ANS DE FERS, AU PAIN ET A L?EAU, ET A DORMIR QUINZE HEURES PAR JOUR
Signé : le président a mort.
{Le nom — effacé.)
J’aime mieux celle-là. Les quinze heures par jour de sommeil forcé sont terribles; mais cela se sent vivre,
cela a envie de bouger, cela manque de résignation, celle des vertus négatives — et sujette à horions — qui m'est le plus antipathique.
Il y a encore quelques croquis : — un monsieur, — très-laid et qui a des favoris en collier, que je soupçonne beaucoup de personnifier l'incarcération. — Ce monsieurmythe est accroché à quelque chose qui a bonne envie de ressembler à une potence. — Deux profils peu flattés de ***. — Ceci rentre dans la politique.
C’est tout.
On m’appelait.
— Une lettre, monsieur, me dit un gardien.
— Et qui peut m’écrire? il n’y a pas dix minutes que je suis ici.
— C'est un détenu.
J’ouvris et je lus :
«Bonjour, monsieur, et bonne venue ! Nous vous attendons impatiemment, mes amis et moi, bien que nous eussions préféré faire connaissance ailleurs.
» Avez-vous déjeuné? ***.
» ( Nous nous sommes rencontrés un soir chez *** ; vous rappelez-vous ? ) »
Le nom du signataire m’était inconnu.
— Comment ce monsieur sait-il que je suis ici ?
— Il vous aura vu passer au guichet.
J’écrivis un mot de remerciement, que le gardien alla remettre ; il me rapporta le déjeuner accepté. — Il me
restait encore une heure, mon repas fait, jusqu’à l’entrée : je l’employai à écrire quelques lettres.
Enfin on vint me chercher pour m’introduire. Mon nouvel ami m’attendait à la porte et nous échangeâmes tout d’abord une poignée de main.
Je le reconnus. Nous nous étions rencontrés en effet, l’hiver précédent, chez un ami commun ; c’était un garçon de trente-cinq ans, moitié mathématicien, moitié philosophe, assez indifférent à tout, et, à défaut d’espoir, conservant un regret : celui d’avoir laissé se gaspiller autour de lui un patrimoine assez important.
Je m’excusai de ne m’être pas rappelé son nom.
— Cela ne fait rien, me répondit-il : ici je m’appelle le numéro 33, — et si vous le voulez bien, vous serez, vous, le 37, en prenant une cellule voisine de la mienne, qui s'e trouve vide et assez bien exposée.
Nous montâmes à la cellule 37, accompagnés du gardien qui me fit reconnaître mon mobilier : — Une couchette en fer, — une paillasse, — deux matelas, — un traversin, — un oreiller et sa taie, — une paire de draps, — deux couvertures, 1 — deux petites tables, — trois chaises, — une serviette, — un torchon.
La location de ces belles choses — non compris une armoire-placard attenant au mur et qui est en partie immobilière — se paie 30 centimes par jour, retenus sur le franc quotidien alloué par l’incarcéra teur. Cela fait, au bout de l’an, une location de 108 francs pour des objets qui en valent à peine 70. — C’est payé.
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Nous descendons au préau couvert. Dans les escaliers, au préau, des détenus vont et viennent; il y en a qui rient, il y en a qui chantent. Visiteurs et visiteuses me paraissent fort gais aussi.
Dans le préau, longue galerie soutenue dans son milieu par une colonnade de bois, je vois un billard — toujours occupé, me dit-on, par les détenus ou les gardiens ou les deux, — une table de lecture pour les journaux, une cantine, un cabinet littéraire. On joue aux dominos, on joue aux dames, on joue au trictrac, on joue aux cartes.
Nous passons dans le jardin ; il est spacieux et fort beau. De grands arbres, des bancs peints en vert sous les bosquets, des fleurs. G^est un vrai jardin, et vous pouvez y voir encore contre le grand mur, dans la charmille, les restes d?un nid que les merles y ont maçonné au dernier printemps. — Là encore, des jeux : les boules, les quilles, le tonneau.
