pas succombé !

— Non, répondit Annette désolée, vous me jugez avec trop d’indulgence. Je voudrais en vain aujourd’hui me le nier à moi-même, mais j’ai vu le danger, j’ai vu le piège 1 j’ai été folle, je me suis bien perdue ! Je ne puis même pas me donner l’excuse d’une passion aveugle, — car, dit-elle en sanglotant, — sais-je si je l’ai jamais aimé ?. . .

Yves souffrait cruellement : que de bonheur perdu, quels trésors sacrifiés !...Par un dernier et plus pénible effort il voulut chasser sans retour ses propres regrets. — Il s’était depuis longtemps fait le serment de renoncer à un avenir impossible et il se renouvelait ce serment douloureux : il ne s’occupa plus que d’Annette. : — Se méprenant sur l’intention qu’il lui supposait et sa situation véritable, il crut ‘qu’elle venait à lui par le re^pentir et pressée de rentrer dans le bien. Il allait lui soumettre les moyens dont il pouvait disposer pour l’arracher à son séducteur, lorsque, devinant sa pensée, elle lui fit l’aveu complet de sa position.

Il fut saisi en apprenant cette nouvelle — et il allait maudire le fatal lien...

— Ah ! malheureuse femme !...

— N’accusez que moi, lui dit Annette. Si vous me voyez en ce moment devant vous, calme malgré mon

chagrin , si j’ose vous parler malgré que ma honte m’accable, c’est ce pauvre être innocent que je porte dans mon sein qui m’en donne le courage. — Il y a quelques heures je n’aurais pu supporter votre regard. — C’est mon enfant qui soutient mes forces, c’est lui qui me

consolera déjà de mon avenir. Aimez -le pour moi, Yves!

L’ouvrier s’inclina : il lui semblait que jamais il n’avait ressenti pour la fille du vieux Lassagne, repoussée par le monde, une estime plus profonde et plu^ absolue.

— Oui, se répétait-il avec une généreuse joie, je la sauverai.

— Quels sont donc vos projets? demanda-t-il, et qu’allez-vous faire ?

— Je pense, répondit-elle, que la conduite de M. Maurice guidera la mienne.

Yves secoua la tête.

— Prenez garde ! dit-il. — Sa pensée n'avait jamais quitté Annette, et son affection lui avait inspiré, il y avait longtemps déjà, des recherches d’un résultat trop certain. — Si vous saviez !...

— Je sais tout ! murmura-t-elle. Elle croyait tout savoir !...

— Sa famille est riche, orgueilleuse ; elle compte sur la fortune qu’il possède,..

Annette fit un mouvement.

— Je sais bien encore, continua-t-il, que cette considération misérable n’est rien pour vous, mais l’avenir de votre enfant,.. Les engagements de M. de la Mothe-

Houdan doivent être plus sacrés vis-à-vis de vous que s’il vous eût prise dans une famille égale à la sienne ; il vous doit une réparation, — et c’est là que je crains sa sœur... Quoi qu’il en soit, quoi qu’il doive arriver, vous ne vous appartenez plus ; vous ne pouvez plus quitter cet homme, et il faut le ramener forcément à vous ; fût-ce par les prières les plus humbles, il le faut ! — Pauvre femme ! ajouta-t-il avec tristesse, vous n’êtes qu’au commencement de vos douleurs.

— Vous avez raison, Yves, dit Annette; j'ai pensé comme vous que je dois descendre jusqu’au dernier échelon, épuiser la lie du calice, et qu’il ne m’est pas permis de me retirer en laissant pour enjeu mon déshonneur ; pour mon enfant je serai heureuse encore de subir cette juste expiation.

Yves aloYs lui donna de sages conseils, et ils arrêtèrent ensemble quelques projets plus précis et d’une exécution immédiate.— Annette, ensuite pour rompre avec ce pénible sujet, questionna Yves sur ses affaires. Comme à Limoges, Yves travaillait chez un maître horloger et son travail fournissait amplement à ses besoins ; il se préparait à faire dans quelques mois son tour de Suisse pour se perfectionner dans l'horlogerie. Yves, en un mot, aurait été heureux tout à fait — s’il avait pu l’être .

A un soupir qu’il laissa échapper, Annette, faisant un retour sur sa vie passée, faillit laisser tomber une dangereuse parole :

— Si vous vous étiez prononcé avant que !...

Èlle s’arrêta à temps, et elle s’applaudit de n’avoir pas ravivé un regret dévorant qu’il fallait laisser se consumer de lui-même.

Puis, achevant de dégager leur pensée des soucis du présent et dés anxiétés de l’avenir, un peu consolés et réconfortés l’un par l’autre, ils se rappelèrent, dans une douce causerie, les souvenirs du pays, comme deux amis qui se retrouvent après avoir souffert. Ils confondirent leurs larmes en parlant de la bonne Pariait.

— Adieu, Yves, dit enfin Annette recueillie avec ellemême, je vous remercie et je vous quitte plus tranquille et plus forte ; je sais maintenant que je dois compter sur un cœur dévoué — qui ne me méprisera pas...

— M. Lassagne, votre respectable père, répondit Yves gravement, m’a recueilli et a pris soin de moi, madame ; — il a été mon bienfaiteur ; il a fait de moi un ouvrier laborieux et habile même dans ce Paris où l’on trouve des mains si bien exercées. Il ne vous a rien laissé que moi ; — puissé-je jamais vous payer cette dette!...

C’était la première fois qu’ Annette se présentait à l’appartement de Maurice, situé dans un autre quartier que le sien. — Maurice fut surpris de la voir : il ne l’attendait pas en personne. Mais cette arrivée imprévue à laquelle sa préoccupation particulière trouva tout de suite une cause, chatouilla agréablement sa vanité : — Ah !

ah ! se dit-il, je savais bien qu’elle reviendrait. J’ai faibli une première fois, mais, pour ce coup, c’est moi qui vous tiens!

Ensuite, et presque aussitôt, il éprouva une telle satisfaction de ce triomphe de sa petite philosophie usuelle, il se sentit si sûr de sa force qu’il eut la générosité de ne vouloir pas abuser de sa position. Il sourit avec bienveillance à Annette, et lui dit :

— Eh bien ! ma chère enfant, ce n’était donc qu’une indisposition et vous voilà guérie. — Allons, tant mieux ! Je suis content de voir que ce n’était rien.

— Rien, en effet, répondit-elle — mais d’une voix que Maurice ne lui connaissait pas. La résolution singulière de cet organe, si faible pourtant qu’il se faisait à peine entendre, prépara Maurice à quelque nouvelle dont à l’avance il ne se souciait guère. — Il regarda Annette d’un air presque alarmé. — Alors elle lui découvrit en deux simples paroles ce qu’elle venait lui apprendre — et à son tour elle le regarda.

Maurice était anéanti, comme frappé de vertige'; il n’osait même pas s’entretenir avec sa propre pensée. — Annette, grave et pâle comme le marbre, l’examinait : — elle avait voulu s’attendre de la part de Maurice à quelque élan, bien que la réflexion fût ensuite venue singulièrement ébranler sa foi. Mais à le voir si accablé, si muet, si chancelant, elle comprit et elle sentit son propre cœur défaillir...

Il y eut un long silence. — Maurice enfin balbutia quelques fragments de phrases dans lesquelles il enveloppait son irrésolution et sa peur. Il était facile de voir, dans sa confusion, qu’il n était pas éloigné de vouloir traiter cette question de la paternité comme il avait fait autrefois la question du mariage.

Annette ne répondit pas un mot : elle le laissait se consumer en banales paroles — et le perçait de son regard, plein dune douloureuse et méprisante pitié.

Maurice sentit qu’il avait encore le dessous, et finissant par se révolter contre l’irrésistible ascendant qui l’écrasait, il tendait peu à peu à se saisir de l’arme la plus dangereuse : la colère d’un homme faible. — A cet instant allait se décider pour toujours le sort d’Annette et de son enfant. Elle comprit qu’elle était perdue, si elle ne dominait sans perdre une seconde la situation :

— Je ne me trompe plus, dit-elle avec une solennelle lenteur, je suis préparée à tout, car j’ai vu enfin ce que je suis et ce que vous êtes. — Ce que je viens vous apprendre vous a frappé d’épouvante : cet enfant que vous n’avez pas appelé va se placer entre votre famille et vous. Vous tremblez déjà devant la réprobation terrible de votre sœur... (ne craignez pas, s’interrompit-elle sans qu’il eût relevé son front courbé, ne craignez pas que je m’oublie jamais à prononcer son nom avec tout le respect que lui doit une créature comme moi ni que je lève la tête du fond de mon humilité)... Au lieu

ioo

du plaisir qu’ainsi que moi , hélas ! vous aviez cherché , vous frémissez de trouver le devoir, et vous vous demandez quel est le plus sûr moyen et le plus prompt d’en finir avec ce devoir importun qui vous pèse et qui vous irrite. — Que vous dirai-je encore ? Ne vous représentez-vous pas que cet enfant haï vous séparera du monde , qu’il fera obstacle à quelque lointain mariage auquel, sans lui, vous ne songeriez pas? Ne vous révoltez-vous pas, ne vous indignezvous pas en ce moment même , tandis que je vous parle, contre cette faiblesse que vous n?osez vaincre , qui vous empêche de vous lever pour aller secouer au dehors le fatigant souvenir de mes plaintes et de votre conscience ? Est-ce tout, répondez-moi, et îEai-je pas bien lu dans votre âme?

Elle ne se trompait pas, en effet, et Maurice n’osait protester contre cette divination étrange qui suivait pas à pas sa pensée et illuminait les plus secrets recoins de sa conscience. La métamorphose subite d’Annette, ce caractère hier indéterminé, tournant au gré de puérilités fantasques, et qui surgissait aujourd’hui d’un jet vigoureux, le fantôme des nécessités morales qui apparaissait menaçant, toute cette péripétie inattendue glaçait son esprit et en embarrassait les ressorts. Ce qu’il voyait le plus distinctement au milieu de ce chaos, c’était qu’il ne fallait pas songer à se tirer des difficultés de sa position nouvelle en libertin odieux : qu’au lieu d’une enfant crédule et facile, il se trouvait en face d’une femme forte

par son malheur même et d’une faute provoquée par lui. Il était vivement ému , et une pitié sincère pour cette femme qu’il avait perdue, qui sans lui fût restée honnête et heureuse, ajoutait encore à son trouble.

Annette pénétrait cet homme irrésolu : elle le voyait se débattre entre sa faiblesse et un mouvement de justice , d'honneur. L’égoïsme de son salut ne l'empêchait pas de prendre la place de Maurice, de comprendre toute l’étendue et la difficulté de ce qu’elle attendait de lui. En ce moment même elle avait assez de sens et de cœur pour le plaindre. — Mais avant tout, plus haut que tout, parlait son enfant, et elle frémissait ; car la décision de M. de la Mothe-Houdan ne tenait qu’à un fil, qui heureusement ne s’était pas rompu encore. Mais qui eût pu lui dire, l’assurer qu’un imperceptftle effort n'allait pas , dans une seconde, rompre avec ce fil sa dernière espérance?

Maurice en cet instant la regarda : — il fut vaincu. Ces traits altérés, l’anxiété déchirafite de ce regard l’attendrirent et ouvrirent enfin largement son cœur aux sentiments généreux :

— Viqns , pauvre femme ! dit-il en lui ouvrant les bras ! viens ! Il serait indigne de moi de t’abandonner ainsi !

Annette sentit son âme déborder de reconnaissance sous cette étreinte paternelle. Les saints transports

qu’une parole lui avait suffi pour faire naître furent pour Maurice une bien douce récompense. Il était heureux et fier de sa courageuse résolution : son affection ne lui semblait que plus profonde encore pour cette femme qui venait de l’emporter, de lui faire accomplir un devoir qui lui avait coûté tant d’efforts. Il voulut faire oublier à Annette, par de bonnes paroles, sa première hésitation, et l’accompagna chez elle.

Dans la voiture, il avait pris entre les siennes les mains d’Annette. Elle le remerciait du regard et pleurait encore.

C’est que le malheur l’avait soumise à une trop rude épreuve pour qu’elle pût jamais s’abuser : elle savait gré à Maurice de sa généreuse détermination, mais elle n’avait plus d’illusion sur ce caractère impuissant et salis volonté ; et elle soupira tristement en voyant Maurice se rejeter tout à coup dans le fond de la voiture , par un mouvement involontaire — mais trop tardif.

Deux personnes de Limoges l’avaient reconnu et salué...

Annette s’était trop bien aperçue que , sous le coup d’une révélation qui attendrit et bouleverse même les cœurs les plus durs, Maurice était resté froid. Il n’y avait pas à en douter , Maurice était insensible au sentiment de la paternité, source puissante d’attendrissements ; la faiblesse de son esprit ne le devait rendre pourtant que plus accessible aux émotions tendres. — Par quelle contradiction bizarre le sentiment paternel se trouve-t-il souvent faire défaut dans les natures les plus généreuses, les plus honnêtes, les mieux douées?... — Maurice n’avait cédé qu’à l’appel trop impérieux de son honneur et à une sorte d’entraînement presque physique au moment où il avait levé son regard sur Annette.

