‹ Le miroir aux alouettesChapitre 2 sur 11 · EN · texte numérisé non relu

EN

A GAVARNl, A LONDRES.

r A vous qui, du ns votre Œuvre , monument impérissable de nos vices, de nos erreurs et de nos niaiseries , avez fait aumône d'immortalité à cette triste maison que tious verrons s'écrouler demain , — à vous, penseur aussi ingénieux et profond que peintre charmant , — à vous, Maître, et souvenir d’un admirateur enthousiaste , d'un ami fervent .

( Prison de Clichy , le . 1850.) Nadak.

Comme quoi le soleil ferait tout aussi bien de ne pas se lever pour tout le monde , — et ce que contenait le mystérieux sac vert .

— Il me sembla qu’on venait de frapper...

— Toc, toc, toc, — toc ! •

Encore ?

Eentr’ouvris les yeux tout juste ce qu’il fallait pour consulter ma montre, — la grande cheminée d’en face.

(I) Le tilre de. ces pages indique la date à laquelle elles furent écrites. L’auteur n’a ici, non plus que dans l’élude suivante, presque rien voulu modifier, préférant conserver l’impression du moment et laisser au lecteur le soin d’en faire la part.

no

Le soleil en dorait à peine l’extrême sommet ; mes pensionnaires les moineaux se querellaient sur ma fenêtre : — la rue était muette.

Les avais-je bien entendus, ces «quatre petits coups, échelonnés trois par un, saccadés et discrets, ce signal que j’attends si souvent, comptant à mon cœur, — cette autre de mes horloges et qui avance toujours (comme a dû dire l’ami Murger) les tierces de secondes qui m’en séparent?

Impossible. 11 n’y a personne encore dehors à cette heure, — et je l’ai quittée très-tard hier au soir. — Je rêve!... — Et je me rendormais...

— Toc, toc, toc, — toc!

Cette fois je fus d’un bond à bas du lit. — Décidément, c’est elle! — Et je courus ouvrir.

Ce n’était pas elle. C’était un monsieur que je ne connaissais pas du tout.

— Ah! ! !... — fis-je en regardant, les yeux écarquillés, le monsieur, qui se confondait en salutations et en excuses; — et qu’est-ce que vous demandez?

Le monsieur saluait et s’excusait toujours. Moi, j’étais debout, gardant ma porte entf 'ouverte, — cette brave porte que les créanciers n’ont jamais vue de dos.

Il me fut enfin donné de comprendre, parmi tous ces coups de chapeau, que le monsieur avait, en effet, à me parler.

CLIGHY EN 1 850.

— Assurément, lui dis-je, monsieur, on ne vient pas troubler d’aussi matin le repos des gens.

Encore des coups de chapeau. Je ne bronchais point et ne livrais passage : seulement, les zéphyrs de l’escalier me donnaient avis que mon costume était peu doublé. En outre, n’ayant dans ma hâte trouvé qu’une pantoufle, je ne possédais qu’une moitié insuffisante de mon centre de gravité :

— permettez-moi, monsieur, interrompis-je, je n’ai pas pour habitude de tenir des conversations à clochepied. Vous aurez la peine de revenir.

— C’est qu’il s’agit, monsieur, (toujours saluant) d’une affaire qui vous intéresse fort. — Au reste, je ne demanderais à votre complaisance qu’une minute...

— Eh bien! qu’est-ce?

— Mais, recouchez-vous donc, monsieur, je vous en supplie. Vous allez prendre froid. . .

Comme si ce n’était pris déjà! Je me recouchai; le monsieur était entré, et il s’assit. — Encore des cérémonies et politesses; la sortie de Don Bazilio n’est rien auprès de cette entrée. 11 nvécœurait. *

— Monsieur, dit-il enfin avec le plus aimable sourire, je viens pour M. L..., auquel vous devez depuis bien longtemps. Est-ce que vous ne pourriez pas terminer cette petite affaire?...

J’examinai alors mon — monsieur. Ce n’était qu’un individu peu brossé et assez piteusement vêtu, quarante-cinq aqs à peu près, large d’épaules, d’une musculature des plus respectables selon toute apparence , le

teint allumé, le nez haut Me ton, les favoris roux taillés en côtelettes, comme on dit, l’œil émérillonné, la voix cassée à coups de petits verres, des pieds de mulâtre dans des souliers de janséniste; quelque chose du mouchard, de l’avocat de justice de paix et du tambour de la garde nationale. — Enfin, le créancier ou son ayant-cause, — l’ennemi!...