— ■ On ouvre à six heures du matin, me dit mon ami le 33, la porte de votre cellule : vous pouvez dès lors, si vous ne préférez rester au lit, aller au préau, au jardin, chez vos voisins, toute la journée. Les visiteurs sont admis depuis dix heures et partent à sept (1). A huit heures, évacuation du jardin, rentrée au préau ou dans les cellules, à volonté. C’est surtout le moment du jeu: les parties s’engagent de tous côtés : piquet, écarté,
(I) Les heures de visite accordées par le réglement et pour la saison d’été, sè trouvent ici prolongées par la bienveillance du directeur. — En hiver, lçs visiteurs portant a quatre fleures.
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bouillotte ; quelques-uns taillent, sans le dire trop haut, un baccarat ou coupent un lansquenet. Un loto formidable est organisé religieusement pour chaque soir au préau. — A dix heures, rentrée dans les cellules; on vous boucle chacun chez soi, et vous pouvez conserver votre bougie allumée jusqu'au matin, si cela vous est agréable. — Et voilà l’Ordre et la Marche du Bœuf- Gras I comme on disait du temps où il y avait des bœufs gras. — L’ordre du bœuf-gras / quelle littérature !
— Mais tout cela est charmant ! dis-je enthousiasmé, et je vois que je ne vais pas m’ennuyer ici.
Le 33 hocha la tête.
— Attendez, dit-il gravement, et vous m'en reparlerez. — Avez-vous remarqué, reprit-il, comme quoi l’Odéon est un théâtre voué à la Tragédie? Architecture à la grecque, il n’a même pas besoin de décors pour jouer ces choses-là : il n'y a qu’à le retourner, comme une peau de lapin. C'est la prédestination. Vous enverrez là d’excellents compositeurs et les meilleurs musiciens y faire de magnifiques opéras, vous y fourrerez les plus belles jambes du monde pour y danser les ballets les plus ravissants, le résultat, la fin sera toujours la Tragédie, parce que l’Odéon sera toute sa vie une boîte à tragédies, comme Clichy est une cage à prisonniers. Ce qui constitue la prison, — c’est-à-dire la chose la plus attentatoire, la plus humiliante, la plus vexatoire, la plus cruelle que le génie méchant des hommes ait inventée — c’est la grille, c’est le barreau, c’est l'impossibilité de sortir, c’est la privation du droit d'aller et de ve-
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nir, comme disait si raisonnablement M. Marrast. Voici bien des jeux, des femmes, des ombrages, des fleurs ; mais supposez un nouveau directeur strict, supprimez toutes ces concessions, — retranchez, surtout, notre Société Philanthropique, — retournez la peau de lapin, — et nos bosquets s’en vont, le pavé reprend sa place usurpée par le gazon, le billard est démoli, le Système cellulaire presqu’absolu remplace la vie commune,
— et voilà la Tragédie ! Donnez-moi alors des nouvelles de votre gaîté ?
« Je vous assure, — continua mon nouvel ami le 33,
— que tous ces faux dérivatifs (ces jardins, ces jeux, ces joies factices) sont de piètres ressources, — à l'user, — contre le Mal du dehors. Voici tout à l’heure huit mois que je passe ici ; je n’ai trouvé en somme qu’un remède contre l’ennui; c’est en moi-même. Je pense et je lis. (Il avait, en effet, un volume sous le bras.) — Eh ! qu’est-ce que vous voulez faire de tous ces gens-là qui nous entourent ? — Ils sont tous fous à lier.
J’examinais mon ami le 33.
— Fous à lier. Je vous parle sérieusement. — J’ai fait un peu de médecine dans mon temps, et j’ai suivi la clinique du docteur Leuret. Eh bien ! Clichy c’est Bicêtre.
« D’abord tout le monde ici, comme à Bicêtre, veut s’en aller : premier symptôme. Remarquez cette fausse activité, ce mouvement sur place, hypocrite et sans but. Voyez ces fous se promener de long en large, les uns
avec méditation, les autres à pas précipités, et regardant les barreaux comme oiseaux pris de filet.
