‹ Le miroir de la vie (volume 2)Chapitre 8 sur 41 · LES BERGERS LES MAGES · texte numérisé non relu

LES BERGERS LES MAGES

Les premiers arrivés sont les Bergers. Ils sont à chaque époque ce qu'à cette époque l'art veut que soient les paysans. Pendant les longs siècles où la vie rurale n'avait pas de peintres attitrés, les Millet et les Lhermitte d'alors saisissaient l'occasion qui leur était donnée par Noël, et lorsqu'ils avaient à dire quelque chose des paysans, ils le disaient là. Surtout les peintres du nord. Dans le même temps, les auteurs de « Mystères » s'emparent de ces thèmes autorisés : le recensement d'Auguste, les impôts romains et la détresse du pauvre saint Joseph obligé de vendre son bœuf, et ils en profitent pour dire tout ce qu'ils ont sur le cœur. Les peintres font précisément la même chose avec leur pinceau. Ce sont de rudes bonshommes les Bergers de Jean Fouquet ou d'Hugues de Gand. A mines peu avenantes, déplaisantes à rencontrer au coin d'un bois, ivrognes à l'habitude, pillards à l'occasion, frères de ce Mak des Mystères de Woodkirk qui, en pleine nuit de Noël, vole un mouton à ses cama-

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rades, le cache dans des langes et veut le faire passer pour son nouveau-né. Mais ce sont d'admirables types humains. Regardez surtout les trois pauvres hères du retable d'Hugues de Gand, aux Uffizi de Florence : toute la misère, toute la grossièreté, toute l'avidité du paysan au Moyen âge est là. Et c'est du réalisme pur. Mais, là aussi, est toute son espérance. Ces visages rudes et irréguliers sont comme soulevés par une expression bienveillante, attendrie, mouillée, leurs rides retombantes un instant remontées par un sourire. La construction de la figure est bestiale, son expression est angélique : et c'est, là, tout l'idéalisme du Moyen âge.

C'est le contraire exactement chez les Bergers de la Renaissance. La construction de la figure y est régulière, idéaliste en ce sens qu'elle répond ou qu'elle s'astreint à une certaine idée que nous avons de la beauté, mais l'expression est absente. Si cependant elle existe, elle est moins visible; elle ne transfigure pas un visage qui, déjà céleste au repos, ne peut plus gagner à être transfiguré. On sent que ce visage a eu moins à faire pour prendre un air digne du grand mystère. Les Bergers de Ghirlandajo ou ceux de Lorenzo di Credi devaient être déjà très beaux avant d'avoir vu l'étoile. Quand nous les regardons, les uns et les autres, à l'Académie de Florence, il nous semble que nous voyons passer « une vision antique ». Nous avons vu des Adorations en musique. Voici les Adorations du silence. Du paradis mystique, nous descendons dans une vallée pittoresque. Dante s'est tu. Virgile parle. Les Anges ont dépouillé leurs ailes. Les

nuées se sont fondues. Tout est azur. Le soleil adouci de l'Antiquité païenne brille sur le « Dolce Mammolello » et sur les tendres « poverelli di Cristo » qui l'entourent. Le berger que voici, chez Lorenzo di Credi, debout, à gauche, avec l'agneau dans ses bras, c'est le Bon Pasteur de la catacombe de Sainte-Agnès qui se tenait au plafond entouré de colombes et qui est remonté au grand jour, au clair soleil. Vêtu d'une tunique grecque, chaussé de crépides, il semble suivre du regard à regret, au dehors du tableau, l'Antiquité qu'il a fuie pour venir vers l'arche de la nouvelle alliance. On se le figure très bien, hier encore,

Flageolant une églogue en son tuyau d'aveine.