Il la quitta en paix avec lui-même et le cœur léger, comme il arrive quand on s’est bien tiré d’un pas difficile où la conscience était en jeu, et fier de sa victoire en toute bonne foi. Il n’était pas encore à réfléchir sur la gravité des engagements qu’il venait de prendre,

et d’ailleurs Maurice était incapable de revenir sur sa parole. Cependant peu à peu, lorsqu’il ne fut plus sous l’influence immédiate qui l’avait exalté , de même que l’eau éloignée du feu, dont l’ébullition s’apaise aussitôt, il commença à éprouver je ne sais quel arrière-frisson, et toute son ardeur d’enthousiasme se refroidit singulièrement.

Il avait marché droit devant lui , et il se trouvait en ce moment dans le Palais-Royal. — Le coup de canon de midi le fit tout à coup et tout à fait retomber à terre :

— Et ma sœur qui m’attendait pour déjeuner ce matin ! se dit-il avec effroi.

Il se surprenait en flagrant délit d’oubli, et cette pensée le rendit aussi honteux qu’un écolier buissonnier qui vient en courant se heurter contre son maître. Qui aurait pu croire que cet homme de quarante ans, homme de plaisir, comme l’avait dit Durosnel, libre par sa fortune, tremblât devant une sœur plus jeune que lui de deux années et qui le traitait avec les égards les plus affectueux et la déférence la plus marquée?

— Irai-je, malgré l’heure passée? se demandait-il inquiet, ou n’irai-je pas ? — Si je n’y allais que ce soir pour m’excuser?..,

Dans le doute, il s’abstint — et rentra chez lui,

Il n’était pas trop tard cependant, car son couvert l’attendait encore, et le déjeuner n’était pas servi. — M. Durosnel battait, avec impatience, une marche sur les vitres, tandis que madame réfléchissait.

Cette soumission craintive dont Maurice ne pouvait se défendre devant sa sœur était inspirée sans doute par le caractère plus fortement trempé et le rigorisme assez despotique de madame Durosnel. Jamais il n’avait seulement essayé de vaincre cet insurmontable sentiment. Lorsqu’elle avait épousé, il y a dix ans de cela, M. Durosnel, Maurice , qui ne songeait guère pour lui-même au mariage, habitué qu’il était à sa vie libre et toute faite, avait consenti, pour faciliter cette union, à placer sa fortune dans la maison de son beau-frère. Il avait trouvé à cette combinaison le double avantage de n’avoir plus qu’à dépenser sans autre inquiétude ses revenus et de voir ces revenus s’accroître par les soins de son beau-frère dans une proportion considérable.

Il n’avait pu cependant accepter ce mariage sans déplaisir ; et s’il effaça sa volonté devant celle de sa sœur, il ne lui en coûta pas moins de la voir changer son nom contre celui d’r simple industriel. Maurice avait au plus haut degré l’orgueil de la famille, qui fait faire de grandes choses aux caractères vigoureux, et qui, avec moins de portée, est encore tout au moins un préservatif pour les hommes secondaires.

Durosnel avait constaté à part lui l’hostilité de M. de

la Mothe-Houdan, dont la distinction et l’ampleur l’écrasaient. Celui-ci avait renoncé à ses préventions, une fois le fait accompli. Mais si Durosnel, lié d’intérêt avec son beau-frère et redoutant de heurter les susceptibilités de sa femme, n’avait rien témoigné de son ressentiment, il concentrait dans son âme ces rancunes jalouses qu’une fois conçues les esprits étroits n’oublient jamais.

A vrai dire, personne n’avait su le mot du mariage de mademoiselle de la Mothe-Houdan. Il eût été difficile de lui supposer l’intention de rétablir, par l’apport de sa dot et des biens de son frère, les affaires de M. Durosnel, que l’on disait, à cette époque, un peu dérangées : elle n’avait pu jamais ressentir pour personne ni pour son mari, qui l’eût moins que tout autre justifiée, la passion qui enfante le dévouement. Rien ne motivait donc cette union disproportionnée. — Il y avait en cela un de ces mystères inexplicables qui déroutent l’observation et démentent d’une éclatante façon ces caractères poursuivis et tout d’une pièce qu’on s’obstine toujours à vouloir trouver partout, et qui chercheraient vainement à se reconnaître dans le miroir de vérité que l'Expérience leur tend à chaque pas.

Maurice, par un premier acte de Négligence qui devenait presque, dans les circonstances, de l’insubordination, venait de dessiner sa situation vis-à-vis de sa sœur avec une involontaire franchise. Les soupçons aux aguets, les défiance^ inquiètes de madame Durosnel se

trouvaient justifiées; et le Durosnel lui-même, toujours rebelle d’ordinaire aux appréhensions de sa femme, et qui, comme les intelligences bornées, avait besoin, à chaque alarme nouvelle,, d’une explication pour comprendre, se trouvait cette fois du premier coup convaincu. Dans cet événement si indifférent en apparence, il y avait pour Durosnel lui-même quelque chose de tellement inouï, qu’il allait au-devant de la pensée de madame Durosnel, sentant le besoin de se laisser guider par cette volonté plus adroite et plus ferme.

Mais si les Durosnel, de leur côté, pâlirent à tracer un plan définitif de défense et d’attaque autour de leurs intérêts menacés, Annette évoqua naïvement, sans s’en douter, le plus habile, le plus victorieux artifice. Jusqu’alors, enfant capricieuse et inattentive autant qu’ignorante, elle s’était tout au plus laissé aimer. — Pour que sa transfiguration fût complète, elle fit d’instinct appel aux caresses, aux recherches d’une coquetterie subitement révélée, dont les nécessités de sa position, ses préoccupations maternelles lui donnèrent le secret sans qu’elle eût pensé à le chercher. Sans doute elle obéissait encore ainsi à ce respect spontané, involontaire, de la mère pour le père de l’enfant; sentiment impérieux et extraordinaire ! Les filles séduites qui traitent d’égal à égal l’homme auquel elles se sont données, qui ont réservé vis-à-vis de lui toute leur indépendance, — parfois même insouciantes et toutes disposées par leur pre-

108 LE MÏROiR Aül ALOUETTES»

mière faute à quelque entraînement nouveau, dès que tout à coup elles se sentent mères, dès que l’homme a constaté sa virilité c’est-à-dire sa puissance, ces êtres tout à l’heure impatients de toute contrainte et de toute domination, se soumettent et s’inclinent devant lui. Elles le suivent, — c'est le père ! — obéissant à quelque loi sacrée dont je ne sais quelle impulsion animale et invincible est la manifestation. Qui n'a été à même d'observer ces étranges et presque toujours constantes différences des rapports réciproques dans les unions fécondes et dans les unions stériles?

11 était nécessaire que, dans cette transformation, vînt s’effacer l’impression qui était restée à Annette du sérieux et froid examen qu'elle avait fait de Maurice. Luimême il subissait la réaction de cette influence nouvelle qu’il était presque surpris d’exercer et il en remerciait Annette par les plus tendres égards. 11 trouvait un attrait inépuisable à la contempler disposant avec une prévoyante sollicitude les préparatifs pour le jour attendu. — Dans ces mille accessoires minutieux et charmants, les détails du petit lit, les toilettes diverses et graduées où elles parviennent à glisser des coquetteries dont nous n’avons pas l’idée, et qu'une autre mère va dépister du premier coup d’œil, — au milieu de ces précautions infinies, "soins délicats, labeurs infatigables et presque futiles, prodigués à un petit être tout grave et insensible, on dirait presque que les très-jeunes femmes cherchent encore et poursuivent le jeu enfantin des pen-

sionnats. Chaste et touchante duplicité, vous retrouverez dans la mère sérieuse, recueillie, la jeune fille avec sa candeur d’enfant et l'auréole de sa virginité.

Annette s’efforçait de regarder l’avenir avec confiance : elle avait rappelé sa gaîté d’autrefois qu’adoucissait une teinte de mélancolie. Elle avait d’un coup rompu avec les habitudes brillantes du monde où M. de la Mothe-Houdan l’avait d’abord jetéeet où elle eût été à présent complètement étrangère,' pour se consacrer tout entière, sans distractions, à Tunique pensée qui l’occupait. Hors Maurice, pour toutes relations de monde extérieur, elle n’avait plus que ses insignifiants rapports avec la femme de service qui l’approchait. Mais, dans cet isolement même, toujours douce et simple et d’une humilité digne, car elle était pénétrée du sentiment de sa position, elle était arrivée, par cette vie retirée et discrète, à obtenir dans la maison qu’elle habitait une considération qu’elle n'avait rien tait pour solliciter.

Madame Durosnel , dans son anxiété , avait fini par se lasser d’attendre la solution d’une situation trop prolongée et par se demander s’il n’était pas temps, pour rappeler son frère à Tordre, de lui faire sentir un peu rudement, sans trop positivement s’expliquer encore , le joug qu'il paraissait vouloir oublier. Mais elle s’aperçut bientôt qu’elle ne réussissait ainsi qu'à lui donner de l’ombrage et à l’irriter. Elle

llü LE MIROIR AUX ALOUETTES.

changea alors de ton une fois encore, renonça aux grands airs, et affronta sans scrupule sa rivale sur un nouveau terrain, bien résolue à accepter toutes les luttes. Là encore, ainsi qu’il arrive souvent, sous l’empire trop absolu des préoccupations personnelles, elle força les doses et dépassa le but. — Le répertoire des câlineries féminines est limité ; les variantes chez certaines femmes en sont à peine sensibles. Maurice fut amené à certains rapprochements où Annette ne pouvait manquer d’avoir l’avantage. L’empressement trop évidemment intéressé de sa sœur, ses démonstrations affectées le gênaient ; sans qu’il pût encore se défier, il se trouvait constamment choqué par quelque chose de criard et de faux. Je ne craindrai de froisser aucune susceptibilité en ajoutant que l’âge et la figure de madame Durosnel, que, machinalement, Maurice s’avisa alors d’examiner à peu près pour la première fois, eurent leur part d’influence dans la prédilection qui le détermina. Le jeune et sincère visage d’Annette présentait un si radieux contraste ! Maurice venait se délasser auprès d’elle : — dans le joli nid d’Annette aimante et vraie, il se sentait là seulement heureux, libre, chez lui.

Yves continuait à Annette ses conseils et son amitié, Tout ce qu’il avait pu voir, en approfondissant cette âme régénérée-, avait cimenté la réconciliation. Dans leurs entretiens, ils faisaient de grands projets d’éducation pour

l’enfant qui allait bientôt naître ; Annette s’était déjà préparée, par des études que pour elle on avait négligées, à ces premières leçons dont les lèvres maternelles peuvent seules donner les précieux et infinis commentaires. Pour instruire son enfant, elle s’était faite écolière.

Yves, lui, avait un grand chagrin. « — Quel malheur, disait-il, — et cette pensée se rattachait encore à des regrets qu’il ne pouvait oublier, — quel malheur que cet enfant , se trouve justement avoir pour père un homme riche ! Je ne pourrai donc pas faire pour lui ce que le vénérable M. Lassagne a fait pour moi ! — J’aurais été si content de lui apprendre l’état d’horloger, ce bel état!... Jamais il ne nf’eût quitté : j’aurais fait de lui le plus adroit et le plus brave ouvrier, et je lui aurais préparé plus tard cette noble satisfaction qu’éprouve un honnête homme devant une fortune amassée par son travail !...

— Et il eût été bien plus heureux peut-être, mon pauvre Yves! » répondait Annette d’un accent profond...

Rien en effet n’était décidé, et elle attendait encore que M. de la Mothe-Houdan se prononçât sur le sort qu’il réservait à cet enfant, dont l’avenir reposait uniquement sur une promesse vague due à un élan de fugitive expansion.

Or, cette promesse — Annette ignorait cela — n’a-

vait jamais voulu dire autre chose que ce qu’elle avait dit : Maurice la prenait à la lettre, comme le jour où elle lui était échappée. Il avait eu assez de mal pour se décider alors à ne pas quitter une maîtresse, désormais embarrassante, en la désintéressant par quelques sacrifices. 11 comptait ne pas Y abandonner, avait-il dit; mais entre cette résolution négative et un mariage, il y avait un abîme. Pouvait-il penser qu* Annette eût l’espoir que jamais il lui donnerait son nom ?

Il s?en tenait à ne pas choisir officiellement entre les exigences de la société et cette liaison, à se laisser botter entre sa famille et cette autre famille qu’il s’était donnée, jouissant au jour le jour des voluptés intimes et calmes qu’il y trouvait.

Annette n’osait toucher à cette question si grave, car elle pressentait bien que tous ses projets, toutes ses espérances n’étaient qu’un édifice de cendres, prêt à s’écrouler si on l’effleure... Elle bornait sa sainte ruse à enlacer Maurice dans des habitudes chères ; elle s’efforcait de l’intéresser par des communications, des initiations familières à un sujet — que de lui-même il n’a** bordait jamais.