«Tous croient toujours qu’ils sont sur le point de sortir : second symptôme,' — comme si, ajouta-t-il avec un découragement comique, on sortait jamais de prison une fois qu’on y est entré ! Prenez le premier venu ; à la première question ou observation, vous allez voir arriver l’inévitable : — «Oh î comme je sortirai probablement » avant huit jours!... » Quelques-uns disent trois jours, d’autres, deux ; beaucoup, demain. Et sans désemparer ils vous le démontrent. Le cas énoncé, les déductions suivent. La logique de ces sortes de raisonnements est parfaite, seulement la conséquence forcée est toujours un bail de trois, six, neuf, — quand je ne dis pas trentesix mois. Vous rencontrerez des indifférences apparentes, des résignations très-bien jouées ; —mensonge ! tous n’ont qu’une pensée, permanente, incessante : la rue ! et ils n’en croient être qu’à une enjambée. Tenez, ce grand 1 05 que vous voyez là-bas, — un ex-directeur d’une compagnie d’assurances quelconque, — il avait d’abord paru prendre son parti de' faire ses trois ans, et il savait bien qu’il les ferait. Mais lorsque l’ennui a commencé à le prendre, la folie du même coup Ta gagné. Il s’est imaginé, je ne sais sur quelles démarches ni quelles es- 9 pérances, qu’on allait lui ouvrir la porte. Ce n’est pas vrai du tout ; mais allez le dépersuader ! Plus il va, — c’est-à-dire plus il s’ennuie, — plus il est convaincu. Voilà trois jours qu’il fait grande toilette de ville dès le matin ; il va attendre toute la journée, comme hier, comme avant-hier, comme demain, les yeux et la cer-
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vjeüe braqués sur le guichet d'entrée, qu’on le vienne prendre. S’il n’a pas mis ses gants et son chapeau, c’est pour ne pas humilier les autres. — Celui-là est au dernier période, à l’état sur-aigu, mais tous les autres sont atteints, croyez-le bien, à profondeurs diverses. — Vousmême, je parierais que vous comptez nous quitter bientôt?
— Sans doute; mais moi c’est bien différent...
Le 33 partit d’un éclat de rire, et je me mis à rire aussi.
— Là ! vous voyez ! Ça commence ! — Et, ce qui est assez caractéristique dans tout ceci, c'est que chacun — tout se sait ici — qui connaît les affaires de son voisin, voit parfaitement clair dans les illusions de ce voisin et tout trouble dans les siennes : c’est le fou qui se moque de l’autre fou et se croit sage. Chacun a la prétention d'être honoré d’une exception tout exprès faite pour lui, comme les malades toujours persuadés que leur mal, fût-ce le plus vulgaire bobo, leur est tout spécial et nouveau dans la science. C’est l’histoire de ces littérateurs départementaux que nous voyons débarquer tous les jours à Paris exprès pour nous découvrir la lune. Maintenant, il y a, c’est vrai, parmi ces pauvres gens quelques désespérés bon teint, quelques sages. Mais, c’est, hélas ! comme dans tous les Bicêtres possibles, et cela ne dérange rien à mon analogie. Vous en verrez aussi. qui, tout en comptant bien sortir demain, si ce n'est aujourd’hui, croient ne pas s’ennuyer ici; je ne regarde point ceux-là comme les moins malades. Ce n’est là, au reste, que des cas tout particu-
liers ; voici bien cet imbécile de G..... qui va s’imaginer, lui, qu’il s’ennuie, comme s’il avait assez d’esprit pour cela. Je vous dis que vous trouverez ici un exemple pour chaque page du très-curieux traité de Brière de Boismont sur les' hallucinations. Passons ces détails, et arrivons aux autres diagnostics généraux.
«Tout le monde ici a la rage d’écrire, — comme les faiseurs de conspirations et le feu roi Louis-Philippe, — et d’envoyer des lettres au dehors, comme si lettres et recommandations pouvaient changer quelque chose à ce qui est et doit être, réchauffer un ami tiède, activer un homme d’affaires indifférent. Cette monomanie épistolaire, qui dans les maisons d’aliénés ne s’observe que chez quelques individus, tient tout le monde ici.
— Ma foi ! dis-je gaîment , je confesse que là vous avez raison, car la première chose que j’ai faite en arrivant, ç’a été de demander au gardien, papier, plume et encre.