S'il murmure un hommage au Christ, c'est sûrement la prédiction du poète de Mantoue, que vous trouverez dans la cathédrale de Sienne, à deux pas d'un confessionnal, incrustée dans le pavement de marbre et comme dans le fondement de l'Église. Lisez-la, voulez-vous, avant que le pied des générations ne l'efface :

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

Et voyez comme sans effort, sans anachronisme, deux mondes, l'ancien et le nouveau, se rejoignent autour de ce berceau, ayant sacrifié, l'un et l'autre, tout leur appareil surnaturel, communiant dans le culte de l'Enfance et de la Beauté. L'humanité toute seule en mêlant la grâce antique au charme chrétien peut figurer cette Nativité. Ne dites pas qu'il y a là de l'artifice. Pour être si beaux, les Bergers de Lorenzo di Credi ne sont pas moins vrais

SI

que leurs frères de misère, en cotte, en surcotte et gantés de moufles, que nous voyons, à Chantilly, aux Heures d'Etienne Chevalier. Tityre n'est pas moins vrai que « Jacques ». Seulement il est le produit d'une plus belle race et il serait injuste d'accuser de mensonge des artistes dont le seul tort ou la chance fut de naître en pleine terre de beauté...

Après la Renaissance, tout change, les Bergers sont visiblement embellis, ou plutôt il n'y a plus de bergers. Ils ne ressemblent plus du tout aux rustres du Moyen âge. Autant ceux d'Hugues de Gand étaient rudes et recueillis, autant ceux de Rubens ou de Véronèse sont civilisés et dissipés. Ils déferlent comme une marée montante sur le groupe divin. Il n'y a plus aucun ordre dans leur arrivée ni de retenue dans leurs mouvements. Ils deviennent familiers et indiscrets, agitant les volailles qu'ils apportent, arrondissant leurs bras au-dessus de leur tête pour porter leurs cruches ou leurs paniers selon toutes les grâces académiques, vrais frères de ces « Boumians » du noëliste Puech qui scrutent la main de l'Enfant Jésus pour dire la bonne aventure, ou de ces joyeux drilles et de ces commères des Noëls bourguignons ou de la Monnoye qui posent à la Vierge sur le mystère de la Nativité les questions les plus incongrues.

Le xvme siècle, à son tour, les imagine plus discrets peut-être, mais non plus recueillis. On ne voit plus de véritables paysans, mais des travestis selon une formule académique. Bergers pour crèches de Noël, « pifïerari » de la place d'Espagne, maintes

fois aperçus sur les marches du Pincio, qui savent mieux les ateliers rémunérateurs que les pâturages favorables, et plutôt garder une pose que conduire un troupeau. Après avoir été des rustres intimidés, puis des manants déchaînés, il n'y a plus, au temps de Tiepolo, que des bergers de comédie. Il faut venir jusqu'à nos jours pour retrouver, chez les peintres, le souci des attitudes vraies que prend la naïve joie du peuple. On retrouve ces attitudes chez James Tissot, chez M. de Uhde, chez M. Lerolle. Mais jamais on ne les retrouve à un aussi haut degré que chez les Maîtres du Moyen âge. Ceux-ci restent, par excellence, les peintres de la misère humaine où rayonne, à la vue d'un être aimé, quelque promesse d'une vie supérieure. Vaguement ils ont compris et nettement ils ont exprimé que l'aube de cette vie supérieure, chez les natures frustes et inconscientes, ce n'est pas l'intelligence, ce n'est pas l'héroïsme, ce n'est même pas la beauté : c'est la tendresse.

Cette tendresse des Primitifs se répand également sur toutes les choses animées ou inanimées autour d'elle. Dès que la peinture aborde la Nativité, la Nature y tient une grande place. Le paysagiste, s'il en est un dans l'artiste, a le droit de s'y donner carrière. Car toute la nature, les arbres, les animaux, les pierres mêmes ont ressenti le premier souffle du Seigneur venant en ce monde. Les temples se sont écroulés, les animaux se sont agenouillés, les vignes ont fleuri. Au bas du firmament pend une étoile qui glisse lentement, en ligne droite, comme le long d'un fil dans les airs, et les oiseaux