Yves alors, dont la généreuse complicité s’ingéniait sans relâche, engagea vivement Annette à provoquer une explication décisive. 11 ne consentait plus aux délais ni aux remises ; comptant quitter Paris au premier jour pour son voyage projeté, il demandait à partir rassuré,

le cœur tranquille... — Tranquille l... Yves ne disait pas tout : hélas ! il n’avait rien oublié, malgré ses efforts. Annette ne se doutait pas du supplice qu’elle infligeait chaque jour au malheureux ouvrier : il paraissait si calme, en effet, lorsqu’elle lui développait, avec les raffinements de son innocente cruauté, ses pensées, sa vie de chaque jour, — cette vie et ces pensées, dans lesquelles il n’était plus rien, lui, tout au plus qu’un ami que l’on savait assez fidèle pour en faire un confident. Elle ne soupçonnait pas que, de la rue, pendant les longues heures des soirs, un regard ardent sondait l’espace derrière ses fenêtres éclairées, et que l’âme d’Yves la suivait et était avec elle dans cet appartement où il n’avait jamais pénétré... — Yves avait grande hâte de partir, d’aller chercher au loin la force qui Y abandonnait auprès d’Annette.

Lorsqu’il lui eut annoncé ce qu’il exigeait d’elle, — à l’idée d’interroger M. de la Mothe-Houdan sur cette question de mort ou de vie, question imminente qu’elle voulait toujours éloigner, — Annette eut peur...

Cependant, du côté des Durosnel, cette même question allait être attaquée, et là, pour Maurice, l’explication devait être bien autrement embarrassante. — Madame Durosnel, étonnée de cette persistante résistance opposée à ses manœuvres, venait d’apprendre quel lien nouveau attachait son frère à cette créature, qu’elle avait toujours si pieusement exécrée.

Cette nouvelle lui porta le coup le plus sensible ; la sœur était vaincue ! Maurice, soumis pour toujours à une influence perfide, allait frustrer ses neveux d’une fortune attendue et caressée dans tout le calme de la certitude !... — Ce n’était plus le temps des observations amicales, des allusions détournées ; elle attaqua directement son frère a^ec violence, prononça les noms détestés, se répandit en reproches sanglants. Maurice, étourdi du choc, ne trouva rien à répondre à cet emportement, à ces humiliantes accusations, aux ironies impitoyables et outrageantes qui le traversaient pour arriver à une femme — - qu’il aimait, après tout ! autant qu’il pouvait aimer. — Les blessures de l’amour-propre sont empoisonnées : Maurice emporta de cette scène, à laquelle le beau-frère assistait aveb une irritan te impassibilité, le plus amer ressentiment.

Un des moments les plus pénibles de la vie, une des épreuves les plus difficiles, c’est assurément lorsque l’homme se voit amené à rompre avec une affection sur laquelle il s’était accoutumé à' compter. Le cœur saigne de toutes parts à ces séparations ; moins amer peut-être est le ressentiment contre l’ami perdu, pour les griefs de la rupture, que pour cette contrainte de ne plus l’aimer où il vous réduit. Lorsque cette affection est née de la famille, du sang, et à mesure que l’on est plus avancé dans la vie, le déchirement est plus douloureux; n’est-ce pas encore peut-être qu’il vient se joindre alors

aux souffrances de la blessure un vague sentiment de crainte à voir démanteler autour de soi cette protection de tendresse sur laquelle on se confiait ? L’homme se pénètre de sa faiblesse à cet instant où il se voit prêt à marcher seul. — Maurice était incapable de se soumettre facilement à cette secousse ; il en fut accablé et ce fut Annette qui en subit le contre-coup, car les chagrins de cette nature sont les plus égoïstes de tous. Il faisait retomber sur Annette la responsabilité de son mal, aveuglé qu’il était encore, dans sa trop noble confiance, sur les secrètes et véritables causes qui l’avaienjt déterminé. Elle supporta avec résignation les regrets dolents et répétés, les récriminations que Maurice ne pouvait préciser, — se réservant la seule consolation d’aller verser ses plaintes dans le sein d’Yves.

Yves l’engageait à laisser passer l’orage indifféremment, sans chercher à le conjurer ; mais elle était loin d’obéir à ce conseil. Aussi bien, bonne et dévouée, elle s’efforçait de soutenir Maurice contre un mal dont elle soiiffrait en lui, avec lui ; elle tâchait d’adoucir et d’atténuer ce mal, dont l’effet pourtant ne pouvait être que propice à ses propres intérêts qu’elle oubliait. — Et il arrivait, loin de là, que ces calmants irritaient Maurice, semblable à tous les esprits faibles qui s’exaltent lorsqu’on les veut apaiser. Il y trouvait, au contraire, — et Dieu sait si la pensée d’Annette était loin de ce but ! — comme un prétextera se retrancher derrière la justice

de ses griefs et les droits offensés de sa liberté. Tout en échappant chaque jour peu à peu à l’influence des conventions et des devoirs des relations pratiques, il puisait dans les vaines tentatives d’Annette le sentiment tout nouveau de sa personnalité et de l’indépendance.

Vers ce temps-là, l’heure venue, Yves annonça à Annette, à qui sa santé ne permettait plus que de rares sorties, son départ pour la Suisse. Par une coïncidence d’heureux à-propos, le maître horloger chez qui il travaillait partait lui-même dans l’intention d’établir avec Genève des relations commerciales. Il avait offert à Yves de l’emmener, non sans lui laisser deviner qu’à ce voyage se rattachaient, dans son intention, certaines combinaisons tout à l’avantage de l’ouvrier dont il avait su apprécier la probité et l’intelligence.

La nouvelle de ce départ consterna Annette comme s’il 11’eut pas été depuis longtemps prévu et annoncé, — Elle fit un mouvement instinctif pour s’approcher contre Yves, et les larmes aux yeux :

— Que vais-je devenir si vous me laissez ?... dit-elle.

Yves, attendri lui-même sans en pouvoir mais, lui répondit que c’est un devoir de profiter de pareilles offres quand elles se présentent. — Pour lui-même, il n’était que temps de s'éloigner... — 11 n’ajouta pas non plus que les efforts de sa modeste ambition étaient inspirés encore par une pensée secrète : plus d’une fois il s’était dit qu’il lui fallait au plus tôt se trouver prêt à

LE MIROIR AUX ALOUETTES. Ji7

parer à il ne savait quel événement — dont il voulait toujours repousser l’appréhension vague...

11 saisit les mains d’Annette.

— Vous ne croyez pas, mon amie, lui dit-il, que je partirais si j’avais quelque inquiétude présente sur votre sort. — J’aurais préféré, il est vrai, emporter la satisfaction de le savoir assuré sans retour et régularisé ; mais il eût été peut-être imprudent dans ces dernières circonstances de vouloir brusquer une détermination qui maintenant, j’en ai l’espoir, arrivera d’elle-même à son heure. M. de la Mothe-Houdau — (c’était la seconde fois seulement qu’Yves prononçait ce nom qui avait toujours , trop coûté à ses lèvres) — est à votre point de vue dans le meilleur esprit qu’il nous soit permis de désirer. Ne changez rien à votre conduite vis-àvis de lui : restez ce que vous vous êtes montrée, douce et attachée, — et vous verrez qu’à mon retour les choses auront pris un tout autre aspect.

Il ne croyait pas dire si vrai !...

— Mais yotre voyage sera long ? reprit Annette que rien ne rassurait.

— Non, répondit Yves, — qui n’avait qu’un aperçu assez confus des projets de son patron. — 11 avait, au surplus, obtenu un délai qui lui permettait d’attendre, ainsi qu’il le fit entendre à Annette, le dénoûment prochain de la crise où elle se trouvait.

Yves put en effet partir bientôt. Quelques jours après cette conversation d’adieu, Annette était mère. — L’at-

titude de Maurice en cette occasion fut parfaite : il prodigua les soins les plus tendres et les plus attentifs. — Mais la mère l’empêchait de voir l’enfant ; — et cette enfant même qu’elle baigna des plus douces larmes ne vint pas soulager les anxiétés d^ Annette. C’était une fille : et Annette se disait que les obstacles lui seraient plus difficiles à surmonter, qu’elle ne pourrait, comme elle se l’était promis, invoquer avec autant d'autorité auprès de M. de la Mothe-Houdan cette nécessité , qui passe pour être plus sacrée, de légitimer la naissance d’un fils.

L’événement se serait d’ailleurs accompli sans autre péripétie si un accident n’était venu affecter péniblement Annette. Elle reçut, coup sur coup, deux lettres anonymes. — Ces lettres, de la même écriture toutes deux, renfermaient, comme toujours, des injures terminées par des menaces terribles. On traçait à Annette un tableau repoussant de sa vie actuelle et passée, avec une crudité d’expressions qui lui avaient été jusqu’alors inconnues : on l’écrasait impitoyablement sous la faute qu’elle avait déjà si chèrement payée. On lui demandait avec une sanglante dérision si elle comptait sérieusement se faire épouser par M. Maurice : auquel cas on voulait bien la désabuser en lui rappelant d’abord qui elle était et qui était M. de la Mothe-Houdan, en lui faisant part des intentions de celui-ci, — intentions attestées par les propos authentiques quhl avait tenus en nombreuses circonstances, et que la lettre n’oubliait pas

de consigner pour la complète édification d’Annette.

L’effet d’une lettre anonyhie quelle qu’elle soit, et même inoffensive, — celles-ci sont si rares! — est toujours assuré. Ceux qui ont le lâche courage de se livrer à cet ignoble passe-temps de coupe-jarrets peuvent jouir d’avance, en toute confiance, du saisissement, des moiteurs de la victime. — Dans la position d’Annette, les lettres qu’elle reçut étaient calculées peut-être sur la plus odieuse présomption, car l’effet pouvait en être homicide. Elles jetèrent Annette dans une stupeur palpitante qu’heureusement la réflexion vint calmer à temps. Annette brilla ces lettres sans en parler à Maurice de peur de l’affliger inutilement, et prit le parti de refuserdésormais toute correspondance. — Mais elle trouva sur sa cheminée même, un matin, alors qu’elle commençait à se lever à peine, une troisième lettre plus atroce encore que les premières. — Annette était sûre de sa domestique : quelle malice infernale et acharnée la poursuivait ainsi, et sur qui faire toTnber le soupçon ?...

Cette dernière lettre, Maurice la surprit avant qu’ Annette eût pu la lui cacher — et il n’hésita pas : il accusa son beau-frère. Réellement je ne saurais dire si Maurice se trompait ou non ; mais, quoi qu’il en fût, il saisit avec une sorte d’avidité cette occasion qui venait spécialiser,

pour ainsi dire, toutes les rancunes amassées en lui contre Durosnel depuis leur brouille. C’était le Durosnel qui avait tout fait; c’était le Durosnel, et Maurice n’en

doutait pas, qui avait été Punique auteur du différend qui s’était élevé entre sa sœur et lui. Gomme s’il n’eût pas osé directement s’attaquer à sa sœur, aller droit à cette cause première, c’était à Durosnel qu’il voulait s’en prendre de toutes ces offenses. Cette fois encore il reconnaissait la main : — eh ! quel autre que cet homme de basse origine, de nature envieuse, pouvait être capable d’un aussi lâche procédé ? Annette le détourna en vain de cette pensée : la colère de Maurice s’exaspérait, son indignation soulevée s’augmentait de toute la compassion affectueuse qu’il éprouvait pour une femme souffrante et qui ne pouvait même pas recevoir. debout le coup dont on la frappait.

Dès lors germa dans Maurice le désir de la vengeance : — un moyen se présenta à lui, qui la lui offrait bien complète ; quelle blessure plus sensible pouvait-il porter au cœur de Durosnel que de lui retirer tout à coup cette fortune qu’il avait autrefois mise dans ses mains? — Maurice ne pensait pas à sa sœur dans cette détermination ; ou, s’il y pensait, peut-être trouvait-il là comme une revanche de sa longue sujétion ; mais il se concentrait d’abord sur un seul des effets qu’elle devait produire et il voyait avant tout que l’instant semblait être choisi pour sa haine, le traité qui unissait ses intérêts à ceux de son beau-frère étant au moment d’être renouvelé. — Avant qu’ Annette, qui redoutait pour Maurice, dans un cas aussi grave, tout parti extrême et d’irrévocable effet et qui tremblait toujours de se voir

entre sa famille et lui, — eût eu le temps de lui présenter quelques observations, Maurice avait déjà annoncé ses intentions à son beau-frère.

Et il ne s’était pas trompé ; — il jetait dans les affaires de la maison Durosnel un terrible embarras. Maurice atteignait même plus loin qu’il n’avait pu se l’imaginer : M. Durosnel préparait depuis deux années une vaste opération, dans laquelle il avait engagé une grande partie de ses capitaux qui devaient sommeiller encore plusieurs mois. Cette entreprise, trop lourde pour ses seules forces, et pour laquelle il avait dû contracter des associations ramifiées, s’écroulait désastreusement si la menace de M. de la Motbe-Houdan se réalisait. Lors même que leur séparation fût survenue dans le cours ordinaire et régulier de ses affaires, Durosnel comprenait bien que de pareilles secousses ont leur ébranlement et leur portée ; — il avait calculé déjà quelle atteinte pourrait recevoir son crédit.