— Je le sais bien, et c’était inutile : il connaît la maladie, comme l’infirmier à l’hôpital, et il vous eût apporté tout cela de lui-même. — Je crois n’avoir pas besoin de vous signaler une autre analogie saisissante : les costumes. Le carnaval est ici permanent. C’est le pays des rédingotes décagénaires, des robes de chambre invraisemblables , des casquettes impossibles. Vous voyez ici des élégants, — le 4-5 par exemple, qui ne quitte pas ses gants blancs, même dans sa cellule, et qui couche avec, dit-on, — porter de sang-froid des bonnets de coton et des chapeaux de paille cassés, engés, déficelés, qu’un ^chiffonnier négligerait au bas
d’une borne. Avez-vous jamais rien vu d’aussi inouï et impertinent que ce gros Anglais qui se promène là-bas, intrépide, avec cette manière de veste en bazin blanc, si courte, dont la toute petite queue de morue arrive à peine à la boucle du gilet ?
(( Pour passer aux genres et sous-genres, établissons que la catégorie la plus nombreuse se compose — comme dans toutes les maisons d’aliénés — des fous par orgueil, vaniteux et menteurs. Pas un ne veut avouer une position embarrassée ou médiocre, une imprudence, un faux calcul. Quand on vous dira qu’on a été arrêté pour dix mille francs, lisez cinq cents ; c’est le taux des réductions. En outre, pas un n’est ici pour son compte, c’est convenu : on a obligé un ami ; toujours l’éternelle histoire de la signature prêtée. S’ils voulaient, ils paieraient : rien de plus facile, mon Dieu ! mais ils préfèrent s’entêter, ne pas céder. C’est leur affaire. — Cette folie de la vanité est essentiellement humaine, elle devait être ici la plus commune, et je lisais justement, quelques instants avant votre arrivée, dans Jean Paul... pourvu que je retrouve le passage... il est joli... — Ah î voici :
» Le vaniteux et la vaniteuse surtout sont tout aussi difficiles à corriger que le joueur; voici pourquoi : la plupart des péchés demandent une occasion, une certaine condition première, depuis le troisième jusqu’au dixième commandement inclusivement. On ne peut pas violer à chaque instant la sainteté du mariage, ni le dimanche, ni sa parole ; il est aussi impossible de calomnier en soliloque que de jouer aux quilles ou de se
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battre en duel tout seul. Et d’ailleurs il y a beaucoup de péchés remarquables qiTon ne peut commettre qu’à la foire de Pâques, au jour de l’an, au Palais-Royal ou au Vatican ; d’autres, tels que les péchés royaux, margraviaux et princiers, dans lesquels on ne peut tomber qu’une fois dans toute la vie. Mais se louer mentalement ! rien de plus facile à faire, le jour, la nuit, Pété, l’hiver, incognito, partout, dans la chaire, au prater, sous la tente du général, derrière un traîneau, sur le trône, dans toute l’Allemagne, surtout à Weimar. Et cet arbre à baume immortel d’où s’exhale une fumée d’encens qui nous réjouit intérieurement, on voudrait nous l’enlever, nous le couper?... Oh! non... (1) »
« Nous voici arrivés aux plus intéressants de ces fous, aux plus dignes de pitié : aux fous amoureux. Non ! quelle que soit la faute, quel que soit le crime, — fût-il sacrilège, fût-il parricide, — ma main se dessécherait plutôt que de fermer sur le fou, qui aime, la porté d’une prison : trop lourde est la responsabilité. Trouvez une autre peine : celle-ci dépasse trop et accable la force 1 humaine; elle devient monstrueuse parce qu’elle est disproportionnée. Comprenez-vous ce qui se passe dans la cervelle d’un prisonnier qui attend toute une journée la femme qu’il aime et qu’il soupçonne? Heure à heure, minute à minute, seconde à seconde, goutte à goutte de plomb fopdu, la journée s’écoule, — et elle ne vien
(1) Titan , cycle XVIII (Jean-Paul Richter).