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un instant se sont tenus, par bandes, sans mouvement, les ailes ouvertes, dans le ciel. Quelle chance pour l'artiste de peindre le cycle de la vie universelle ! Nous sommes précisément au moment où il apprend chaque jour à la mieux peindre. Après avoir acquis une complète maîtrise dans l'imitation de la figure humaine, voici que, jour par jour, il découvre le secret de figurer un animal de plus : le cheval, le lapin, le faucon, le héron, le singe, le vautour, le léopard; de perspectiver un nouveau détail d'architecture : un portique corinthien, un sarcophage à guirlandes; de détailler une touffe d'iris, de jacinthes, d'ancolies, de pissenlits; de lisser les plumes d'un chardonneret, d'un perroquet, d'un paon. Il les met, incontinent, dans la Nativité. Gela amusera peut-être l'Enfant Jésus; en tout cas, cela réjouira son cœur d'artiste tout fier de montrer son savoir-faire, tout émerveillé de l'inépuisable fête de la Nature autour de lui. De là, sont nés ces paysages chimériques et splendides et ces surplombs improbables d'où les arbres laissent pendre sur les précipices la chevelure de leurs racines, ces rochers abrupts découpés de mille sortes, selon l'idée de la montagne qu'on se faisait depuis Dante, et qui s'exprime à tout moment par ces mots : « érto, scôncio, stàgliata, maligno, duro, rotta ». De là, ces montagnes bâties comme des fourmilières; ces villages, ces collines « turrite, rocce », ces forêts d'arbres en copeaux frisés, ces chevreuils et ces cerfs fuyant sous les futaies en couchant leurs ramures, ces faucons assaillant des hérons dans le ciel, ces lapins trottant dans les ruines qui ont

donné asile à Dieu, ces petits oiseaux assemblés autour de l'Enfant Jésus, ces pies posées au bord du toit, ou ces paons rabattant sur retable le store diapré de leurs queues. De là, enfin, ces herbes folles qui jaillissent de toutes les fentes, sur les vieux murs de Durer, de Gossaert, de Schongauer ou de Signorelli ; et ces petites fleurs de parterre, cultivées avec amour par Fiorenzo di Lorenzo au premier plan de sa Nativité de Pérouse : ces pervenches, ces violettes, ces chélidoines, ces renoncules, ces pâquerettes, ces caille-lait, ces jacinthes, ces pissenlits, ces muscari, ces pie di gallo, ces vingt espèces de simples qui, poussant autour de l'Enfant Jésus, font Fair aussi parfumé à ses pieds, que, sur sa tête, les anges musiciens le font mélodieux.

Regardez, au Louvre, la curieuse étude des lézards évoluant en tous sens, la tête en bas, sur cet angle de vieux mur donné pour abri à la Sainte Famille par Filippo Lippi. L'artiste n'a mis aucun symbole profond en ces petites bêtes : il savait faire les lézards. Il n'y avait point, alors, d'exposition d'animaliers où il pût les peindre, il les a mis où il pouvait : près du Bon Dieu. Mais toute cette nature animale répandue par les Primitifs sur la terre et dans l'air, autour de la crèche, célèbre à sa façon, par sa joie de se montrer, le règne de la pitié qui commence. Ce lézard qui se promène ici, sans crainte, vous le retrouverez dans la galerie des Antiques, mais frappé par un Dieu du paganisme, par l'Apollon sauroctone. Ici, il ne craint rien. Tous ces animaux réunis autour de la Crèche seront plus

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ou moins protégés par les anachorètes et par les saints dans leurs ermitages. Saint Godric cachera un cerf dans sa cellule; saint Colomban recevra les écureuils dans les plis de sa coule ; saint Gérasime retirera l'épine de la patte du lion. Aux dieux chasseurs, aux dieux tueurs d'êtres vivants succède le Dieu charmeur, le Dieu apprivoiseur « qui étend sa miséricorde sur toutes les créatures ».

