‹ Le miroir de la vie (volume 2)Chapitre 16 sur 41 · POURQUOI CHARDIN · texte numérisé non relu

POURQUOI CHARDIN

ET

2 FRAGO SE RENCONTRENT

~]VTous sommes en 1750, au plus beau du règne de Il Mme de Pompadour, au moment des convulsionnaires, du « vingtième », de rassemblée des évoques à Paris, des mutineries militaires, de la grande détresse des campagnes et de l'invention de la place de la Concorde. Voyez ce jouvenceau de quatre pieds onze pouces, à l'œil vif, trottinant dans la rue Princesse. C'est un petit « déraciné », venu du Midi pour faire fortune à Paris, autrement que dans la ganterie, dans la parfumerie ou dans la pompe à feu. Puisque ce n'est pas non plus dans la politique, il va de soi que c'est dans la peinture. Mais ses premiers pas ne sont pas très décisifs. Il sort, à l'instant, de l'atelier de son maître, homme grave qui a de grosses besicles sur le nez, et un masulipatam autour du cou, et ce maître vient de lui déclarer qu'il renonce à faire de lui quelqu'un. Il n'en est pas, au fond très fâché, car ce qu'il voyait chez le bonhomme ne l'amusait guère : des pots d'étain, des assiettes de faïence, des mappemondes, des

navets, une raie, et les grands jours, les jours de « retour de chasse », un lièvre. Mais où aller maintenant? A quoi pense-t-il en tournant au coin de la rue Princesse, et quels rêves roule-t-il dans sa jeune cervelle de Provençal, de pêcheur de lune, prompt comme tous ses compatriotes, à la « regardelle »? Il peut penser à toutes sortes de choses, mais il y a une chose à laquelle sûrement il ne pense pas ; il y a un rêve qu'il ne fait pas et qui est la chose qui nous occupe en ce moment ; plus d'un siècle et demi étant passé, un jour vient où ses ouvrages et ceux du sévère professeur à grosses besicles qu'il vient de quitter, sont rassemblés, mis bout à bout dans une même « galerie » ; leurs deux noms, réunis dans la bouche de milliers de Parisiens, voltigent inséparables sur cette ville immense, quintuplée avec le temps et augmentée de légions d'étrangers, et une foule, parlant toutes les langues du globe, va droit à leurs peintures comme l'oiseau vole à l'épi chargé de grain, ou l'abeille aux corymbes du lierre. Elle y va dans un rayon de soleil et l'on entend battre ses ailes... Ce petit apprenti s'appelle Fragonard; le maître qu'il vient de quitter sans esprit de retour, Chardin.

Et les voici, en 1907, rue de Sèze, ensemble derechef, rapprochés par la postérité coutumière des réconciliations les plus bizarres et des unions les plus inattendues, habile à faire sonner ensemble des noms et des cloches qui appelaient des fidèles bien divers à des cultes bien différents : Pierre et Paul, Luther et Calvin, Voltaire et Rousseau, Poussin et Le Sueur, Reynolds etRomney, Chardin

et Fragonard... Les voici réunis et soudés, mais comme seraient réunis et soudés deux miroirs. Ils se tournent le dos. Ils ne regardent pas les mêmes choses. Ils reflètent tous deux le xvnr siècle, avec une extraordinaire intensité, mais l'un en reflète le rêve et l'autre la vie.

Chardin, en effet, né dans la dernière année du xvne siècle, et mort dans le rayonnement de Marie- Antoinette, travaillant après la contrainte du grand Roi, mais avant la débandade révolutionnaire, a eu le loisir d'observer profondément la physionomie des classes moyennes qui, dans l'art précédent, n'étaient rien, et, dans le sien, comme dans la France du lendemain, devaient être tout. Et Fragonard, né en 1732, et mort l'année de la bataille d'Iéna, a vu de ses yeux la société française, déjà condamnée à disparaître et vaguement consciente de son sort, tendre de toutes ses forces vers l'idéal galant que Watteau, entouré des figurants de sa comédie italienne, lui avait, du bout du doigt de l'arlequin au loup noir, désigné.... Si le mot « siècle » veut dire temps, et si le mot « temps » veut dire « manière d'être », il y a une manière d'être, sans doute changeante et mobile, mais au total très définie, une fête qui ne commence pas avant la mort de Louis XIV et qui ne survit pas à la prise de la Bastille, et c'est cette fête, proprement, qu'on appelle le xviti6 siècle. Chardin avait seize ans quand elle commença, Fragonard en avait cinquante-sept quand elle finit : peu importe jusqu'où il survécut. Ce sont des choses qui n'intéressent que les registres de l'état civil.

L'important est que devant les yeux de ces deux hommes la fête du xvilT siècle ait passé tout entière et qu'ils en soient le fidèle miroir.

A part cela, tout les sépare. Tout, dans leurs visions d'artiste et dans leurs moyens pour nous les communiquer, est différent, contrasté, antithétique. Non seulement, ils ne disent pas les mêmes choses, mais ils ne parlent pas la même langue. Et cela fait le charme polyphone et dissonant de ce duo paradoxal. Le spectateur le plus insensible aux transitions visuelles et tactiles de la matière colorée éprouve cette impression, fût-ce par le sujet seul. A les opposer l'un à l'autre, une heure de vie austère alterne continûment avec une heure de plaisir. Le travail à la maison entre des murs tristes et moroses revient immanquablement après chaque fête en plein air. La toilette sévère et soigneusement agencée, même en son négligé, s'aperçoit après chaque déshabillé galant ou désordre de bohème. Une vision complète l'autre.

Ce garçon qui attend que son tricorne soit brossé pour aller à l'école, passerait peut-être bien volontiers par la Fête de Saint-Cloucl qu'il guigne dé l'œil. Cette Récureuse regarde un peu du côté de la dame au Billet Doux et cette diligente ménagère qui ravaude une vieille casaque mettrait bien un fourreau, un pouf, des engageantes à triples prétintailles, comme la belle dame du cadre d'à côté, pour paraître chez Ramponneau ou aux remparts devant le café Gaussin. Mais entre les deux peintures, il y a, sur tous les points et dans le plus petit détail, une franche antithèse. Chardin et Fragonard ont bien

fait de se dire bonsoir rue Princesse, et pour la même raison, on a bien fait de leur dire bonjour, rue de Sèze. Leur dissemblance, qui les fit se quitter, est précisément ce qui fait l'intérêt de les réunir. Dire cette dissemblance sera donc peut-être découvrir cet intérêt et noter en quoi ils se séparent l'un de l'autre, mieux suivre par quels chemins différents chacun d'eux se rapproche de la Nature, tout en restant lui-même, de son côté.

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