pas ! Il y a cinq minutes encore — les dernières — pour l’entrée des visiteurs : va-t-elle venir? — Elle n’est pas venue, je ne puis plus la voir aujourd’hui ; demain, viendra-t-elle? Et le soir, quand l’affreux soir du prisonnier arrive avec ses ténèbres, ses tristesses, ses angoisses, ses fièvres, il se demande : Que fait-elle en ce moment ? Voici l’heure du gaz, des spectacles, du bal, du plaisir : où est-elle? et avec qui? — Et alors les souvenirs, et commence Y instruction rétrospective : — Un soir, je me, rappelle qu’elle est rentrée bien tard, pâle. Elle s’était hâtée, cependant, et elle venait de courir, car sur sa poitrine sa guimpe était moite... Tel autre jour, elle a fait un geste singulier, à mon bras, lorsqu’un homme a passé... Où avais-je donc déjà vu cet homme?... — Cours après cet homme, mon soupçon ! cours après cet autre ! cours après elle partout, parles rues, par les alcôves! — Comptez les grincements de dents, comptez les sueurs, comptez les sanglots, comptez les sursauts et toutes les fois que le pauvre fou se retourne sur sa couchette qui gémit — delirium tremens, — tous ces transports furieux, d’où il retombe dans les abîmes des pleurs, jusqu’à ce que l’aube vienne distiller, avare, ses lueurs lentes et froides sur ce cerveau qui bout et lui faire la charité d’un instant de trêve et de sommeil, — Aujourd’hui , voyezvous, il l’attendra encore, comme la veille, celle qui n’est pas venue hier, et demain encore, et après, — et peut-être ne veut-elle plus revenir jamais. Comme la bête fauve blessée et captive , il garde dans sa plaie le dard, sans espace pour le secouer, jusqu’à ce qu’il y
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pourrisse et qu’il tombe. — Pour ce misérable, n’y a-t-il pas là de quoi devenir fou, s’il ne Pétait déjà? ...
» Nous avons ensuite, et enfin, —la variété des fous à projets. La plupart attestent qu’à leur sortie, leur première besogne sera de tuer leur incarcérateur : malheureusement, les créanciers qu’on assomme se portent généralement assez bien. Nous rencontrons ici quelques accès de folie furieuse. — D’autres établissent dans la maison des amitiés à n’en plus finir, des liaisons à perdre haleine, et quand ils sont guéris, je veux dire quand ils ont fait leur temps, ne remettent jamais les pieds ici et oublient même le nom du Pylade laissé en arrière. — D’autres hallucinés s'ingénient à améliorer — cette manie est respectable — le sort des détenus, se créent ici un univers autour duquel pour eux tout gravite, écrivent à l’Assemblée Nationale, au préfet de police, au président de la République, et combinent les différents procédés de constituer à chaque prisonnier pour dettes trois mille livres de rentes. — Je prends mes repas avec le 48, — que je vais vous présenter tout à l’heure, — homme doux, gai, aimable, d’une humeur toujours égale et d’un bon sens qui m’avait surpris. C’était une résignation complète, et il se trouvait même heureux ici, où il avait enfin connu la tranquillité, ne *se voyant plus réduit, me disait-il, comme dehors, pendant toute sa vie, au métier de garçon de recettes, uniquement occupé à porter de l’argent à ses créanciers à mesure qu’il en recevait. — Je me disais, le voyant toujours le même au bout de deux grands mois passés qu’il était ici et que nous vivions ensemble : Parbleu! en voici unau
moins qui résiste ! Mais, ne voilà-t-il pas qu’hier, en dînant, sans motifs, sans provocation, il me regarde fixement entre les deux yeux et me dit : « — Mon cher, » j’ai pensé à une belle affaire, qui peut en huit jours » nous mettre hors d’ici et nous rapporter beaucoup » d’argent : Un Journal de la prison de Clichxj. Il y a )> là cent mille francs à gagner. — Oh ! oh ! — Je sais » bien que ce n’est guère, me répond -il — mais » aussi je n’ai pas compté les annonces ! »
uEh ! mon cher 37, quelle tête résisterait, pour laisser de côté la cause première, la captivité, cette vie apathique et idiotisante comme la vie militaire, — au loto à perpétuité, qui se joue tous les soirs, dans ce préau? Vous le verrez ce soir ce loto frénétique : ils sont trente, quarante, cinquante, autour de cette grande table, qui attendent un chiffre, ne pensent qu’à ce chiffre, donneraient tout, à ce moment-là, voire leur main -levée d’écrou, pour ce bête de chiffre. Et quelles têtes ! Oh ! les beaux maniaques, et la belle galerie d’hallucinés ! Je vous en montrerai qui, trop pauvres ou trop avares pour prendre leur part à ce grand banquet du loto, se campent tout debout derrière un des joueurs, adoptent sa fortune et ses cartons, et jouent à blanc, histoire de se procurer gratuitement de petites émotions. Il y en a d’autres qui font des bassesses pour obtenir d’un joueur ambitieux et trop chargé de cartons la suprême faveur et confiance de lui en tenir un : ces commandités sans intérêt s’animent alors, se passionnent, s’exaspèrent ; et quand le quine attendu tombe à côté d’eux, tressaillent de fureur, bousculent leurs cartons, s’arrachent
les cheveux qu’ils peuvent avoir, — et s’écrient qu'ils n’ont pas de chance î
» Mais allons dîner; voici qu’on sonne.»
