‹ Le miroir de la vie (volume 2)Chapitre 22 sur 41 · LE ROLE LA NATURE · texte numérisé non relu

LE ROLE LA NATURE

Mais ce qu'elle marque, en revanche, bien clairement, c'est l'inconscient désir où se trouve l'homme de poétiser chacune de ses machines. C'est la double fatalité qui nous pousse à détruire par la science la poésie de la nature et ensuite à la restituer par l'art. Rien n'avait plus de poésie que le cadran solaire dont le soleil lui-même guidait le trait d'ombre, et rien n'était moins pratique, soit que les nuages le fissent évanouir dans l'obscurité, soit que le cadran fût éloigné et qu'il fallût entretenir, comme à Rome, un esclave chargé d'aller sur la place publique, chercher l'heure. Au contraire, dès la première machine qu'on invente, dès la clepsydre, un peu de la poésie s'en va : le ciel ne joue plus aucun rôle, la précision augmente, et c'est toute la journée, toute la nuit, et par tous les temps, qu'on peut mesurer l'heure. Cependant, sur la clepsydre, une action naturelle est encore perceptible. Si ce n'est plus le ciel, c'est la terre qui joue son rôle par l'attraction qu'elle exerce sur

Peau qui s'écoule. Dans l'horloge à feu des Chinois, le bâton horizontal qui brûle annonce encore Faction des forces naturelles et l'œil suit la marche progressive du feu. Elle se sent enfin dans le sablier, par la chute du sable noir qui fond dans la stalactite de verre, car l'attraction terrestre frappe à tout instant nos yeux. Mais, quand intervient la force mécanique, elle ne se sent plus. A mesure que l'engin se perfectionne, il est moins indicatif de sa fonction, comme l'a très justement noté, dans une page célèbre, Sully Prud'homme. Sa soumission aux lois de la nature est moins visible. La loi qui régit l'horloge à poids est la pesanteur, et cette loi est moins visible que la loi de révolution du soleil. Puis vient la loi mécanique du ressort spiral, et cette loi est encore moins visible que celle de la pesanteur. La pendule ne peut plus prendre la fière devise du cadran solaire : Me lumen, vos timbra régit, car ce qui la régit, c'est simplement un ressort. Plus l'organisme est délicat et compliqué, plus il se fait petit, plus il se cache, moins il donne de spectacle à nos yeux, et par là d'aliment à notre rêve. Tout pas en avant nous écarte de la nature. Tout progrès nous coûte une vision. La vieille horloge faisait du bruit dans sa cage comme un oiseau familier. Le feu de bois parlait dans la cheminée. C'étaient là des voix de la maison, répondant aux voix extérieures de la pluie, de la grêle, du vent. Aujourd'hui l'horloge est silencieuse comme la cheminée. On sait l'heure, mais on ne l'entend pas; on sent la flamme, mais on ne la voit pas. On voit seulement sur le cadran

une aiguille qui tourne, comme un doigt qui effacerait circulairement quelque chose...

Telle a été l'évolution dans le mécanisme de l'Horloge. La nature y a été de plus en plus dissimulée, jusqu'à y devenir invisible.

Mais, dans la décoration de l'Horloge, c'est le mouvement inverse qui s'est produit. A mesure que la science restreignait le rôle et, partant, la poésie des forces naturelles, l'art s'ingéniait à leur donner une place de plus en plus grande par l'allégorie.

D'abord simple architecture, sans aucune poésie, sans aucun rappel des forces naturelles, l'horloge demeura longtemps réduite au rôle de boîte à instrument. Les automates dont on la compliquait, non seulement ne sont point une réaction contre l'artifice de la science, mais sont, au contraire, des produits nouveaux de ces artifices et leur couronnement. Leurs enfantines évolutions ne rappellent aucune des grandes forces naturelles qui marquent la révolution des jours. Mais lorsque, plus tard, l'engin se perfectionne, à tel point que disparaît l'usage même du cadran solaire et du sablier, lorsque , dans son hôtel artificiel et pompeux, l'homme du xvne siècle va oublier le sens profond et naturel de l'heure, devant son meuble de Boulle, alors l'art vient le lui rappeler. Cette poésie qu'avait dans la nature le signe de l'heure, il la restitue par ses emblèmes et ses allégories. Ce soleil que l'on ne consulte plus, il le remet devant les yeux sous les traits de Phébus-Apollon et de ses chevaux projetés en un éclatant éven-

tail. Ce coq, que l'on n'écoute plus annoncer la quatrième veille, se dresse tout sculpté au sommet du cadran, le cou tendu, sur ses ergots d'or. Cette fuite du temps que ne marque plus le filet de sable qui coule, nous y songeons en voyant les grandes ailes de Ghronos. Et ainsi, longtemps après que la science nous a, par ses ingénieux mécanismes, rendu inutile la vision directe du soleil, de l'oiseau et du flot, Fart vient nous les rendre sous la forme imaginaire des attributs, des emblèmes etdes dieux. Du même coup, il établit une lointaine harmonie entre les pensées des simples et celles des raffinés du siècle. Au même moment où le pâtre, sur sa montagne, consulte la hauteur du soleil à l'horizon pour calculer le temps qui lui reste avant de rentrer ses bêtes, le petit-maître, dans son salon du Marais, voit le Phébus de Gaffieri et songe à sa course dans les cieux.