Connaissant le caractère de Maurice, il ne désespérait pas, malgré la forme absolue de la déclaration que celuici lui avait transmise, de le voir revenir sur un premier mouvement. Maurice n’attendait qu’un mot : la plus insignifiante démarche de madame Durosnel eût suffi peut-être pour le ramener ; — mais l’orgueil de la dévote, le ressentiment de sa domination méprisée pour la première fois, la conviction d’avoir pour elle la raison et le bon droit de son devoir accompli, l’empè*

chaient de provoquer un retour — qu’elle attendait d’ailleurs spontanément de son frère, en toute confiance. Elle arrêta même son mari , tout disposé à faire en son propre nom les premiers pas : Maurice ne devait-il pas avoir hâte de venir se faire pardonner ? Durosnel ne se soumit pas sans résistance ; mais, en même temps ét en tout cas, pour parer d’abord dans l’opinion le premier effet d’une scission annoncée, il commença à ébruiter dans le monde commercial les motifs, jusque là cachés, de la rupture. Il eut soin de gémir partout sur £on malheureux beau-frère, — ensorcelé, disait-il, par une fille de rien ; — il déplorait de toutes ses forces l’aveuglement de Maurice qui se brouillait avec des parents dévoués, pour de justes observations inspirées par son intérêt seul. 11 chargea énormément, comme de raison, Maurice, contre lequel il n’y eut qu’une voix. — La figure attristée de madame Durosnel, ce que tout le monde savait de sa tendresse sans bornes pour Maurice, le respectable motif qui avait dicté ses avis de sœur, avis que Maurice avait reçus avec une si inintelligente et déplorable irritation — étaient là popr attester encore combien il était coupable vis-à-vis d’une si digne famille.™ Pendant que se développait préalablement cette stratégie, Durosnel s’occupait activement de donner satisfaction à son beau- frère sans compromettre, en retirant les fonds exigés, la grande spéculation qu’il avait tentée, ni froisser, s’il était possible, le moindre de ses autres intérêts.

Pour gagner du temps, il offrit d’abord à M. de la Mothe- Houdan des marchandises. Il ne comptait pas les voir accepter ; c’eût été trop de bonheur, car il n’ignorait pas, alors, tout le parti qu’il y aurait eu à tirer de l’ignorance de Maurice en ces matières. — Maurice refusa péremptoirement et renouvela sa mise en demeure d’une façon tellement pressante que Durosnel vit qii’il fallait s’exécuter et se résoudre à demander au crédit ce dont [il avait besoin pour sortir de cette difficulté. Madame Durosnel, quoi qu’il pût dire, s’obstinait dans l’immobilité et la roideur d’attitude qu’elle avait d’abord prise.

La réputation de la maison de M. Durosnel était assez bien établie pour qu’il ne doutât pas à première vue de réussir dans cet emprunt, sans découvrir même à quel moyen il avait recours. En homme de- ressources qui cherche à tirer quelque fruit d’une mésaventure inévitable, et pour être plus madré que le renard qui se résout à abandonner simplement sa queue, Durosnel se' dit que le sacrifice qu’il s’imposait devait lui rapporter tout au moins ce résultat de mieux asseoir dans l’opinion publique, au lieu de l’ébranler, une maison comme la sienne. 11 n’eût pas été mauvais en effet de faire dire : u Voyez comme les Durosnel ont les reins solides! comme ils ont porté ce remboursement ! Il n’y paraît même pas. »

Mais il rencontra des difficultés inattendues. C’était une fin donnée et M. Durosnel tombait dans un de ces

moments où, sans causes apparentes le plus souvent et sur toutes les places, les affaires se resserrent par quelque subite panique et les capitaux disparaissent. — Il arrivait en outre que l’industrie drapière spécialement se trouvait alors alarmée d’une grande question économique qui commençait à s’agiter : on disait qu’à l’exemple du gouvernement anglais, le ministère avait l’intention d’abaisser les tarifs protecteurs, et les spéculateurs paraissaient avoir quelques raisons de supposer que le premier essai d’application de cette mesure serait supporté par les tissus. — Si ce bruit était fondé, si les draps étrangers devaient bientôt lutter en libre concurrence sur notre marché avec les produits français, une révolution, dont on prévoyait diversement les résultats, était imminente dans les intérêts qui se rattachent à cette industrie. Cette révolution, M. Durosnel devaitplus qu’un autre l’appréhender, sa fabrique, comme la plupart des usines du Limousin, produisant principalement ce qu’on appelle dans le commerce — des droguets — et d’autres espèces inférieures, de fabrication trop facile pour que la France ait pu s’en réserver le monopole. — Les confrères de M. Durosnel, qui le savaient encombré, l'attendaient là.

Au lieu de trouver sous sa main ce qu’il cherchait, Durosnel se vit donc forcé de tenter successivement plusieurs essais infructueux à Paris et à Limoges, et de découvrir ainsi ce qu’il avait intérêt à cacher; le premier effet dont il avait voulu se prévaloir par contre-partie

était donc manqué. En poursuivant sa recherche, Durosnel commença à s’effrayer sérieusement de l’issue de cette affaire, et il tâcha de nouveau, mais en vain, de v vaincre la résistance de sa femme, — moins décidée que jamais à céder. — Les plaintes qu’il répandit contre Maurice n’en furent que plus amères ; car à mesure que ses craintes augmentaient, la passion se mettait de la partie : « La conduite de mon beau-frère vis-à-vis de nous est indigne, disait-il partout. C’est nous qui lui avons fait cette fortune qu’à présent il nous retire, sans respecter même les formes les plus vulgaires, brusquement, brutalement, sans s'inquiéter s’il ne va pas, par un déplacement aussi considérable, jeter quelque trouble dans des intérêts qui lui sont si proches et que tout lui devrait faire un devoir de ménager. — Mais il ne peut manquer de trouver sa punition dans le mal même qu’il veut nous faire : incapable qu’il est de conserver seulement cette fortune, loin d’être à même de la faire fructifier, car sa coopération dans nos affaires était tout illusoire, il va la gaspiller dans le plus scandaleux désordre, pour une tille méprisable dont il serait le père, et qu’il a été chercher on ne sait où!... »

Durosnel n’oubliait qu’une seule chose dans ses doléances : — c’était que si les capitaux de M. de la Mothe- Houdan entre ses mains s’étaient effectivement améliorés, ils avaient d’abord servi à le sauver.

Un proverbe dit que les oreilles vous tintent quand

on parle de vous quelque part. Je serais assez porté à croire que ce n’est là qu’une parabole pour signifier que ce que l’on dit de vous, le mal surtout, vous est toujours définitivement rapporté. — Maurice s’exaspérait des propos tenus par son beau-frère : les représentations stimulées ou officieuses de quelques amis achevaient de l’ulcérer. — « Vous devez beaucoup à votre famille, lui disait-on, votre sœur vous aime tant ! votre beau-frère est un si honnête homme! Qu’allez-vous faire? Réfléchissez , — afin de ne pas avoir à vous repentir par la suite ! »

Ce qui irritait surtout Maurice, c’était de voir colportées et' affichées sa vie intime, ses relations avec Annette, — péchés véniels sur lesquels le monde consent assez volontiers à fermer les (yeux, tant qu’on ne s’avise pas de les déclarer ouvertement. On avait arrangé pour le lui prêter un rôle presque niais et assurément des plus ridicules : le thème ne pouvait manquer de commentaires. Maurice, aigri, harcelé, tressaillant à ces mille piqûres d’autant plus sensibles que l’on n’en peut tirer une vengeance directe, ne pouvait s’empêcher d’en témoigner son impatience à Annette qu’il accusait, en lui-même, comme cause première. Quoiqu’elle souffrît de ces injustes représailles, Annette les supportait avec abnégation et en silence, de peur d’envenimer les choses; mais elle sentait en ce moment plus cruellement que jamais l’absence d’Yves, qui, par sesbonnes paroles, aurait soutenu sa résignation. Pour oublier ces

amertumes, elle se réfugiait et s’absorbait dans les soins et les tendresses maternelles, consolations puissantes, généreux dédommagements. — Et encore bien eût-elle pu, si elle avait été capable alors d’envisager autre chose que le triste, état de M. de la Mothe- Houdan , trouver quelque adoucissement dans cette espèce de consécration publique de leur situation réciproque inavouée jusque là.

Tant d’émotions violentes et continues avaient entièrement changé le caractère de Maurice, et sa physionomie en portait l’empreinte. ‘Annette ne retrouvait plus en lui ce oalme noble, ce geste large et imposant, cette parole châtiée et élégante, tout ce séduisant ensemble d’autrefois. Maurice avait perdu en quelque sorte toute symétrie : c’était à présent un homme irascible et sombre, de maladive humeur, oubliant de s’arrêter devant une expression dure. — Ces épreuves semblaient vivifier le dévouement d’Annette : elle était presque étonnée de se découvrir pour Maurice une affection aussi ardente et qu’elle n’avait pas encore ressentie. Maurice était malheureux, — et Annette obéissait sans s’en rendre compte à ce sublime instinct de la femme qui sollicite et brave les douleurs, trouve toute sa force dans sa faiblesse même, et va chercher sa récompense dans la tâche pénible qu’elle est heureuse de s’imposer.

Elle eut encore à s’effrayer d’une nouvelle alerte. Maurice s’avisa subitement de la plus fatale résolution, ins-

pirée par l’espèce de défi que lui avait porté Durosnel de poursuivre dans l’industrie les commencements heureux qui avaient si bien servi sa fortune. Maurice, à cette accusation d’impuissance, eL s’attendant encore peutêtre, d’après les premières offres de son beau-frère, à se voir forcé d’accepter, faute de mieux, une partie du remboursement en marchandises, — Maurice s’emporta à l’idée d’accepter le défi, d’élever trône contre trône, et d’anéantir le Durosnel par ses propres armes. Le sentiment de sa supériorité sur Durosnel lui ôtait tout doute sur son aptitude commerciale, et il était convaincu du triomphe.

— Oui ! s’écria-t-il en prenant tout à coup entre ses mains son enfant par un mouvement qui effraya Annette, — oui, je donnerai à cette enfant des richesses qui les écraseront et les feront sécher d’envie ! Ses deux cousins ne seront pas même un jour dignes de la servir!

Annette s’efforça de calmer cette exaltation :

— Si votre beau-frère est un ingrat, mon ami, — lui dit-elle d’une voix douce et pénétrante, — abandonnezle à lui-même et ne pensez plus à lui. Que ferez-vous, mon cher Maurice, des satisfactions d’une vaine vengeance ? — Vous êtes assez riche : vivez donc pour vous-même, conservez votre liberté, oubliez les tourments que l’on vous cause, — et soyez heureux !

Elle réussit difficilement à lui faire abandonner ce projet et attendre la solution du différend qui lui coûtait, à elle aussi, tant de peines. Elle souhaitait, plutôt

qu’elle n’osait l’espérer, une réconciliation, sans ignorer pourtant qu’elle aurait tout à en redouter.

Enfin Maurice reçut un jour une lettre de sa sœur. — Sa main tremblait en rompant le cachet. . . Lorsqu’il eut fini de lire, il tendit la lettre à Annette :

— Tiens ! dit-il, regarde !

Madame Durosnel annonçait à son frère l’impossibilité absolue, que M. Durosnel avait dû à la fin s’avouer, de réaliser les fonds réclamés. «Elle exposait franchement, disait-elle, cette impossibilité, et elle demandait à Maurice ce qu’il allait décider. Il était à sa disposition de compromettre gravement une maison honorée jusqu’alors : mais s’il n’avait pas tout à fait oublié que cette maison avait été la sienne , s’il se souvenait encore de l’amitié d’une sœur qui n’avait, pas un seul instant cessé de penser à lui depuis le jour malheureux où cette amitié même, peut-être imprudente ou exagérée, les avait séparés, — il était attendu avec l’impatience la plus ardente. — Avec quelle joie on apprendrait de lui qu’il consentait à ensevelir dans un éternel oubli ce déplorable dissentiment... »

Annette leva alors les yeux sur Maurice. 11 était bouleversé :

— Eh bien, lui dit-elle heureuse, — allez vite !...

— J’étais bien sûr de ma sœur ! dit Maurice avec enthousiasme. Voyez si je me trompais !

Il n’avait pas besoin du mot qu’ Annette avait prononcé r il courut à Meudon. — On le reçut à bras ouverts : ce furent les plus doux épanchements. Chacun voulait s’accuser seul ; on revenait sans cesse sur ce qui s’était passé pour se répéter qu’on n’en parlerait plus.

Maurice passa une heureuse journée !

Maurice, ravi, jouissait des douceurs de ce raccommodement. Devant les prévenances, les tendresses de sa sœur, il avait oublié aussitôt son ressentiment contre Durosnel, auquel il avait généreusement serré la main. II était presque attendri lorsqu’il venait raconter à Annette les attentions délicates, les soins dont sa sœur le comblait : il avait retrouvé cette excellente sœur plus aimante encore, plus ingénieusement tendre qu’autrefois. Elle voulait accepter désormais Maurice tel qu’il lui plaisait d’être, et sans la moindre arrière-pensée de blâme : ses préventions contre un penchant où son frère, en fmde compte, trouvait sa satisfaction, n’avaient déjà que trop coûté à son cœur. Elle avait eu même cette inspiration exquise de faire à Maurice la plus charmante

querelle sur ce qu’il n’avait pas encore pensé à brûler la lettre où elle sollicitait son retour, ét elle avait voulu anéantir aussitôt, avec cette lettre, le dernier souvenir de leur querelle.