VARIA : — Pourquoi il n’y a jamais d’évasions. — La chasse aux rats. — Le vestiaire. — Histoire populaire d’un Anglais et de sa canne. — Les sobriquets. — Les malheurs de Marolles. — Les inscriptions. — Apophthegme. — Alphonse Karr et les statisticiens, foux dangereux. — Au loup ! — Le soldat assassin.
— Une mystification. — L’infirmerie. — Ruses de guerre. — Item. — Les recommandés, — Le déjeuner de Jérôme l’Empereur. — Un cheval de retour. — Les visiteurs. — Des boissons.
— Un préjugé. — Le premier quart d’heure, par Gavarni. — • Nombre des détenus. — Les outils. — L’incarcérateur malgré lui. — Au voleur !
J’ai remarqué que mon ami le 33, si charmant garçon qu'il soit, — est prolixe. Si vous le voulez bien nous allons le mettre un peu de côté, car avec lui nous n’en finirions pas, — et nous continuerons, sans guide à théories, au hasard, notre revue de Glichy, par anecdotes, observations, aphorismes. Les couleurs reflétées et les formes se fixeront d'elles-mêmes sur notre tableau qui n’en vaudra peut-être pas moins.
Marchons :
— Rien de plus aisé à Clichy qu’une évasion.
Il ne s’agit que de se faire donner une cellule au troisième étage et sur le derrière. Vous dominez de là l’unique mur de ronde, très-rapproché de vous, au delà duquel sont des jardins abandonnés et le quartier désert de la rue Vintimille. Par une nuit noire, vous lancez l’extrémité d’une ficelle, chargée d’une pierre, à un ami qui attend : la ficelle vous ramène une corde que vous attachez solidement aux barreaux de votre fenêtre — et vous n’avez qu’à vous laisser glisser par-dessus la tête du factionnaire. Rien n’est plus aisé, plus élémentaire, et d’une gymnastique mieux mise à la portée de tout le monde.
On citerait cependant à grand’peine une ou deux évasions, — et voici pourquoi.
Il y a d’abord cette première cause de l’espoir d’un élargissement prochain, espoir qui, sans tenir plus de compte qu’il ne faut des exagération^ de notre 33, s’appuie toujours cependant plus ou moins sur certaines probabilités, ne fût-ce que sur une distraction de l’incarcérateur qui ne déposera peut-être pas, juste à l’heure qui sonnera la fin du mois, sa période , c’est-àdire les aliments pour le mois suivant, — accident qui se répète tous les jours. En outre, on n’est jamais à Clichy que pour un laps de temps qui ne peut excéder un maximum à peu près 'supportable.
Or,, le procédé que j’ai indiqué comporte subsidiairement la fuite à l’étranger, en prévision d’une arrestation nouvelle, et il se complique forcément du sciage préalable d’un barreau de fenêtre, — cas qui constitue le
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délit de bris de prison, délit puni de je ne sais quelle peine, mais assez sévère et beaucoup plus désagréable assurément à subir que la captivité fraternelle de Clichy.