Aussi, est-ce le monde entier, sous ses espèces les plus diverses et les plus singulières, qui vient saluer l'Enfant dans les ruines d'un palais antique comme Tunique espérance et le salut. Ces ruines mêmes sont un hommage à la crèche. L'histoire veut qu'elle fût plutôt dans une grotte creusée à même le rocher, ce que, dans le midi de la France, on appelle une « balme » ou une « baume », et les visions de Catherine Emmerich fortifient cette donnée : « C'est dans une fissure de rocher qu'est né l'architecte du firmament. » Mais l'artiste n'a pas accepté ce décor. Il a toujours peint une étable ou plutôt un hangar, fort propre et en très bon état chez les Primitifs italiens; troué, ruiné chez les allemands, mais ordinairement fait des ruines d'un majestueux édifice, « comme la petite cabane de notre expérience est faite des débris du palais de nos illusions ». Ce palais est ce que le peintre avait de plus riche et de plus puissant sous les yeux au moment où il peignait : maison hollandaise à pignon dentelé, château gothique à fenêtres en amandes, ou portique dont l'acanthe grecque semble plus morte encore du voisinage des lierres qui la rejoignent : mélange infiniment pittoresque

de voûtes à claire-voie, de tours éventrées, de chevrons décharnés, de pierres disjointes et de dalles déchaussées d'où jaillit toute une flore imprévue. Et, par les trous du chaume, on voit filtrer l'étoile.

Au dernier plan, enfin, parmi les mamelons ronds comme des mamelles, au delà des pâturages où sont répandus les troupeaux, au delà des gradins des vignes, au bout des eaux serpentines avalées par les ponts, et du long ruban blanc des routes avalées par les portes, l'amateur d'architecture peint la ville aux mille fenêtres, les palais ou les châteaux encore debout, mais que le souffle divin va renverser, la civilisation triomphante et la société organisée que la Bonne Nouvelle va dissoudre. Ces villes, heureuses dans la lumière, ne l'ont pas entendue. Elles poursuivent leur vie coutumière sous ces toits lointains. Nul ne se doute de l'événement qui s'accomplit. Les sages disent : Il ne viendra plus de prophètes! le monde est trop vieux; les mystères de Mithra sont les derniers. Platon, Pythagore ont tout dit. Le ciel'ne visite plus la terre. Les Dieux se sont retirés. Et voici qu'à côté d'eux, dans le village, le Sauveur naît. Le salut vient du milieu même du peuple, des plus basses classes et des plus ignorantes, là où les philosophes d'aujourd'hui et de toujours n'iront jamais le chercher. Le peuple a entendu le premier et le premier a compris le cri des anges. Ce sont les plus ignorants qui savent. Ce sont les moins clairvoyants qui voient. Et dans l'Esthétique des Noëls, la meilleure place est faite à « l'Adoration des Bergers ».

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Derrière eux, . voici venir la file serpentante et multicolore des Rois Mages : Galgalat, Malgalath et Sarathin. Ils ont des chapeaux extraordinaires, audacieux compromis entre le bonnet pointu de l'astrologue, la couronne du roi et le turban de Ternir. Parfois encore, ce triple serre-tête se complique du nimbe d'or des saints. Ainsi surmontés, ils s'en viennent tout harnachés, matelassés d'orfrois, guillochés et rutilants de clous d'or parfois appliqués en relief sur le panneau, comme chez Gentile da Fabriano, dans un éblouissant cliquetis d'armes et d'éperons, d'aboiements et de rugissements sonores. Derrière eux, piaffe et cavalcade toute la fantaisie des artistes de la Renaissance, toute la faune que les Médicis offraient aux Rois en visite, et que les pèlerins de Terre Sainte apercevaient, en passant au Caire, tout ce que les portes ouvertes sur l'Orient laissaient passer ou imaginer de ces animaux tachetés, bizarres, encore mal connus, de ces coursiers bossus, de ces demihommes, propres, selon le mot de Le Brun « à débaucher l'œil du spectateur », et, mieux encore, des nains, des bouffons, des fous, tout l'attirail des cours de la Renaissance déroulé en un long serpent aux écailles brillantes qui se glisse entre des rochers minuscules taillés à facettes comme des cristaux de Bohême, sous des pins dressés comme des têtes de loup au bout d'un bâton pour nettoyer le plafond céleste des nuées floches qui s'y promènent et parmi mille cyprès effilés comme des fers de lance :

Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux...