Lorsqu’il fallut parler affaires, Maurice rougit. C’était lui rappeler un reproche qu’il s’était déjà trop adressé. — 11 s’empressa d’accorder de cœur, et tout honteux de paraître seulement écouter les explications de son beaufrère, les délais et arrangements que celui-ci lui proposa. Il eût certes bien volontiers rengagé de nouveau les capitaux qu’on s’engageait à lui rendre dans un bref délai.

Mais Durosnel ne les aurait pas acceptés. — Il avait d’autres projets.

Annette croyait que tout nuage était, de cette part, à jamais dissipé, et cette pensée l’empêchait de se plaindre des fréquentes absences de Maurice.

Tel était l’aveuglement de Maurice qu’il ne s’aperçut pas dès l’abord du changement qui survint dans les manières des Durosnel à son égard dès qu’il eut irrévocablement consenti aux attermoiements sollicités.

Le refroidissement de Durosnel fut, du reste, gradué : il fallait se donner tout le temps d’assurer le coup qu’ils préméditaient. Mais à mesure que l’on approchait du dénoûment, ce refroidissement se manifesta par des procédés tellement significatifs que Maurice dut enfin s’alarmer. 11 s’examina, il chèrcha quelle pouvait être la

cause d’un pareil changement ; l’accueil que reçurent

ses instances et ses plaintes timides le navra.

Maurice s’était livré tout entier en toute confiance : à ce rapprochement, il avait retrouvé sa tranquillité d’esprit perdue, — et il se voyait souffrir d’une désunion nouvelle, plus douloureuse par cela même qu’il n’en pouvait pénétrer les causes. L’imprudent avait cru que les Durosnel lui pardonneraient l’anxiété où il les avait jetés et que l’orgueil de sa sœur pourrait perdre la mémoire d’une humiliante concession. — Il fallut bien qu’il cédât enfin devant les réceptions glaciales qu’on s’appliquait à lui ménager : il se replia sur lui-même avec le profond chagrin d’une âme froissée et non sans inquiétudes sur les intentions réelles de Durosnel.

Le temps se passa, et arriva enfin le jour où les deux intérêts réunis allaient être définitivement séparés. La dernière transaction était établie sur des bases simples et sans interprétation, et elle semblait devoir garantir l’impossibilité d’une contestation quelconque.

Mais Durosnel avait eu le loisir d’arranger des difficultés — qui apparurent tout à coup.

Ces difficultés ne portaient pas sur l’impuissance d’exécuter les engagements pris. Durosnel avait triomphé des dangers de sa position première, et la grande entreprise sur laquelle il comptait, arrivée à maturité, lui avait donné de magnifiques résultats. Il était donc largement en mesure de satisfaire son associé. — Mais,

indépendamment de comptes particuliers sur lesquels il se fondait pour réduire préalablement les prétentions de Maurice, il n’avait pas manqué de se dire qu’il serait d’une gestion bien inhabile de se dégarnir de numéraire, tandis qu’il pouvait offrir, pour la majeure partie de la somme réclamée, des valeurs équivalentes. Or, M. de la Mothe-Houdan ne pouvait refuser des effets garantis par sa signature première, effets que M. Durosnel mettait à sa disposition.

Pour comprendre la stupeur ’ dans laquelle tomba Maurice à cette offre, il est nécessaire de savoir comment ces effets souscrits par lui se trouvaient entre les mains de Durosnel.

Ce manufacturier, ainsi qu’il arrive trop souvent dans les affaires, s’était vu, à la suite de quelques commotions commerciales, dans la nécessité de suppléer à son insuffisance du moment par les ressources fictives du crédit. Maurice, que son désintéressement et l’affection fraternelle identifiaient trop complètement aux intérêts de la maison Durosnel, s’était prêté à ses besoins, sans défiance ni scrupule, pour l’aider à franchir des embarras passagers. Maître de propriétés encore considérables indépendamment des capitaux placés sur la maison de son beau-frère, dans un pays où son nom était vénéré depuis deux siècles, ce nom avait cours comme l’or. — En d’autres circonstances, et peut-être même sans une nécessité pressante, le Durosnel fit appel à la complaisance de M. de la Mothe-Houdan. 11 arrivait seulement

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ensuite que ces valeurs une fois émises, le fabricant n’avait même pas à prétexter des difficultés, des nécessités de renouvellement, pour se dispenser de les faire rentrer aux mains d'où elles étaient sorties, car Maurice se reposait sur lui, avec la plus généreuse confiance, du soin personnel de les retirer. — Or, M. de la Mothe- Houdan n'était pas, à proprement parler, l’associé dé la maison Durosnel dont la raison eût pu être engagée, dans ce cas, par sa signature : il n’en était que le commanditaire. Donc pas d’équivoque, pas d’interprétation possible sur la valeur expresse, absolue, légale de ses engagements personnels. — Et c’était ces billets, conservés par le Durosnel, que celui-ci représentait en ce moment.

La plus grande partie de la fortune de M. de laMothe- Houdan se trouvait ainsi compromise, et cela le touchait moins encore que l’impudence d’une telle infamie. — Pâle d'indignation, il fit appel aux souvenirs de sa sœur même, car ces arrangements secrets ne s’étaient pas conclus sans qu’elle en eût eu quelque connaissance, et Maurice se rappelait qu’ils avaient été parfois traités en sa présence.

Mais madame Durosnel, — étrangère aux affaires, se trouvait avoir oublié ces souvenirs que son frère invoquait. Elle répondit froidement que sa mémoire ne lui rappelait rien.

Etait-ce vrai ? Etait-elle complice ? Cet égoïsme si

féroce à garder les intérêts de la famille, —dans ces familles, le mari et les enfants chassent le frère dont on boirait le sang, — cet égoisme allait-il jusqu’au crime ? — ■ Cette femme, dévote sans moralité, osait-elle dope mentir devant Dieu pour des biens terrestres ? Ou bien était-elle poussée par cet aveugle et vorace instinct qui se ment à lui-même, en toute conscience, fort de s’appuyer sur le sentiment pharisaïque du devoir ? — En cette impénétrable alternative, Durosnel lui-même interrogé n’eût su que répondre.

Maurice était attéré. Les écailles lui tombaient enfin des yeux, et le mépris et le dégoût tuaient en lui tout vain reste d’égards ou de considération. Le procès que Durosnel avait voulu provoquer s’engagea, et ce fut Maurice qui supporta l’odieux de l’initiative. 11 le comprit, : mais qu’était un grief de plus ?

Les Durosnel furent presque intimidés d’abord par l’incroyable ardeur avec laquelle Maurice attaqua l’affaire. Ils virent bien que, cette fois, le révolté serait irréconciliable et qu’il fallait s’apprêter à une guerre à mort.

Annette, que cette catastrophe venait arracher au laborieux repos qu’elle avait à peine eu le temps de goûter, dut détourner une partie de ses préoccupations maternelles pour s’inquiéter du paroxysme alarmant où se

136 LE M 1 K 0 1 Ii AUX ALOUETTES.

trouvait Maurice. Surcroît de craintes : Maurice s’acharnait sans trêve ni sommeil à la poursuite de ce procès, son idée fixe. Il étonnait et effrayait ses gens d’affaires, assiégeant son avoué, apportant chaque jour à son avocat un nouveau dossier chaque jour plus volumineux. Poussé à bout et rappelant tous ses ressentiments passés, blessé à la fois dans sa dignité, dans sa liberté, dans ses affections, dans ses intérêts, — torturé par les plus perfides, les plus venimeuses atteintes, — tout son honneur 3e révoltant et se soulevant à cette dernière horreur, — dévoré par l’âcre soif de la vengeance, il s’y précipitait avec une violence sauvage : il invoquait le châtiment céleste lui-même !

Le jour du jugement, pendant l’audience, il attira tous les regards par son agitation. Tantôt assis, tantôt levé, lorsque enfin sa cause fut appelée, il interrompit son avocat au milieu du plaidoyer pour parler lui-même. Le président du tribunal fut obligé de le rappeler à l’ordre, et on eut beaucoup de peine à l’empêcher de se compromettre davantage.

11 perdit ; le cas était élémentaire.

Annette le vit revenir tout en désordre et dans une surexcitation extrême. 11 n’entendait pas les quelques paroles qu’elle lui adressait et arpentait l’appartement à pas précipités. Son regard épouvantait Annette... Une plainte de l’enfant la fit retourner : aussitôt elle entendit un bruit retentissant : — Maurice venait de tomber roide

sur le parquet. — Au cri perçant d’Annette on accourut. . .

Quelques secondes plus tard et aucun secours humain n’eût pu sauver M. de la Motte- Houd an.

Mais les premiers soins, si prompts qu’ils fussent, ne purent le préserver des conséquences de cette atteinte : chez les complexions lymphatiques, ces secousses sont souvent plus redoutables encore que pour un tempérament sanguin. Maurice en quelques minutes avait vieilli de dix années ; il devait garder à jamais les traces indélébiles de l’attaque de paralysie apoplectique à laquelle il avait échappé : une hébétude vague éteignit son regard ; le tremblement des mains et quelque difficulté de s’exprimer, difficulté qui devenait plus pénible sous l’empire de la moindre émotion un peu vive, furent les seconds et incurables symptômes de son mal funeste.

Sa maladie fut longue et continua les rudes épreuves d’Annette. Son dévouement d’une admirable opiniâtreté se dédoublait entre ces deux êtres chers : Maurice, son enfant. — Quel enseignement pour quelque autre imprudente prête à s’égarer que le spectacle du rude martyre de cette jeune femme qui avait cru, elle aussi, choisir la vie la plus facile et la plus heureuse! Quelle année venait-elle de passer, dans son sévère isolement, en proie à toutes les angoisses ! Et

maintenant, jeune encore et belle, elle donnait ses

veilles à un malade abattu par la maladie et aigri par ses souffrances, vieillard avant F âge, rempli d’exigences acerbes : elle en était arrivée, pour tout résultat, à se consumer, dans toute leur trivialité de détails, aux pénibles et ascétiques fonctions d’une sœur de charité!

Mais Annette ne pensait pas à elle-même...

La plupart des billets offerts comme valeurs réelles par Durosnel à son beau-frère, avaient été souscrits par celui-ci à Paris. C’avait donc été devant le tribunal de commerce de Paris que Maurice avait repoussé sans succès ces billets comme sans cause. — Ce n’était jusque là qu’une simple contestation entre deux intérêts différents, Maurice n’ayant pu se résoudre à appeler sur le mari de sa sœur le scandale d’un procès correctionnel, et il lui restait la ressource d’un appel en cour royale. — Mais, après son premier revers, cette faible et douteuse vengeance ne pouvait plus suffire à son âme ulcérée : foulant aux pieds tout lien qui pouvait l’attacher encore à une famille parjure, Maurice résolut de lancer contre son beau-frère une plainte en abus de confiance, réservant néanmoins cette dernière arme pour ne s’en servir qu’après avoir en vain tenté l’appel qui lui était réservé...

De son lit de douleurs Maurice appela de sa condamna? tion. A peine était-il en état de sortir, qu’il recommençait son implacable combat avec une animosité nouvelle.

Il vit confirmer la décision du premier tribunal

11 faut dire ici, épisodiquement, que dans une de ses longues stations au palais, il se rencontra — pour la première fois depuis bien longtemps — avec Durosnel, dont la tenue toujours calme et modérée contrastait fâcheusement, pour les intérêts de Maurice ,avec l’exaspération habituelle de celui-ci. Maurice, hors de lui à cet aspect détesté, ne put retenir l’élan de son indignation, et provoqua son ennemi dans les termes les plus insultants. Durosnel recula et refusa le cartel. — Pouvait-il se battre contre son frère ? dit-il, — et il eut encore cette fois raison. — Nouveau levain.

Alors repoussé par ses juges, et comme si toutes ces déconvenues ravivaient sa haine, Maurice se prépara à accomplir son dernier projet, et pour mieux assurer sa vengeance, en même temps qu’il dresserait toutes ses batteries de ce côté, il voulut en appeler à la suprême justice de l’opinion publique. — Il rédigea un exposé de ses griefs contre les Durosnel : verbeuse amplification dont la chaleur passionnée et les invectives détruisaient comme à plaisir toute la portée. Les faits qu’elle renfermait auraient écrasé les Durosnel s’ils n’avaient été présentés avec cette funeste exagération.

Maurice commença à répandre par milliers cette circulaire à Paris, puis à Limoges, où il courut lui-même, ne voulant se reposer de ce soin que sur lui. Tout scandale porte son fruit, et, dans la situation où se trouvait

M. de la Mothe-Houdan vis-à-vis de sa famille, ses accusations claires et formelles présentaient, malgré les exagérations de la forme, un éclatant caractère. — Le libelle de Maurice produisit un tumulte inouï : on s’arrachait la brochure dans Limoges; Durosnel se voyait démasqué et frappé au cœur de son crédit. — Alors enfin peut-être la dévote elle-même s’effraya de son œuvre. Etourdi par ce coup inattendu, et pressé de trouver quelque remède immédiat qui arrêtât en même temps l’intention ébruitée de Maurice de porter une plainte infamante, Durosnel pensa tout d’abord à un procès en diffamation. Il en parla à sa femme. — On pouvait intenter l’action à Limoges, où l’influence du manufacturier lui assurait le plus éclatant succès, sans compter même la certitude que donne partout la jurisprudence en ces matières.