Je suis étonné, seulement, que mon procédé ne soit pas pratiqué davantage par les détenus étrangers, pour lesquels il semble fait exprès, et sans inconvénient, — et je le leur recommande.
J’ai été réveillé ce matin par un grand bruit qui se faisait dans le jardin : on entendait dés cris, des éclats de rire, des trépignements, tout le tumulte produit par une certaine quantité de gens qui courent en différents sens.
J’ai mis le nez à ma fenêtre — et dès que j’ai vu ce dont il s’agissait, je n’ai pas été longtemps à descendre.
C’était une chasse aux rats; les chasseurs étaient douze ou quinze. Pour que la battue fût plus complète on avait obtenu la clef des deux petits jardins du directeur et du greffier, qui ne sont séparés du nôtre que par une claire-voie.
Les rats font pendant la nuit des trous en terre. — Ils ne font pas que cela, et j’ai eu de ce jour l’explication de ces petits cris aigus et à peine perceptibles qui m’avaient la veille au soir inquiété et causé des moiteurs. — Il s’agit de remplir d’eau ces trous, à l’aide des arrosoirs, jusqu’à ce que le rat sorte. Alors chacun lui court sus à coups de pied.
Vous pouvez vous imaginer toutefe les péripéties d’une pareille chasse et la gaîté des épisodes.
Ce matin, nous avons tué sept rats.
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J’ai soumis une observation à l’un des chasseurs : — Pourquoi n’avons-nous pas de bâtons pour la chasse aux rats? Ce serait bien plus commode.
Il m’a été répondu que l’administration ne permettait pas 1’entrée des bâtons ni des cannes. Les parapluies eux-mêmes n’ont pas le droit de dépasser le vestiaire. Une galante libre pratique est réservée en faveur des seules ombrelles.
— Et dans quel but cette interdiction des cannes ?
— On dit que c’est pour éviter les rixes, — quoiqu’il
n’y en ait jamais.
— Mais, d’ailleurs, les queues de billard?...
— Parbleu! — Peut-être, entre nous, cet intérêt si touchant pour les têtes qu’on pourrait casser est-il inspiré par une préoccupation un peu moins Saint-Vincent-de-Paul ; vous savez que la douane du vestiaire prélève un droit de deux sous?...
— Vous m’en direz tant !
La tradition de la prison raconte, au sujet des cannes et des bâtons, une histoire que je vais vous dire :
Les gardes du commerce amènent un jour un Anglais prisonnier. Il répond de fort mauvaise humeur aux ques ■ lions du greffe, et se met surtout en très-grosse colère lorsqu’on veut lui faire déposer la canne qu’il tient à la main.
— Je veux garder ma canne ! dit-il.
— Mais le règlement ne le veut pas ! répond-on.
— Mais si je reste ici les cinq années de ma contrainte, vous aurez toutle temps, jusque là, de perdre ma canne.
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— Votre canne ne sera pas perdue. Voici un numéro qui la représente. Gonservez-le ; elle vous sera rendue en échange à votre sortie.
11 faut bien se soumettre. L’Anglais est écroué, bon gré, mal gré, sans canne. Il passe dix-huit mois dans la maison, où il fait de grandes dépenses et s’entoure d’un luxe princier. On savait que sa fortune lui permettait de payer vingt fois la somme pour laquelle il était retenu ; mais il s’entêtait. Un Anglais!...
Au bout de dix-huit mois, cependant, jour pour jour, mais par une belle nuit, à deux heures du matin, voilà que l’Anglais est pris subitement de l’envie de s’en aller, — de s’en aller tout de suite, à la minute. 11 appelle, il cogne, il fait un vacarme de tous les diables. Toute la maison est réveillée ; les gardiens accourent.
— Je veux m’en aller ! Menez-moi au greffe !
Le détenu qui paie peut s’en aller à l’heure qu’il veut. Vous payez, vous êtes libre. On conduit l’Anglais au greffe ; on éveille le greffier, qui arrive en bonnet de nuit.
— Faites-moi ouvrir la porte ; je m’en vais!
— Rien déplus juste, — voici votre dossier : nous avons un principal de 28,000 fr., plus 7,871 fr. 80 c. Total, 35,871 fr. 80 c.