Ils s'arrêtent. On croit voir une halte de chasse, car qui dit Roi et qui dit Prince, au Moyen âge, dit chasseur, et ce doit tenir à quelque cause bien foncière et tout humaine, puisqu'aujourd'hui encore, dès qu'un chef d'État se trouve en visite chez un autre, on s'ingénie à lui faire verser le sang des échassiers et des passereaux : « Lorsque le Soudan va à la chasse, dans un lieu appelé Sariocusso, à quinze milles du Caire, il est accompagné par une multitude de cavaliers, qu'on peut évaluer à cent mille. On mène à ces chasses un nombre considérable de gerfauts et de faucons, de chiens braques et de lévriers ». Ainsi parle un pèlerin de 1384. Il n'est donc pas étonnant que venant voir l'Enfant-Dieu, les Rois d'Orient en aient profité pour tenter quelque heureuse randonnée. Tandis qu'ils cheminent, les lévriers forcent le cerf sur le mont, les pages brandissent après le chevreuil la lance, les faucons assaillent les hérons dans le ciel. C'est à peine si lorsque le Roi met pied à terre et se prosterne, la chasse s'arrête un instant, les lévriers allongent à terre leurs longues têtes, et les pages rappellent sur leur poing, leur faucon d'Antigosa.

Les Mages sont les impresarii des Nativités. Ils en renouvellent intarissablement le décor, sans que l'orthodoxie s'en choque. Comme ce sont des Rois, on peut déployer toutes sortes de velours, de brocards, d'orfèvreries, de joyaux, de « satins figurés », de zibelines. Comme ils offrent des présents à l'Enfant Jésus, on peut faire miroiter, à leurs doigts, un ciboire, un gobelet ou une monstrance, maniés avec le geste d'un antiquaire qui veut

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tenter l'acheteur. Et voici de l'ouvrage pour le peintre de natures mortes. Comme ils viennent des pays « estranges », aucun accessoire n'est incongru. Outre les chameaux qu'on voit déjà sur les sarcophages des premiers siècles et qui servent aux Pères de l'Église à expliquer la rapidité de leur venue, les Mages peuvent amener des girafes, des léopards à la laisse, des vautours et même lâcher leurs faucons dans le ciel à la poursuite des grues, des perroquets et des singes de toutes les espèces, en croupe de leurs chevaux, au risque d'étonner un peu l'âne et le bœuf par l'invasion d'hôtes aussi inopinés. Surtout, ils peuvent se montrer euxmêmes, c'est-à-dire des exemples de races qui, jusque-là, n'avaient guère trouvé d'accès dans le grand art. La beauté de l'Ethiopien, du Mongol ou de l'Arabe aurait peut-être été proscrite jusqu'à notre époque des tableaux de maîtres, si, avant nos Guillaumet et nos Henri Regnault, une heureuse étoile ne les avait conduits vers la crèche et si le Christ enfant n'avait ouvert ses petits bras, non seulement aux représentants de la beauté classique, mais à ceux de toutes les beautés.

Enfin, comme ce sont des païens, il est admis qu'avec eux entrent dans le tableau religieux, des fantaisies, et, sinon des vices, du moins des licences qu'on n'eût pas tolérées autre part. Sur ce dernier point, la tradition est un peu flottante. Au xme siècle, il semble que les Mages soient déjà des saints et on leur donne l'auréole, mais plus tard on abandonne cette hypothèse. Ils seront peut-être des saints quand saint Thomas les aura baptisés et

qu'ils s'en iront à Cologne, mais au moment de l'Adoration, ils sont des païens sans plus et, délibérément, on les traite en Turcs, nègres, figurants des Mille et une Nuits. Les gens du xve siècle les regardent défiler un peu dans le même esprit que, de nos jours, on regarde Sisowath ou le Chah de Perse. On leur passe tous leurs enfantillages et leurs excentricités, parce qu'ils viennent de loin, qu'ils apportent de beaux présents, et qu'ils s'en iront bientôt.