Et moi qui l’avais introduit dans la place !

— S’il y a si longtemps que je dois à M. L..., répondis-je, il ne lui eût pas coûté beaucoup, ce me semble, d’attendre deux heures de plus pour vous envoyer ici. Néanmoins, puisque vous voilà, je vous prie de dire à M. L..., monsieur...

Ici de ma part un discours fort long. — J’avais à établir, d’abord, de ma part, toute bonne volonté, puis les causes d’impuissance et finalement une combinaison récente qui allait me permettre de donner satisfaction à tous mes créanciers à la fois.

Notez que j’étais éloquent, et d’autant plus que je n’exposais là que la vérité vraie.

Cependant, je m’aperçus que mon homme ne me prêtait qu’une attention médiocre : il promenait autour de lui son regard, examinait les localités, et était visiblement distrait par une énorme tête d’Arabe, belle étude de Preault, qui me couvre un grand lé de tapisserie. Je crus n’être pas assez persuasif et je chauffai à toute vapeur ma péroraison.

Je n’avais point terminé encore que j’entendis comme un bruit du côté de la porte. — Mon visiteur se leva, et un nouvel intrus fit irruption.

Gelui-ci portait une belle redingote noire, à basques un peu longues, un pantalon noir, un gilet de satin noir uni, une cravate blanche, — et une chemise.

Le premier me dit alors, toujours doux comme miel :

— Ne vous dérangez pas, je vous prie; c’est mon patron.

Son patron? Patron de quoi? Patron en quoi ? — Et comment diable celui-ci était-il entré? L’autre l’attendait donc (cela m’en avait tout l’air, d’ailleurs), qu’il avait laissé la porte entr’ouverte?...

— Eh bien ! mon cher monsieur , dit agréablement le — patron, — cette petite note de M. L..., voyons, qu'en faisons-nous?

— Ah çà! mais, répondis-je, vous auriez bien pu, vous, mon cher monsieur aussi, venir au moins en même temps que — monsieur. Voilà une heure que je lui raconte toutes mes affaires, et il faut que je recommence !

Et je recommençai. Mais, au bout de quelques minutes, m’interrompant :

— Voyons! me dit avec bonhomie le patron, il s’agit d’une misère : ça ne monte même pas à mille francs.

— Une misère!...

— Pour un artiste comme vous, bah !... Les artistes, ça fait ce que ça veut de ses doigts ; vous puisez l’argent, vous autres. Ah! j’aurais bien aimé ça , moi, mais tout le monde ne peut pas travailler dans la même

CL1GHY EN 1850.

partie, donc ! — Voyons, mon cher monsieur ***, payez cette petite bêtise.

— Je vous dis que cela m’est impossible.

— Allons ! allons ! yn peu de bonne volonté !

Je commençais à éprouver une impatience féroce.

— Quand je vous répète...

— Eh bien ! tenez : donnez moitié, prenez échéance pour le reste, — et nous arrangerons cela.

— Non.

— Un if-compte, au moins?

— Pas un centime!

— J’en suis désolé — (ici, il se leva) ; mais (ne vous inquiétez de rien, tout ira bien) j’ai reçu des instructions de M. L... (veuillez ne vous point tourmenter; les artistes! nous connaissons ça!) et voici une petite contrainte par corps que je suis chargé d’exécuter contre vous : je suis — garde .du commerce! ! !

— Bigre ! ! ! m’écriai-je.

Et faisant voltiger les couvertures, je me trouvai assis sur le bord de mon lit, les jambes ballantes, bras tombés, bouche béante.

Mon homme, lui, tirait de sa poche, pour constater son titre, une chose quelconque d’une étoffe bleue, je crois, que je vis à peine.

J’étais abasourdi. Pour la première fois je me trouvais en face du Minotaure, devenu si féroce aujourd’hui et insatiable, que vieux Crétois comme jeunes

CLIGHY EN 1850.

lui sont bons, — de la bête apocalyptique qui a nom Contrainte par corps, dont la tête commence par un papier timbré et dont la queue se termine en un verrou bouclé.