— Très4)ien ! très-bien ! — Allons, ma canne !
— Mais pour sortir, il faut que vous payiez !
— Très-bien! je paierai! ma canne, vite! je suis pressé de m’en aller. Voici le numéro que vous m’avez dit de garder.
— Mais, milord, on vous dit qu’il faut que vous payiez avant de sortir.
— Parfaitement; ma canne ?
— Payez !
— Ma canne ?
Une scène : le greffier se refuse à rendre la canne que l’Anglais ne doit reprendre que s’il sort de la prison* d’Anglais s’obstine à rentrer dans sa canne avant tout ; P Anglais est furieux ; le greffier est exaspéré d’avoir été réveillé pour rien : disputes, cris, injures...
Vous voyez d’ici la fin : on apporte la canne, l’Anglais en dévisse la poignée, en extirpe les banknotes demandées, paie et s’en va.
Et le greffier va se recoucher.
Les goûts et les passions s’agrandissent ou se rapetissent, selon leur milieu. Ainsi, une observation générale constate que les hommes atteints dans leur liberté, c’est-à-dire dans le développement de leurs facultés, redeviennent enfants ; à la caserne, dans la prison, sur les pontons, vous retrouvez les jeux du collège. A Clichy, on joue aux barres, à saute-mouton, à zut-au-berger. J’ai vu une grosse querelle entre un pair de France, aujourd’hui sans ouvrage, et un vieil éditeur de musique, à propos d’un coup douteux au chat-coupé. Depuis Cette affaire, qu’on eut du mal à arranger, les deux têtes grises ne se sont jamais reparlé.
Avec les jeux de l’enfance, les sobriquets. J’ai connu à Clichy un maréchal Ney , à cause de la longueur de son nez : je vous donne cette facétie pour ce qu’elle né vaut pas;*— Confessionnal, — la Cocotte, — Benazet, celui-ci avait affermé les jeux du jardin : j’expliquerai
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cela ; — Greppo , — le Nouveau, ainsi intitulé obstinément depuis tout à l’heure deux ans qu’il est entré à Clichy, dont il est aujourd’hui le doyen; — Y Ambassadeur : c’était un attaché de la légation turque ; — Levas sor, un Anglais qui parlait difficilement français ; — Y abbé F aria, un homme de lettres bien connu par sa manie de vous raconter toujours les dix mille francs qu’il va toucher lundi ; — un jeune Haïtien baptisé Soulou que, — Topinambour, — Casse-Carreaux , — Marolles.
Ce — Marolles — est un marchand de fromages ambulant. Brave et digne garçon, doux, serviable, poli, Marolles n’a pas eu de chances ; une chute a paralysé sa jambe droite, qu’il traîne difficilement; de plus, il est borgne ; enfin il se trouve à Clichy pour une somme de — trente-six francs ! ! ! — Attendez.
Trente-six francs de fromages, que toute la bonne volonté possible et des efforts surhumains , pour un marchand de fromages borgne et boiteux — il faut lui entendre raconter cela — - n’ont pu lui faire trouver à l’échéance. Son créancier a fait des frais, frais sur frais. Marolles, un jour, pour arrêter les poursuites et calmer son homme, pour bien faire enfin, a reconnu les frais capitalisés et signé une reconnaissance. Marolles ne soupçonnait pas tout ce que le cœur d’un marchand de fromages en gros, patenté, vindicatif et garde national pouvait recéler de noirceur, et il ne vit pas, sous la fleur du compromis et le gazon de l’arrangement, le serpent de la contrainte par corps, — et Marolles a été mordu : il fait ses trois mois.
CLIGHY EN 1850.
La vengeance a germé dans son sein. Il a donné deux francs à un peintre en lettres, — autre pauvre homme qu’on a arrêté un matin dans la rue, travaillant sur son échelle, — et le peintre en lettres a transporté sur le grand mur, à l’adresse de la postérité, en manière de stigmate contre le créancier de Marolles, cette inscription en style lapidaire rédigée par Marolles dans le silence du cabinet.
Je la transcris ici dans son orthographe native et sa disposition textuelle :