Chez les Primitifs, les Mages sont avant tout des Rois, coiffés de leurs couronnes qu'ils soulèvent respectueusement, en approchant, ou qu'ils posent avec précaution sur le sol. Ce sont des chevaliers casqués et bottés, dont un page ôte les éperons, peut-être par étiquette et peut-être pour les mettre plus à leur aise, des hommes de guerre, étoiles d'or, porteurs d'épées, venant saluer le Roi de la Paix. On voit surtout l'antithèse de la force et de la faiblesse, de la puissance militaire et de l'humilité du serf désarmé. Mais à mesure qu'arrivent les nefs de l'Orient chargées de choses lointaines et précieuses, à mesure que les voyageurs rentrent de leurs pèlerinages d'outre-mer pleins de récits et bourrés de croquis, le goût de l'exotisme l'emporte. On souligne l'antithèse non plus des castes, mais des races. On voit sur les têtes se renverser la corne d'abondance de Dschem ou se gonfler le turban de Mahomet II. Peu à peu, l'Orientalisme expulse la Chevalerie. Les attributs du Roi disparaissent de chez Rubens, de chez Véronèse, de chez Tiepolo, et ce sont les attributs de

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l'Étranger, du Barbaresque qui les remplacent. A la porte de rétable, entre le chapiteau corinthien en ruines qu'enlace une plante grimpante et les madriers où l'araignée a tissé sa toile, tout d'un coup s'échafaude, obstruant le ciel, quelque pyramide mouvante de figures animales et humaines, faite d'une double encolure de chameaux et de têtes éthiopiennes, et c'est une expression nouvelle dans les Nativités que cette joie nègre, et le rire blanc de ces faces noires, brillantes de surprise et de plaisir à la vue d'un Dieu si petit! Tel, le Rubens du musée d'Anvers.

Quand ces Turcs et ces Doges quittèrent l'étable, c'en fut fait à jamais du pittoresque des rois Mages. Mais, alors, on se souvint de ce que les plus anciens Primitifs avaient, à leur façon et selon leurs moyens, signifié : que ce n'étaient pas seulement des Rois, que ce n'étaient pas seulement des exotiques, mais que c'étaient des sages. Le silence et le mystère des anciens jours sont revenus avec Burne-Jones enchanter les imaginations contemporaines. Son adoration des Mages, intitulée YÉtoile de Bethléem, et composée pour les métiers de William Morris, semble se passer dans la forêt de Brocéliande et les sages d'Orient être saisis comme le fut autrefois Merlin par l'enchantement supérieur à toute science, par l'amour. C'est la même forêt, semblet-il, où dans les entrelacs de la Briar Rose, se suspendent et se balancent les boucliers des chevaliers endormis. Les lis montent si haut autour des rois d'Orient qu'ils doivent verser sur leurs épaules leur jaune pollen, et se pressent si épais qu'ils

ferment la haie d'un angélique horlus inclusus. Dans la foret sombre, pleine de mystères, on imagine des visages trouant la feuillée, attentifs à ce qui se passe, des figures de fées, d'enchanteurs, de génies. « Dieux du ciel, dieux de la terre, dieux de la nuit, des fontaines et des fleuves, indigènes et étrangers, grecs et barbares, leur dit saint Augustin, qui pourrait vous compter? » Combien sont-ils dans cette ombre, regardant le petit Dieu nouveau? Ils vont fuir? non : ils sont déjà convertis. Tels que le satyre cornu et fourchu que rencontra, dans la foret, saint Antoine, ils chanteront la gloire du Seigneur: Noël! Noël! Les enchantements de jadis s'effacent; les liens se brisent. Au fond des coupes tarissent les philtres. A toutes les îles, les navigagateurs pourront désormais aborder sans dommage. Il n'est plus besoin de cire dans les oreilles en traversant les détroits : Noël! Noël! Les sortilèges anciens sont vaincus par l'amour.

Ici, en dernière analyse, les Mages de la Nativité, c'est le pouvoir, mais c'est aussi la science ; c'est la richesse, mais c'est aussi l'intelligence, venus pour s'incliner non seulement devant ce qu'il y a de plus humble au monde, mais devant ce qu'il y a de plus naïf : un enfant qui ne sait rien encore des hommes et pour cela, peut-être, les bénit.

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