— Ne vous tourmentez pas, me dit le garde du commerce; j’ai disposé notre petite affaire pour le mieux : nous allons nous rendre chez M. le président Debelleyme,et comme vous n’êtes pas. négociant, il va certainement vous mettre en liberté. C’est Y histoire d’une petite heure — au plus. — Vous êtes un charmant garçon, et moi, d’abord, je me mettrais dans le feu pour un artiste. Voulez-vous me promettre de ne pas chercher à nous planter là en route ?

— Ma foi oui.

J’avais assurément toutes les facultés pour gagner le large de balcons en balcons ; dans la rue même , je pouvais avec mes jambes, ces jambes qui faisaient l’admiration du colonel Amoros, laisser, en deux bonds, à distance des gardes du corps plus agiles que les miens, sans autre désagrément ni scandale à cette heure où les passants ne passent pas encore. Mais j’ai pour la loi, sous quelque habit ou formule qu’elle m’apparaisse, fût-ce sous les espèces d’un garde du commerce et d’un recors, un respect tout anglais. Puis, je ne savais pas ce que c’est qu'une prison ; et enfin je croyais naïvement à ce que M. E... — c’est son nom — me disait, et je comptais bien ne pas faire avec lui un voyage de long cours. — Ceci pour excuser ma faiblesse auprès du débiteur puriste et aguerri qui serait tenté de m’en vouloir.

Donc, M. E...dit un mot à l’oreille de son homme qui sortit, — sans oublier de me saluer.

— Nous n’avons plus besoin de lui , du moment que j’ai votre parole; je l’envoie rejoindre dans la rue son camarade.

— Ah! vous êtes trois?

— Ils sont deux! me répondit E..., un peu susceptible et majestueux. Je n’ai pas voulu faire monter l’autre, pour ne pas éveiller trop la curiosité de votre concierge.

— Obligé!

Je fus bientôt habillé, et nous descendîmes.

Les deux recors causaient en se promenant de long en large sur le trottoir désert.

— Pstt ! fit A .

Les deux hommes se rapprochèrent, — et voilà que nous descendons la rue en petite caravane.

Cependant, quelque chose me paraissait faire défaut dans toute cette ordonnance : le fiacre traditionnel que j’avais toujours entendu figurer dans ces sortes d’histoires. Je tenais, puisque le sort en était jeté, à passer par les formes régulières, sans faillir à une, à être arrêté en tout selon le rite.

— Permettez! dis-je à E...., j’ai toujours entendu parler dans ces circonstances d’un fiacre, et je n’en vois pas. Où est notre fiacre? produisez-le, si l’on ne m’a trompé , ou je déclare que je fais toutes mes réserves. Je ne me sers jamais de ce genre de voitu-

CLTCHY EN 1850.

res, mais puisque j’ai une si belle occasion de me voir dans un fiacre, je veux aller en fiacre !

— Votre observation est parfaitement juste, me répondit sérieusement M. A.... Vous avez droit à un fiacre, dont le prix de location rentre dans les frais d’arrestation , que vous paierez plus tard , mais que votre créancier doit avancer aujourd’hui.

— A la bonne heure, et j’y tiens d’autant plus.

— Aussi veuillez remarquer que je vous conduisais à la première place de voitures, et que nous y voici. — Hé ! cocher !

— Mais c’est une citadine, dis-je désappointé.

Un de ces messieurs monta le premier comme par

distraction d’homme mal élevé ; E . insista très-

obligeamment pour me faire passer devant lui .et ne s^assit qu’ après moi sur la seconde place de fond. Notre quatrième vint ensuite.

Remarquez en passant, je vous prie, que rien n’est aléatoire dans ces détails; que tous ces petits arrangements de politesse sont combinés d’après un formulaire dicté, revu et corrigé par l’expérience et combiné contre les velléités d’évasion.

— Cocher, rue . — chez M. le président De-

belleyme, me dit E...

Le cocher sourit le plus finement qu’il lui fut possible, de l’air d’un cocher qui dit : Connu! — Et nous voici en route.

J’étais préoccupé. E... aime à causer.

— Je me demande souvent, dit-il tout méditatif,

CLICIJY EN 1850.

pourquoi les cochers sont toujours crottés, eux qui ne vont jamais à pied. Ça ne peut donc pas être parce qu’ils se crottent.

— Alors, répondis-je à peu près par manière d’acquit, c’est peut-être parce qu’ils ne se décrottent jamais.