— C’est un moyen, en effet, répondit madame Durosnel après avoir silencieusement réfléchi, mais il est encore insuffisant. — Si le gain de ce procès n’est pas douteux, vous allez éveiller une publicité nouvelle et dangereuse; et vous sortirez de là vainqueur, mais blessé... En outre, la plainte correctionnelle de Maurice suspendra, avant tout, votre action en diffamation... H faut autre chose — ajouta-t-elle avec un regard sombre — pour réhabiliter complètement notre maison qui a ses envieux, déjouer les calculs de mon frère et nous soustraire à jamais à sa rage...

Son œil s’anima tout à coup.

— Et rien n’est encore irréparable ! dit-elle. La fortune de M. de la Mothe-Houdan n’est pas perdue pour nos enfants...

Quelques jours après, madame Durosnel partit pour Limoges... — Elle ne se trompait pas, en effet; il était un moyen bien plus sûr !

Madame Durosnel fut accueillie à son arrivée avec des condoléances toutes sympathiques par la société dévote de la ville. D’avance elle avait compté sur cet appui, qui était de bon augure. — Son maintien et sa figure témoignait d’une tristesse 'amère et profonde quelque sceptique du parti indévot aurait peut-être bien pu tirer parti, au profit de la médisance, de cette espèce d’affectation à porter officiellement le deuil de son frère. Mais toute insinuation eût échoué devant le rempart qu’élevèrent, autour de l’affligée ses bonnes amies, la femme du président, plusieurs épouses de conseillers à la cour et de juges, la sœur du grand- vicaire — et ses partisans de l’autre sexe qui venaient à la suite de ces dames. Cette propagande féminine, combinée et groupée, en province surtout, sur un mystérieux concours des intérêts les plus futiles en apparence et. même les plus disparates, est toujours sur pied et prête de pied en cap, lorsque l’intérêt commun se trouve attaqué dans un de ses membres. — « Quel exemple des coups impénétrables de la Providence ! disait-on, et sur quoi nous est-il permis de compter? Que manquait-i

aux Durosnel ? Ils étaient riches, considérés; deux enfants leur étaient venus pour recueillir après eux l’héritage de ces prospérités ; tout allait à leurs souhaits, — et voilà que l’égarement d’un frère vient tout à coup empoisonner cette tranquillité et désoler cette famille hier si heureuse ! Combien avait raison l’abbé *** de dire que la vie ne nous a été véritablement donnée qu’un jour et qu’on l’achète le reste du temps qu’on en jouit!...

Parmi les soutiens les plus chaleureux de madame Durosnel était la femme du président, — femme influente qui était avec madame Durosnel à la tête de la coterie bigote. La présidente avait accaparé tout d’abord les épanchements de la douleur de madame Durosnel ; c’était en vérité un spectacle touchant de la voir, attentive et persistante, soutenir, consoler cette affliction qu’elle n’eût voulu quitter d’un pas. Le sujet de leurs entretiens était incessamment le même : quel autre eût pu les intéresser! — Cependant, comme si elle se trouvait trop cruellement vengée de Maurice par cette désapprobation générale, madame Durosnel ne put s’empêcher de se plaindre un jour à son amie de voir accabler ainsi son malheureux frère. La présidente se récria, — et après l’avoir laissée dire :

— N’accusez pas mon frère, ma digne amie ! reprit madame Durosnel, et que votre affection pour moine vous rende pas injuste. Mon frère est bon, généreux, plein d’honneur : vous n’avez pu comme moi juger son

noble cœur. Il s’est laissé emporter par une irascibilité inconsidérée, et peut-être ai-je eu tort de n’avoir pas assez tenté tous les ménagements pour le ramener.

— Trop généreuse femme ! dit la présidente en lui prenant les’mains, vous pardonnez les offenses et vous voulez encore vous accuser !

— Non ! reprit la Durosnel, mon pauvre frère serait près de moi comme autrefois en ce moment si je n’avais eu l’imprudence de le laisser à ses réflexions et d’attendre de lui-même son retour. Vous me faites meilleure que je ne suis : j’aurai peut-être un grand reproche à me faire un jour, — car, ajouta-t-elle comme pénétrée, notre malheur est plus grand que vous ne pensez...

— Que voulez-vous dire, au nom du ciel ? Vous me mettez dans une inquiétude mortelle. . .

— Oui, notre malheur est affreux, poursuivit madame Durosnel comme parlant à sa propre pensée — et puisse-t-on jamais n’en soupçonner toute l’étendue !

— Achevez, je vous en conjure...

Alors madame Durosnel, qui paraissait se défendre avec peine contre un irrésistible besoin d’épanchement, ne put résister plus longtemps et elle avoua ses tristes craintes. — Le caractère faible, irrésolu et parfois fantasque de Maurice avait dès sa jeunesse donné sur son état mental des inquiétudes qu’on avait depuis voulu oublier : une femme indigne avait pu en effet s’emparer par des manœuvres de cet esprit faible et l’ex-

plosion d’un mal longtemps concentré venait d’avoir lieu. Les derniers actes de Maurice, — ses transports extraordinaires,-— ses épouvantables accusations contre son beau-frère, — - la fureur qui éclatait dans son libelle décelaient trop sûrement la terrible atteinte î... On ne pouvait malheureusement plus douter lorsqu’on avait assisté aux premiers symptômes, à l’invasion de cette frénésie. . .

La présidente, de saisissement, joignait les mains. — Madame Durosnel alors voulut revenir sur une confidence qu’elle avait laissée échapper dans un de ces moments où le chagrin fait oublier les nécessités de la discrétion. — Si ce cruel secret venait à se répandre, quels effets en résulteraient pour l’infortuné Maurice, pour les intérêts maternels même de madame Durosnel ! Elle supplia son amie d’oublier ce qu’elle venait de dire. La présidente la rassura : — son amie pouvait-elle craindre de voir trahir une confiance ainsi placée, lorsque les conséquences d’un mot imprudent devaient être si pernicieuses?... Ce serait trop indignement reconnaître une aussi belle et franche amitié !...

— Le lendemain, tout Limoges était au fait de la prétendue folie de M. de la Mothe-Houdan : cent histoires couraient sur cette nouvelle et s’embellissaient, en courant, de détails et de complicatioas, toutes romanesques et sentant leur littérature, qui faisaient le plus grand honneur à l’imagination limousine.

Madame Durosnel se plaignit à son amie, qui nia : elle n’était pour rien dans ces bruits, — et on savait déjà depuis longtemps dans la ville, dit-elle, ce qu’elle avait appris seulement la veille de madame DurosneL

Cet incident ne pouvait manquer d’amener à madame Durosnel la visite d’un certain magistrat, ami particulier du fabricant, — personnage fort pénétré de son importance et serviteur assidu de la dévote dont la vertu lui inspirait un respect stupéfiant. L’intimité familière dont une femme aussi parfaite et d’habitudes si réservées daignait l’honorer, formait son plus beau titre de gloire. Il se signait presque lorsque sa bouche s’emplissait du nom de madame Durosnel dont il eût canonisé les pantoufles. Avec la sévérité rude et craintive d’un serviteur dévoué qui parle à son jeune maître étourdi, il adressa des reproches à la femme de son ami : — la présidente se trouvait encore là.

— ' Comment ne m’avez-vous pas encore parlé de cela? dit-il. — Et Durosnel qui ne m’avertit de rien ! — Mais cette affaire est très-grave, et vous êtes tout à lait dans votre tort. On ne doit pas laisser aller ainsi les événements au hasard dans une pareille circonstance. Vous êtes mère : vous avez à défendre des droits sacrés, et la loi vous donne les moyens de conserver dans votre famille une fortune qui lui appartient.

— Ne me parlez pas de cela ! murmura madame Durosnel abattue. Jamais je n’aurais le courage de proclamer notre malheur, cette honte !.

— Si ce malheur, ~ tout accidentel et personnel,

car votre famille est connue dans le pays, — poursuivit le magistrat, — si ce malheur de M. de la Mothe-Houdan était encore secret, jve comprendrais peut-être, sans les approuver, vos honorables scrupules. Mais il est loin d’en être ainsi : ce mystère est aujourd’hui de notoriété publique. Vous avez à sauvegarder vos intérêts et les siens mêmes, — car il vous remerciera, s’il revient un jour à la raison, — et vous ne porterez aucun tort à votre frère en accusant une maladie que personne n’ignore...

— .... Et, poursuivit la présidente, vous aurez même la satisfaction d’excuser, par la divulgation de cette maladie, le scandale que les désordres de M. Maurice ont causé parmi les honnêtes gens.

— - Cruels amis, dit la dévote émue, que me demandez-vous ?...

Après un silence :

— Et qui sait, reprit-elle avec une ironie amère, si on n’irait pas nous accuser d’avidité...

Ses deux interlocuteurs firent le même geste d’indignation, — mais c’était le président qui avait commencé...

— Qui oserait émettre un aussi odieux soupçon? déclama-t-il. — Et ne serions-nous pas là, nous !

Les instances redoublèrent. L’argument des devoirs maternels fut surtout ramené avec une éloquence fort magnifique de la part du conseiller. — Mais on ne put rien obtenir de cette sœur sublime.

— M. Durosnel, dit-elle, avait pensé à ce que vous venez me proposer ; mais je lui ai répondu, comme à

\ous, que mon cœur ne pourrait jamais se résigner à une pareille détermination.

C’était assez pour une première fois : — le courrier de ce jour emporta pour M. Durosnel une lettre de quatre lignes ; il fallait qu’il arrivât à Limoges — immédiatement.

A son tour il allait paraître en scène, et le terrain était assez bien préparé.

M. Durosnel fut de Lavis de tout le monde contre sa femme. — Voici peut-être, dit-il, le seul point sur lequel, depuis notre mariage, nous n’ayons pas été d’accord ; elle ne veut rien entendre.

La ligue générale contre madame Durosnel se fortifia, avec une nouvelle énergie, de l’assentiment du mari : chacun blâmait cet excès de délicatesse. — En même temps, les amis de Durosnel lui reprochaient de ne pas savoir vaincre une détermination si déraisonna ble. — Force fut enfin à madame Durosnel de se sou mettre et de laisser faire.

La demande en interdiction fut lancée près le tribunal civil de Limoges.

Il serait difficile de peindre l’effet que produisit sur Maurice l’assignation qu’il reçut à Paris. — Ce dernier coup lui manquait !... — Annette frémit : elle crut le voir succomber à une nouvelle attaque qui n’eût pas sans doute pardonné. Elle voulait le suivre à Limoges ; elle n’osa insister après un refus sec et absolu : trem-

blante, elle le vit partir le jour même sans délai ni préparatifs. A peine Maurice, dévorant son humiliation et en proie à toute l’indignation de sa haine, lui donna-til un adieu.

Annette alors sentit son cœur faiblir : le malheur, plus fort qu’elle, la terrassait. Elle n’avait plus qu’à craindre et elle devait tout craindre. Sa pensée ne quitta pas Maurice : déchirée par ses cruelles anxiétés, Annette oubliait presque sa fille...

Maurice s’était dit qu’il n’avait qu’à paraître à Limoges, que sa présence seule allait écraser, réduire en poudre ses ennemis. Par malheur, la prévention, — la prévention terrible ! l’avait devancé. Sa brusque arrivée étonna : l’étonnement, en province, c’est déjà de l’hostilité. — « Encore un coup de tête ! » dit-on. De ses amis, les uns étaient passés aux Durosnel et les autres l’évitèrent ; il avait refroidi les plus dévoués par ses imprudentes violences. Au lieu de trouver l’accueil au moins impartial auquel il s’attendait, il vit que sa présence était embarrassante, que l’on cherchait à esquiver ses explications et ses plaintes. Chacun l’observait curieusement, à la dérobée. Ces mille regards, braqués sur lui avec une insultante et insupportable opiniâtreté, l’irritaient, comme les moucherons du lion, et lui portaient la plus sensible blessure. — Trop haut de cœur pour mendier ce qu’on lui refusait, la simple permission de se défendre, Maurice se replia sur luimême et concentra les froids dédains qu’il ressentait de cette injustice stupide. —• Il attendit avec impatience

le moment de se justifier d’une manière éclatante devant ses juges.

Il ne se doutait pas des amertumes qui lui étaient réservées là encore. Il avait arrêté qu’il se défendrait, cette fois enfin, lui-même, et, pour mieux assurer son éclatante réhabilitation, il s’était promis de modérer les élans comprimés de sa colère, de ne plus fournir d’armes contre lui. Ses juges, il les connaissait. Avec plusieurs d’entre eux il avait eu des rapports familiers. S’il ne pouvait, hélas ! s’attendre à les trouver comme autrefois disposés à une bienveillance affectueuse, tout au moins n’avait-il pas de raison pour suspecter leur bonne foi et leur équité. — Lorsqu’il comparut dans la chambre du conseil, devant le magistrat chargé de l’interroger, lorsqu’il lui fallut répondre à une série de questions humiliantes, d’une puérilité honteuse, si simples parfois qu’elles en devenaient embarrassantes, Maurice soupçonna alors les difficultés réelles et effrayantes de sa position. Il sortit de cet interrogatoire, abattu, presque découragé. — Ce qu’il put apprendre des dispositions présumées des autres membres du tribunal et surtout sur le président dévoué aux Durosnel, ne dut pas contribuer à le rassurer.