Cependant la science progresse encore. Elle peut loger maintenant une grande âme mécanique dans un tout petit corps d'horlogerie. En même temps triomphe dans les esprits le retour à la nature. On est sorti du salon meublé par Boulle et l'on a regardé avec admiration, comme un spectacle nouveau, s'allonger les grandes ombres messagères de l'heure tombant du haut des montagnes sur les plaines. Les allégories ont paru froides. Les dieux sont partis. Apollon a remisé, dans les académies des Beaux- Arts, les coursiers qui avaient caracolé sur tant de pendules. Saturne a replié ses ailes, mis son sablier en sautoir, et déposé tristement sa faux en voyant l'ouvrage bien plus expéditif des faucheuses mécani-

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ques. La décadence des allégories est irrémédiable. Elle date de la fin du xvme siècle. Mais ce que le symbole perd, la nature le regagne. Sur ces cartels Louis XV et Louis XVI d'où sont descendus les dieux, voici que montent, pour les remplacer, les tournesols, les lauriers, les iris et les roses. Regardez les pendules de Lepautre : vous y verrez que le règne végétal envahit la décoration et que c'est à peine s'il se glisse, pour montrer l'heure, parmi toutes ces fleurs, un serpent. Aujourd'hui enfin, les très rares artistes qui tentent de restituer quelque poésie au tableau des heures, retournent en demander la source à la nature directement consultée. Ce n'est plus les rayons dePhébus qu'ils font voir, mais ceux du soleil lui-même, ni les ailes du temps, mais celles des oiseaux, ni l'écoulement du sable, mais celui des fleuves. Le grand décorateur anglais M. Voysey, a imaginé la vision suivante : sous un toit bombé, porté par deux piliers droits, un paysage s'encadre, étroit et haut. Du sol, montent trois cyprès, emblèmes de repos et de commémoration. Derrière, passent deux voiles sur un fleuve; dans l'air flotte un disque très simple, où les heures sont marquées. Plus haut, dans le ciel assombri, passe une nue volante d'oiseaux, et cependant une banderole, brochant sur les trois cyprès, porte ces mots : Time and tide wait for no man. Il n'y a plus là ni mythologie, ni figures allégoriques. Il n'y a plus qu'un paysage un peu « stylisé ». C'est la dernière évolution de l'art décoratif de l'horloge. C'est la nature elle-même qui revient, comme elle faisait au temps du cadran

solaire, entourer de son charme le signe de l'heure.

Et il faudrait qu'on lui trouvât une forme belle et nouvelle, à ce signe si souvent consulté. Ce qu'il fut dans le passé n'est rien, si l'on songe à ce qu'il est aujourd'hui. C'est lui qui a la première place dans nos maisons modernes : emblème du seul dieu dont nous ne méconnaissions pas la puissance, seul autel sur lequel nous sacrifiions encore nos plaisirs les plus aimés, seul signe qui régisse nos actes. Chacune de nos demeures, chaque chambre dans chacune de ces demeures, est un temple pour lui, et nous levons plus souvent nos yeux vers lui que vers le ciel... Oracle à qui nous demandons tantôt de parler et tantôt de se taire, selon que nous voulons étouffer les voix intérieures ou les écouter mieux, génie multiforme : rouet qui tourne, flot qui coule, aile qui bat, témoin de pierre ou de métal, désignant nos actes de son doigt ironique et sonore qui tautôt est un reproche et tantôt un appel; telle apparaît l'Heure aux hommes de notre génération. Sur cet autel, si nous mettons une fleur, le dieu que nous servons la fait périr. Quelle que soit l'offrande, le dieu que nous adorons en elle, la corrompt, la dissout et l'ignore. Ce n'est pas une fileuse armée de ciseaux. Les ciseaux ne coupaient que les destinées. La faux ne tranche que la vie. Le Dieu de l'Heure tranche plus que la vie : il est ce que le poète anglais appelle « la mort dans la vie », la mort de la foi, le dépérissement de l'illusion et de l'amour.

Mais il marque encore autre chose, et le symbolisme n'est pas complet qui nous en fait jamais

souvenir. Il semblerait, à lire toutes les devises : Hora fugax; Velox praeterit hora; répandues sur les cadrans solaires, que le Temps ne nous apporte rien, qu'il emporte tout, qu'il n'a d'armes que pour frapper, ni d'ailes que pour fuir. On oublie la retouche du vieux poète, qui ayant dit comme tout le monde :

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame, se corrige et reprend :

Las! le temps, non; mais nous nous en allons...