E... est resté pensif.

Je regardais le second recors. C’était à peu près le même type que le premier ; la même allure, le même œil apoplectique, le même visage vultueux , — vultus vultuo sus , — comme dit cette admirable technologie des médecins, qu’on emploierait si souvent, sauf pédantisme — on la savait. Notre — quatrième — portait sur ses genoux un paquet enveloppé d’une serge verte, nouée des quatre coins.... Je tenais mes yeux fixés sur ce paquet vert, qui me paraissait, vu les soins du porteur, destiné à jouer son rôle dans le redoutable drame qu’exécutent ces gens-là tous les jours. J’en détournais vainement mes yeux et ma pensée; il me fallait toujours y revenir , tant il était placé tout juste en face de moi, tant il me paraissait gros de mystères et de terreurs. A coup sûr, le cocher du Stuhlwagen, dans cette légende allemande qui m’a fait passer de si mauvaises nuits, était moins désagréablement préoccupé de l’outre de cuir noir que le voyageur inconnu mit sous leurs pieds, qui grouillait et d’où s’échappaient des voix qui criaient : Pour l’éternité ! pour l’éternité !

Pendant que le cher E... s’efforçait de soutenir à lui seul la conversation, qiie je songeais à mes affaires,

— et au sac vert, — et que les deux recors ne songeaient probablement pas à grand’chose, nous étions arrivés chez le président. — E.... descendit seul, refermant sur nous la portière du fiacre.

Bientôt il revint :

— Il noüs faut attendre un petit quart d’heure, dit-il. M. le président déjeune. Vous est -il agréable de descendre ?

J’acceptai. — Les deux recors firent comme nous.

Nous nous trouvions devant la boutique d’un pâtissier.

— Mangeons un gâteau ! me dit E...

— Mangeons-le !

Nous mangeons des gâteaux. E... verse deux verres de Madère — et se met en colère lorsque je veux payer.

Chez M. Debelleyme, il se trouve que j’ai tort, et que mon créancier a raison.

— Mais, dis-je...

— C’est entendu! dit la justice.

— C’est entendu! dit E... en m’entraînant. — Et nous revoilà en fiacre.

— Ah bah! au fait, qu’est-ce que cela me fait? m’écriai-je tout gaîment. Je vais passer quelques jours làbas ; je paierai ou je plaiderai quand je commencerai à m’y ennqyer, voilà tout, — et j’aurai vu des choses que je ne sais pas.

J’avais pris tout à coup mon parti, et j’étais complètement au pair de la situation.

ISO

— Tout n’est pas encore désespéré, me dit E..., consolateur ; nous allons passer chez votre créancier. . .

— Qu’appelez-vous désespéré ? dis-je. Est-ce que j’ai des airs de naufragé de la Méduse ? Mon créancier est un imbécile, et une demi-heure de votre aimable conversation, E..., me paraît préférable à une journée d’entrevue avec tous les créanciers de l’univers réunis. A Clichy, cocher! et gaîment. — Mais, avant tout, E..., dites-moi ce qu’il y a dans cet affreux paquet vert qui me porte sur les nerfs ?

— Des contraintes par corps.

— Tout plein ?

— Tout plein.

— Oh ! ! !

J’avais raison de m’en défier, du sac vert.

— 11 nous arrive souvent, m’expliqua E..., de rencontrer très-inopinément un débiteur que nous cherchons depuis des mois entiers. Dans ce cas-là, vous comprenez que nous avons besoin de notre artillerie pour procéder sans désemparer. Ensuite, attendu qu’une arrestation nous prend toujours une journée, ou du moins nous en écréme la meilleure moitié ; comme mon étude — (son étude! ) — ne chôme pas , et que je n’ai pas qu’un seul débiteur à qui songer, si je manque mon premier, je vais tomber sur le second.

— Ainsi, si vous ne nf aviez pas trouvé chez moi...

— Oh ! pour vous, j?éfais sûr de mon affaire ; mes deux hommes vous avaient couché cette nuit.

« — Couché?

— Oui, — vous avaient attendu hier au soir jusqu’à ce qu’ils vous eussent vu rentrer. Tenez, en vous trouvant chez vous ce matin, vous avez donné un jour de grâce à un de vos voisins, que j’aurais pincée défaut de vous.

— Un voisin? Qui donc?