Au grand jour de l’audience publique, la salle ne fut pas assez grande pour contenir un public nombreux et non moins impatient au dehors qu’au dedans : Limoges entier était là.

Lorsque Maurice parut, pâle et grave, tous les regards se portèrent sur lui. Ceux des assistants qui ne l’avaient

pas revu depuis l’année précédente, témoignaient leur étonnement du changement de ses traits. — Maurice s’assit — et Pavocat des Durosnel commença sa plaidoirie.

Après un exorde insinuant, — comme dit le manuel, — l’avocat débuta par expliquer la situation de la famille qu’il représentait. Il s’étendit longuement sur le formulaire des vertus et mérites de la maison Durosnel. Ce ne fut qu7 après avoir obtenu pour cette première partie, terminée par une péroraison sans fin, un murmure approbateur de l’auditoire, qu’il passa au fait de la cause. — Là, dès le principe, il développa cette tactique de tirer parti des moindres faits, des circonstances les plus insignifiantes pour les présenter, avec une apparence de concordance, en préliminaires alarmants. Il représenta peu à peu l’existence entière de M. de la Mothe-Houdan dissipée dans une inaction dangereuse et inexplicable vu les avantages qu’il aurait pu déjà tirer de sa fortune, de son nom et des propositions renouvelées de son beau-frère, de prendre, ne fût-ce que par considération pour l’opinion publique qui s’étonnait, quelque part à d’honorables travaux, — propositions chaque fois obstinément repoussées. Il tira de cette inaction, mais sans trop appuyer sur ce point, la déduction d’un appel forcé, inévitable, à de dangereuses distractions, à des excitants pernicieux. — Venant ensuite à ce brusque départ de Maurice pour Paris, qui avait si justement étonné et inquiété sa famille, il raconta les détails d’une séduction opérée, non par Maurice, mais

sur Maurice par une fille — domestique de sa sœur — que la charité elle-même de madame Durosnel avait dû abandonner et dont la suite des événements ne démontrait que trop la funeste habileté. Au milieu des désordres de cette liaison honteuse et plus honteusement encore affichée, qui attestait l’oubli de tout sentiment des plus vulgaires convenances sociales, des égards dus à une famille honorable et de toute dignité personnelle, on choisissait au hasard, à l’appui de l’argumentation, une note facturée, de total assez élevé en effet, et l’une des pièces curieuses du procès. Cetle note, — je ne sais comment on avait pu se la procurer, — constatait la satisfaction donnée par M. de la Mothe-Houdan, dans le premier enivrement de sa passion, à quelque fantaisie originale dont l’inspiration n’était venue véritablement que de lui. Si la bizarrerie de ce caprice choquait d’abord les idées provinciales, la somme considérable — et assurément sans proportion avec la fortune de Maurice — qu’on y voyait affectée semblait surtout quelque chose de monstrueux, d’énorme. La demande y trouvait le texte le plus fécond pour attaquer, sur ce premier aveu, le chapitre trop long de dilapidations insensées dont il était encore impossible de constater d’un coup d’œil ou même seulement de prévoir les désastreux effets, et qu’il était surtout si nécessaire d’arrêter.

Mais c’était lorsqu’elle arrivait à la première scène entre M. de la Mothe-Houdan et sa sœur que l’accusation avait beau jeu. La fureur incompréhensible avec laquelle il avait premièrement accueilli les affectueuses observations de sa sœur, cette persistance

sauvage à rester sous sa tente lorsque la plus généreuse tendresse se désolait à attendre et à solliciter inutilement son retour; enfin, cette subite résolution de se# venger de cette tendresse par une manœuvre aussi perfide que cruelle, — l’acrimonie de ses moindres discours, ses attaques pleines de fiel et sans pudeur contre des parents qu’il aurait dû bénir, sa conduite frénétique devant les juges consulaires de Paris qui s’étaient presque vus forcés de le faire expulser du tribunal, la rage impuissante d’un horrible pamphlet que son beau-frère avait généreusement pardonné , ce spasme permanent, tous ces scandales inouïs qui avaient soulevé une réprobation unanime, n’attestaient-ils pas suffisamment l’égarement de cet esprit marqué du doigt vengeur? Quelle autre preuve voulait-on que cette provocation abominable, impie, éclatant dans le sanctuaire même de la Justice, pour mettre à l’abri de ses propres fureurs un homme si dangereux que la vipère s’empoisonnerait à le mordre ? Quelle autre pensée pouvait ici animer une famille honorée par tous, dont le désintéressement était trop connu, et lui faire vaincre ses légitimes répugnances , pour soulever ce procès malgré les rejaillissements d’un éclat honteux? — Fallait-il invoquer enfin cet accès terrible, dont les traits contractés de ce malheureux portaient encore la trace et qui semblait ne l’avoir abattu que pour achever, par une sorte de justification matérielle, de constater que la colère divine l’avait irrévocablement frappé !...

L’avocat du roi — un ancien ami de M. de la Mothe- Houdan — reprit ensuite un à un tous les arguments de

)a demande , ajouta quelques développements, — et conclut, avec l’accent d’une conviction sincère et grave, à la nécessité de l’interdiction.

Maurice, livide ! les lèvres crispées , se demandait si ses oreilles ne le trompaient pas, si ses yeux étaient sûrs, s’il était en ce moment devant un tribunal appelé à prononcer sur lui. — Et un doute épouvantable finissait par se glisser dans son esprit... — Il entendait, pour la seconde fois , ces accusations, proférées d’une voix soutenue , dans un ordre bien logique, par un homme qu’il connaissait raisonnable et sérieux, auquel il n’avait jamais donné le moindre motif d’inimitié. Le sang bourdonnait à ses tempes : il fermait les yeux pour bien interroger face à face sa pensée : « — Voyons, se disait-il en frissonnant au début de cet examen, raisonnons de sang-froid !... » Et il se répétait encore cette exhortation effrayante: « — Raisonnons!.... Tous ces hommes qui sont là et bien d’autres qui sont hors d’ici, tous s’accordent contre moi seul, et mettent ma raison en suspicion, s’ils n’ont pas prononcé déjà que je l’ai perdue. Qui doit avoir raison, — raison! — d’eux ou de moi?... Il faut bien me dire que mes idées, à moi, sont quelquefois confuses : sans m’occuper de la difficulté de les exprimer, qui peut n’être rien, — à moi, pour moi-même, elles ne s’offrent pas toujours sans quelque indécision, sans une espèce de lutte intérieure, je l’ai remarqué!... En outre, j’ai été dernièrement frappé d’une maladie qui atteint l’organe où on met la pensée... Je vois ma famille, — ipême ma sœur, qui m’aimait tant ! — m’ae-

cuser les premiers. Pourquoi suis-je seul contre tous ? tous ! . . . Je souffre horriblement : il est impossibleque je souffre ainsi sans quelque cause, sans l’avoir mérité... — Est-ce que , en effet, je serais fou? se demanda-t-il terrifié. Peu à peu ce soupçon absorbait toutes ses facultés pensantes, annihilait tout autre effort de sa volonté ; bientôt ce devint une conviction : — Maurice se sentit fou : il fut au moment de cesser la lutte déchirante, atroce, de s’abandonner à l’irrésistible tourbillon qui l’entraînait, — et de pousser un grand cri qui s’échappait malgré lui du fond de sa poitrine... Puisqu’il était fou ?... — Jamais il ne fut de plus héroïque effort que celui qu’il s’imposa lorsqu’à la première question du président, Maurice de la Mothe-Houdan concentra toute son attention pour écouter et répondre...

La secousse intérieure qu’il venait d’essuyer l’avait utilement distrai t de ses autres préoccupations : il énonça ses premières réponses avec une netteté, un calme qui parurent étonner l’auditoire. Mais lorsque les questions du président le rappelèrent peu à peu au sentiment de la situation et que son cerveau fatigué fut de nouveau sollicité par la fièvre de ses souvenirs, Maurice enfourcha tout à coup celle de ses idées qui ne craignait pas de rivale auprès de lui. U commença à expliquer à ses juges ses plaintes et ses griefs en termes qui devinrent si. virulents que le président l’arrêta par une première observation.

Il se fit un mouvement dans l’auditoire.

Maurice, qui n’entendait plus qu’une voix en lui, poursuivit sa narration avec une exaspération croissante ; il fut interrompu de nouveau :

— Je v;ous invite, monsieur, dit avec sévérité le président, à ne pas oublier en quel lieu vous êtes : je ne souffrirai pas qu’ici vous fassiez de la diffamation.

Maurice tressaillit : une de ses blessures était touchée...

— Et moi, je ne suppose pas, monsieur le président, dit-il avec aigreur, que vous veuillez étouffer ma défense ou me dicter ce que j’ai à dire. Gomment pourrez vops établir consciencieusement votre décision, si vous m’empêchez de signaler les infamies. . .

— Monsieur, dit le président. . .

— .... dont j’ai à me plaindre ? poursuivait Maurice. Puis-je contenir mon indignation lorsque je rappelle tout le mal que m’a causé un misérable, un voleur ?...

— Monsieur, s’écria l’avocat du roi en se levant, je vous enjoins de vous taire. N’ajoutez pas un mot ! — J’aurais dû prendre déjà des conclusions contre vous, si un sentiment facile à apprécier ne m’avait arrêté.

Maurice, qui écoutait les yeux dilatés et fixés sur la figure du président , les poings fermés et agité d’un tremblement convulsif, se retourna alors vers l’avocat du roi, et reprit avec une voix éclatante :

— Oui ! un misérable et un voleur ! — Et vous, plus misérables encore, qu’il a achetés pour me perdre!...

Le tumulte fut à son comble. On entraîna Maurice .

L’interdiction fut prononcée.

îr>fi LE MIROIR AUX ALOUETTES.

Cette scène inouïe dans les fastes de la cour de Limoges fut pendant plusieurs jours Tunique sujet de conversation dans la ville. Elle donnait une confirmation éclatante aux droits des Durosnel, qui reçurent, avec une tristesse du meilleur goût, les félicitations condoléantes de leurs amis, c’est-à-dire de tout le monde.

Partout on témoignait un douloureux étonnement en parlant de ce changement extraordinaire de M. de la Mothe-Houdan, qu’on avait vu si doux autrefois, si affable et si brillant, et qui était devenu pour chacun un objet de crainte et même d’horreur.

Quelques-uns le plaignaient , mais alors ceux-là surtout faisaient retomber toute leur haineuse indignation sur la misérable qui avait perdu un si galant homme. — Si Annette, tout à fait oubliée par Maurice, et qui attendait chaque jour des nouvelles avec une inquiétude dévorante , eût suivi la pensée qu’elle eut plusieurs fois grand’peine à repousser , d’accourir à Limoges avec son enfant pour apprendre le sort de Maurice , la population entière se fût réunie pour la lapider.

Lne seule voix, mais une voix bien obscure et bien faible, défendait encore avec un courage inutile la fille de l’horloger Lassagne. C’était la vieille Parfait, qui repoussait avec indignation les accusations proférées contre sa fille, et, sans se prononcer contre madame Durosnel dont elle respectait la piété, soupçonnait par la seule intelligence de sa tendresse qu’au fond de cette triste affaire quelque chose peut-être n’était pas éclairci. La vieille Parfait, toute courbée et doqt ces malheurs

blanchissaient les derniers cheveux, se redressait pour dire que ceux qui accablaient son enfant absente auraient un jour à rendre compte de leur acharnement. Qui donc, mieux qu’elle, pouvait parler d’Annette? qui l’avait mieux connue, qui avait vu de plus près ce cœur sensible et bon qu’elle déliait le vice de souiller?

Elle allait comme autrefois ouvrir à Annette sa maison, ce dernier refuge contre le monde méchant.

Parfait ignorait qu’ Annette ne devait pas même recevoir cette offre impossible...

Maurice était retenu en prison : les menaces qu’il avait proférées lorsqu’il s’était vu arracher de l’audience, le soin de la sécurité publique prescrivaient cette mesure.

Elle n’était, hélas! que trop sérieusement motivée.— La raison de Maurice avait succombé. Depuis la scène du tribunal il était en proie à une monomanie furieuse. Tout l’espoir qu’on pouvait peut-être conserver, c’était, si sa constitution ébranlée résistait au choc de l’inexorable maladie, de réduire peut-être un jour ce mal en une folie plus douce...

Madame Durosnel alla solliciter des juges Tautorisation de faire transférer son frère dans une maison de santé à Paris. A la satisfaction immédiate de cette demande s’opposaient certaines formalités que madame Durosnel* obtint par ses supplications de voir lever. — Est-il nécessaire de dire que la persistance qu’elle mit à arracher ce consentement, avant lequel elle se refusa un seul instant de repos, lui valut les plus respectueux et sympathiques égards et acheva de lui concilier l’estime générale. Le Durosnel, dont sa femme voulut se faire accompagner partout, et qui s’unit à ses instances avec la plus généreuse ardeur, eut aussi sa petite part de ce triomphe.