C'est un phénomène étrange que, parmi toutes ces figurations du vieux Chronos, vous en chercheriez vainement une où il soit représenté la truelle ou le marteau à la main. Il y a bien, au château de Windsor, une pendule de Vuillamy, où deux figures en biscuit de Chine bâtissent une colonne de marbre avec une équerre et un fil à plomb, mais ces figures sont des Amours. Vous trouverez l'Amour vainqueur du Temps, plus d'une fois, et notamment à Versailles, sur la cheminée du grand Roi. Mais vous ne trouverez pas le Temps lui-même occupé à quelque œuvre de construction, à quelque œuvre utile, comme il l'est dans le tableau du Poussin, lorsque, s'envolant au ciel, il soustrait la Vérité aux torches de la Discorde et aux serpents de l'Envie. Partout le Temps est figuré sous l'aspect d'un destructeur. Nulle part sous celui d'un constructeur. Il semblerait que tout ce qui existe ait commencé d'être avant qu'il se mît en marche et que son œuvre ne fut, dès qu'il parut, qu'une longue et

méthodique fauchaison. Si Ton cherche la raison de cette étrange image, on trouve qu'en fait nous existions avant de prendre conscience du temps, et que, dès le jour où nous avons pris conscience de lui, nous l'avons vu occupé à nous détruire. Mais, si notre sentiment s'explique ainsi, lorsqu'il s'agit de son œuvre vis-à-vis de nous, comment l'expliquer, lorsqu'il s'agit de son œuvre vis-à-vis des choses, et comment osons-nous l'appeler, à la suite d'Horace, edax reramï Etrange, bien étrange leçon, inscrite depuis des siècles sur toutes nos pendules, dans toutes nos maisons même les plus humbles! « Voici le faucheur, fuis-le et va plus vite que lui! Passe-toi de lui! N'aie rien à faire avec lui ! » Étrange conseil qui nous fait regarder le temps comme un ennemi qu'il faut vaincre, et non comme un aide dont il faut user !

Nous ne l'avons que trop entendue, cette fausse leçon des perverses pendules. Nous n'avons que trop nié l'utilité du temps, sa capacité de construire, la nécessité de sa collaboration. Nous n'avons que trop gravé dans les âmes contemporaines le désir de tout édifier sans lui : que ce soit une maison, une réforme, un état social ou un style. Nous voulons faire en quatre mois des portes que Ghiberti a mis quarante ans à construire; créer en six années un style quand les Égyptiens gardaient les leurs six siècles; effacer dans l'âme humaine, en soixante ans, ou y susciter des traits de croyance qui demandèrent pour y être gravés peut-être six mille ans. Pourtant, s'il est une leçon inscrite dans tous les coins de nos musées, du Louvre au petit Palais et

du Pavillon de Marsan à Cluny, s'il est une leçon, brillante sous ces émaux, finement tissée dans ces tapisseries, profondément gravée dans ces ivoires, c'est, à coup sûr, que sans le temps on ne saurait édifier rien de beau, ni dans l'art, ni dans la vie. Toutes ces merveilles que nous admirons sont dues à un long, à un très long labeur. Elles sont sorties de l'effort continu, non d'un artiste, mais de plusieurs générations d'artistes, attachées au même problème, tendantes au même progrès. Chacun de ces chefs-d'œuvre fut l'unique but, non seulement de toute une vie, mais parfois de plusieurs vies accumulées, de toute une dynastie — dynastie d'ébénistes comme les Boulle, d'émailleurs comme les Pénicault, les Laudin, les Limosin, les Nouailhier; de serruriers comme les Lamour; de graveurs comme les Audran; de sculpteurs comme les Bourdin, les Richier, les Caffîeri ou encore comme ces derniers imagiers gothiques, les Copain, les Cordonnier, les Juliot, dont M. Raymond Kœchlin a exhumé la curieuse histoire. Si l'on compare la quiétude et la continuité de leurs travaux avec l'agitation et l'intermittence des nôtres, si surtout l'on compare les styles harmonieux nés de cette lenteur avec les produits de notre inquiétude, on verra s'il est sage de tenir le Temps pour un ennemi qu'il faut vaincre et de créer sans lui quelque chose qu'on croit qu'il respectera. Sans doute, dans la plupart des objets simplement utiles, le progrès de notre machinisme le remplace. Mais, dès qu'on touche à l'objet d'art, ni l'imagination ne le conçoit plus clair, ni les mains en l'exécutent plus vite

qu'au temps où une montre solaire de bois marquait Theure à Holbein, dans la chambre de Nicolas Kratzer. On gagne Athènes en moins de temps qu'au xvme siècle, mais non pas le sentiment d'art athénien. On construit plus vite une maison, mais non un joyau. Dans le temps où, jadis, on faisait une feuille de papier, on en fabrique mille aujourd'hui, mais, une fois cette feuille fabriquée et placée sous le crayon ou sous le pinceau, on ne gagne pas une minute sur l'homme du xve siècle pour tracer un beau profil d'aiguière ou un nouvel enroulement d'acanthe. A l'instant précis où commence le souci de l'art, voici que le vieux Chronos, le Temps, redevient le collaborateur nécessaire. C'est le dernier enseignement et peut-être le plus décisif que nous donneraient, si nous savions les consulter, les Dieux de l'Heure.

TUMULO W â SOLEMNIA S

Et statuent tumulum et tumulo solemnia mittent. (Virgile : Enéide, vi, 380.)

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