— Ça, ça me regarde! — et E... rit.

La glace est rompue, je cause, je cause, — et E..., donc! beaux-arts, politique, modes, — ■ modes! — E... parle de tout et de bien d’autres choses encore. Les deux recors, cependant, tiennent leurs yeux braqués par chacune des deux portières, — à tout hasard et à toute rencontre. L’affreux sac vert danse gaîment aux cachots de la citadine.

Je constate qu’E... est réactionnaire.

— Parbleu !...

— Nous sommes arrivés! ! !...

CLIGHY EN i 850c

Des odeurs. — Aux séparés. — Envoi à l’Académie dns inscriptions. — Une rencontre. — Genre deseriptif. — La dette folle.

A part l’effet, — infailliblement produit sur un nouveau

— par le nombre et l’épaisseur des portes à traverser, l’énormité théâtrale et niaise des serrures qui s’ouvrent et se referment sur votre passage, — l’impression la plus désagréable en entrant dans la maison de Clichy, c’est l’odorat qui la perçoit. Vous vous sentez aussitôt imprégné de cette odeur moite, moisie, que l’on rétrouve dans toutes les communautés. Il y a dans cette odeur permanente et toujours la même, contre laquelle le ventilateur est impuissant et avec qui le calorifère s’entend à merveille, toutes les odeurs humides, fades, nauséabondes,

— pomme, chien mouillé, drap, colle de pâte, vieilles douves, peinture de M. Ingres. C’est l’odeur de la salle basse, où on mettait nos paniers à l’école ; c’est le réfectoire du collège, les couloirs de l’hôpital, la caserne, l’atelier du tailleur. J’ai éprouvé au matin des deux premières nuits de ma captivité des douleurs de tête contre lesquelles je n’ai trouvé qu’un remède : dormir 1a. fenêtre ouverte, — prophylactique universellement

employé d’ailleurs dans la maison tant que durent les nuits d’été. Mais pendant l’hiver, comment ces pauvres gens font-ils ?

E.., m’avait accompagné jusqu’au greffe, où je pris congé de lui après avoir donné au greffier mes nom, prénoms et qualité. Après quoi le greffier me commit à un gardien qui me conduisit, en passant devant le parloir et le dernier guichet de la prison, au bâtiment des séparés.

C’est un petit corps de logis où les nouveaux venus attendent l’accomplissement des formalités de l’écrou ou plutôt du délai , toujours préalablement ordonné même sans demande, par le président, qui vous laisse, avant l’incarcération définitive et officielle, pour vous libérer — si vous pouvez — les deux ou trois heures qui suivent l’arrestation. Nous verrons ensemble un peu plus tard tous les atermoiements, tous les moyens dilatoires çt échappatoires que le législateur a pris comme à tâche de réserver au débiteur. On dirait qu’il veut ruser avec cette immorale loi de la contrainte par corps qu’il semble être honteux d’appliquer.

C’est aussi dans le bâtiment des séparés que l’on relègue disciplinairement le détenu qui a troublé l’ordre de la maison, — cas très-rare.

C’est là encore qu’est confiné le détenu qui se trouve déjà, ce qui se voit quelquefois, incarcérateur d’un autre détenu; le réglementde la prison s’opposant absolument, dans sa sagesse, à toute rencontre entre l’incarcérateuret l’incarcéré.

GLICHY EN 1850.

Cette partie de la prison est privée de tous les agréments de l’autre. La solitude règne dans les quelques cellules qui la composent et dans la cour qui est petite, peu visitée du soleil, et où les mousses vertes enca: drent les pavés qu’elles rongent.

J’ai vu dans cette cour deux inscriptions. La première manque tout à fait de gaîté :

«Il Y A DANS CETTE COUR 3,998 PAVÉS.»

Tout simplement. C’est bref et cela dit beaucoup de choses. J’en tombai tout triste : cette inscription sent son prisonnier. Ce besoin d’une occupation, fût-ce la plus puérile, cet appel aux ressources les plus idiotes contre l’inaction, me donnaient froid au dos. J’aimais mieux l’araignée de Pélisson ; — mais les araignées de feu la Bastille étaient peut-être moins rétives à l’enseignement primaire que les araignées pour dettes.

Seconde inscription : celle-ci stigmatise un séparé disciplinaire :

Robert, insurgé, condamné par le jury a dix

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