Lorsque l’on dut transporter M. de la Mothe-Houdan dans la voiture qui l’attendait, madame Durosnel, attentive même à ces derniers préparatifs , l’entrevit qui luttait avec désespoir contre ses gardiens pour ne pas quitter son cachot. Maurice , la figure ensanglantée , fut entraîné enfin. Il n’aperçut pas sa sœur derrière la grille.

La dévote avait pâli : — était-ce le remords?...

On ne pouvait choisir pour curateur de Maurice M. Durosnel , que les convenances , représentées par madame Durosnel , eussent d’ailleurs empêché d’accepter. H eût été difficile de confier cette mission en des mains plus honorables et plus magnanimes que celles de ce digne conseiller à la cour de Limoges, si dévoué à

la maison Durosnel , avec lequel nous avons déjà fait connaissance.

Le resplendissant conseiller reçut de la main droite de Durosnel ce que celui-ci restait devoir à M. de la Mothe-Houdan, et le réintégra immédiatement dans la main gauche du vertueux beau-frère. Cet important conseiller agissait en homme sage qu’il était : par qui en effet les intérêts de Maurice eussent-ils pu être mieux défendus que par sa propre famille ?

Cela fait, le conseiller prit son essor vers Paris après avoir arrêté ses instructions.

Il tomba de grand matin chez Annette. — Elle était déjà sur pied : les soucis sont matinals et les mères aussi.

Elle avait accouru ouvrir , palpitante : était -ce lui, enfin? — Mais à l’aspect de ce visage inconnu, tout confit de gravité sotte et sentant la mauvaise nouvelle d’une lieue, Annette s’attendit à quelque malheur.

— Mademoiselle... dit-il.

Mais, à ce début, il s’aperçut, malgré sa clairvoyance habituelle, que la pâleur de la jeune femme augmentait d’une façon inquiétante. — Annette fut obligée de s’asseoir :

— Mademoiselle...

— Vous arrivez de Limoges, monsieur? demanda-telle d’une voix altérée.

— Effectivement , mademoiselle , répondit le magistrat.

Aux nouvelles questions précipitées d’Annette, il ré-

pondit d’abord sans vouloir s’expliquer plus amplement et pour prendre les choses par ordre, que M. de la Mothe-Houdan avait dû arriver à Paris l’avant-veille. — Mais il se vit forcé de renoncer à guider la conversation lorsque Annette dont l’anxiété s’accrut à ses paroles demanda quel motif avait pu empêcher M. Maurice d’arriver chez elle. — Que signifiait cela? Est-ce que M. Maurice était malade? Et encore cette raison eût-elle mieux dû, au contraire, l’amener vers elle.

Le conseiller annonça alors qu’en effet M. de la Mothe-Houdan était malade , — et enfin il nomma la terrible maladie. . .

Annette tordit ses mains jointes et arrêta sur le berceau de sa fille un regard déchirant, qu’elle ramena ensuite, mais inerte et mort, sur le conseiller.

Elle voulut lui dire de poursuivre son récit : la parole se desséchait au fond de son gosier et n’arrivait pas à ses lèvres. — Elle fit seulement un geste .

Le conseiller raconta alors en détail les événements qu’elle ignorait.

Elle écouta, immobile et muette, cette longue narration. — En la terminant, le narrateur annonça solennellement que madame Durosnel, qui n’acceptait pas cependant la paternité de son frère, se chargerait de l’enfant.

— Jamais, monsieur ! dit Annette en se dressant.

Elle venait de retrouver toute sa force : — après Maurice, elle aussi comprenait tout enfin. Dans le long panégyrique que l’ami des Durosnel avait développé, elle avait saisi la pensée secrète de cette

lutte où l’infortuné Maurice, vaincu, laissait sa raison.

— Pauvre et généreuse victime ! se disait-elle, qu’ontils fait de toi ?

Et elle étreignit son enfant sur son sein comme pour le défendre. — Ces monstres voudraient encore sa fille ! — mais ifs ne t’auront pas, toi, au moins !...

Le conseiller tombait des nues à ce refus inexplicable. Il détailla à Annette les avantages sans nombre qu’elle retirerait pour sa petite fille — et pour ellemême peut-être — d’une offre aussi belle ; il célébra les vertus,' la charité de madame Durosnel, qu’ Annette avait été à même d’apprécier.

Il était non moins surpris que mécontent d’échouer dans cette mission, à la réussite de laquelle madame Durosnel lui avait paru tenir beaucoup : quel effet édifiant cela aurait eu dans Limoges ! — Madame Durosnel allait être bien fâchée de ce contre-temps !

Le digne homme jouait de tout son cœur son rôle dans ce dernier acte de la comédie des Durosnel, péripétie qui eût couronné si magnifiquement l’œuvre entière.

— Que ferez- vous donc de cette enfant ? insistait-il, ne pouvant se résoudre à abandonner encore la partie. — Il faut réfléchir un peu dans la vie, ou bien on ne fait que des sottises.

— Veuillez être sans inquiétude à ce sujet, monsieur, lui répondit Annette, je ne crois pas que les privations puissent atteindre un enfant auprès de sa mère.

— Et voilà où vous vous trompez! Idées romanesques!... Vous vous repentirez un jour de ne pas m’avoir écouté ; car enfin vous ne pouvez pas garder votre fille avec vous?...

— Qui pourrait donc m’en empêcher ?

— Allons donc ! Est-ce qu’une jeune femme qui a votre figure va s’embarrasser d’une enfant qui pleure et crie à la journée ! Si elle était grande, au moins... Mais probablement vous ne comptez pas vivre toujours seule, parce que M. de la Mothe-Houdan n’est plus là. — Eh bien, vous verrez qu’un beau matin votre fille...

— Monsieur! dit Annette, dont toutes les pudeurs étaient blessées, — vous faites une chose indigne en m’insultant ainsi. S’il vous est trop difficile de vous rappeler que vous êtes ici chez moi, vous pouvez vous retirer à l’instant.

— Chez vous ! — répliqua le conseiller tout rouge. — Eh ! qui vous a dit cela,- encore ? Vous êtes ici chez moi, mademoiselle, — chez moi qui représente, comme tuteur à l’interdiction, M. de la Mothe-Houdan!

Annette, sans répondre un mot, se dirigea vers la porte en enveloppant son enfant. Elle descendait déjà l’escalier : le conseiller courut après elle en la rappelant. — Il était fâché de la voir partir ainsi, car ce n’était pas un méchant homme ; mais il ne comprenait pas comment il avait pu la blesser.

— Quelles cervelles ! se disait-il. — Hé ! — hé ! mademoiselle ! remontez donc, s’il vous plaît. Pensezvous qu’on n’ait pas d’entrailles ?

Mais Annette était déjà dans la rue. Lorsqu’elle se

vit avec son enfant, abandonnée, sans asile, alors enfin elle put pleurer. . .

— Autre folle ! grommelait le conseiller. Où va-t-elle ? demandez- le-moi ? — Encore si elle avait eu Eidée d’emporter quelque chose!...

Annette avait pris le chemin de la maison de santé où Eon avait transféré M. de la Mothe-Houdan.

Elle s’adressa au directeur de cet établissement pour être admise auprès de Maurice ; mais le directeur, obéissant aux ordres de la famille et que l’on avait mis au fait des antécédents, répondit par un refus poli préparé à Eavance. Il s’excusait sur ses instructions et sur une défense absolue du médecin de la maison, absent en ce moment, qui voulait éviter au malade toute commotion.

Annette se sentait mourir. Quoi ! n’avoir pas même cette consolation de revoir ce pauvre être qui souffrait là, à côté peut-être, derrière cette muraille! Le séparer même de son enfant ! Et, sans elle, sans Annette, qu’allait-il devenir, privé de sa raison ? Qui pourrait remplacer ses soins d’épouse... — Mais elle ne pouvait invoquer ce titre...

— Je vous supplie, au nom de Dieu ! monsieur, disaitelle au directeur, dont elle inondait les mains de larmes, — permettez-moi seulement de le voir — seulement une seconde! Àccordez-moi cette grâce. — Si vous saviez combien je suis malheureuse, vous ne me la

refuseriez pas... Exaucez-moi, monsieur, par pitié, — et cette bonté vous sera comptée un jour !...

Emu, quoi qu’il fît pour s’en défendre, le directeur finit par consentir, — mais pour cette unique et dernière fois ! — Annette, qu’il conduisit par un couloir sombre, se précipita vers une espèce de lucarne...

Elle aperçut Maurice...

Il était assis, morne, dans une chaise spéciale à pans de bois... Elle lui tendit sa fille...

Maurice ne sembla pas voir l’enfant, — mais il regarda fixement Annette.

Il ne la reconnaissait pas.

— Mon Dieu! fit-elle en tombant à genoux, étouffée par les sanglots, — mon Dieu ! avec quelle rigueur vous me punissez !

Yves revenait* de la Suisse. Son voyage avait eu d’heureux résultats ; son patron créait une maison succursale d’horlogerie qu’Yves devait diriger. Mais son absence

avait été bien longue : une année au moins s’était écoulée, mois par mois, morcelée par les espoirs successifs d’un retour toujours ajourné. Son maître, pour le mettre' tout à fait en état de conduire leur entreprise nouvelle et l’initier aux opérations de haut commerce, l’avait contraint à un séjour de trois mois dans la première fabrique de Genève. Craignant alors que sa rentrée en France ne fût indéfinitivement ajournée, Yves avait écrit à Paris plusieurs lettres restées sans réponse.

— Dans quelle position vais-je la retrouver? se demandait-il inquiet de ce long silence... Sans doute, telle que je Fai laissée, sans certitude d’un lendemain, exposée toujours avec son enfant à toutes les chances équivoques, — car cet homme n’aura jamais le courage de faire son devoir et d’accepter sa part trop légitime de responsabilité.

Et Yves soupirait... il avait toujours dissimulé à Annette cette peine insupportable — et tant d’autres ! — de voir dégradée et dans une honte probablement sans issue, cette femme à qui il avait prodigué toute la vénération de son amour.

Il fut surpris d’apprendre, par le messager qu’il envoya, qu’ Annette avait quitté la maison, et depuis n’avait pas reparu. Il prit le parti d’aller y chercher luimême des informations. — Alors il apprit tout ce qui s’était passé en son absence.

Où était cette malheureuse fille ? Qu’était-elle devenue ? Avait-elle eu la force de supporter tant d’épreu-

ves? — Yves, dévoré de mille craintes, chercha vainement Annette dans Paris. — Après une vingtaine de jours uniquement consacrés à de vaines tentatives, il se mit à parcourir les environs de Paris, en commençant par les zones les plus rapprochées, décidé à s’acharner sans fin ni trêve à une découverte qui intéressait le repos de sa vie.

11 apprit enfin que mademoiselle Lassagne existait dans une des dernières maisons d’un des faubourgs. Il y courut.

La maison était* de piètre apparence. Yves grimpa jusqu’au second étage — le toit s’arrêtait là — et tourna une clef.

Annette était couchée avec son enfant sur un grabat, — presque Punique meuble de ce misérable logis. — Pâle et décharnée, elle se mourait de chagrin, de misère et de maladie.

A l’aspect d’Yves, — comme galvanisée, — elle se souleva et lui tendit ses bras sans vigueur ; — puis elle regarda son enfant avec un sentiment ineffable. — Le sauveur était arrivé à temps : — elle mourrait seule !

Yves, debout, la contemplait, déchiré par ses regrets et sa douleur. — Tel était donc le dénoûment de cette vie qu’il eût si précieusement, si religieusement conservée !

— Pauvre martyre ! se dit-il tout bas. — Deux Ion-

gués larmes coulaient sur ses joues. Il prit la main d’Annette.

Elle fit un effort pour lui rendre son étreinte.

— Pleurez, Yves ! — murmura-t-elle d’une voix qui s’éteint, — oui, pleurez ma jeunesse perdue... ma beauté perdue... — mon honneur perdu !.., Vous seul et ma sainte bienfaitrice — vous m’avez aimée... toujours!... malgré mon indignité!... Vous venez me consoler... encore même dans ce dernier moment... J’avais peur... je croyais que ma petite fille... elle, — innocente !... Que Dieu soit béni !... — puisqu’il vous envoie,... voudrait-il donc..', me pardonner !...

Elle s’affaissa tout d’un coup, on eût dit qu’elle n’avait attendu que l’arrivée d’Yves.

Elle était morte.

Yves ne pouvait le croire... Par ses paroles égarées, par ses sanglots, il voulait rappeler cette âme envolée...

Mais bientôt, — comme si la gravité solennelle de la mort modérait peu à peu l’égarement de son désespoir, il s’agenouilla pieusement, — et* déposa sur le front d’Annette le même chaste baiser qu’ autrefois un soir, la veille de son premier départ, dans la salle basse de la maison du vieux Lassagne...

Puis il emporta dans ses bras l’enfant endormie.

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