‹ Le miroir de la vie (volume 3)Chapitre 13 sur 57 · PA Œ · texte numérisé non relu

PA Œ

Derrière eux, voici venir la file serpentante et multicolore des Rois Mages : Galgalat, Malgalath et Sarathin. Ils ont des chapeaux extraordinaires, audacieux compromis entre le bonnet pointu de l’astrologue, la couronne du roi et le turban de l’'émir. Parfois encore, ce triple serre-tête se com-

plique du nimbe d’or des saints. Aïnsi surmontés,

ils s’en viennent tout harnachés, matelassés d'’orfrois, guillochés et rutilants de clous d’or parfois appliqués en relief sur le panneau, comme chez Gentile da Fabriano, dans un éblouissant cliquetis d'armes et d’éperons, d'aboiements et de rugissements sonores. Derrière eux, piafle et cavalcade toute la fantaisie des artistes de la Renaissance, touté la faune que les Médicis offraient aux Rois en visite, et que les pèlerins de Terre Sainte apercevaient, en passant au Caire, tout ce que les portes ouvertes sur l'Orient laissaient passer ou imaginer de ces animaux tachetés, bizarres, encore mal connus, de ces coursiers bossus, de ces demihommes, propres, selon le mot de Le Brun « à débaucher l'œil du spectateur », et, mieux encore, des nains, des bouffons, des fous, tout l’attirail des cours de la Renaissance déroulé en un long serpent aux écailles brillantes qui se glisse entre des rochers minuscules taillés à facettes comme des cristaux de Bohême, sous des pins dressés comme des têtes de loup au bout d’un bâton pour nettoyer le plafond céleste des nuées floches qui S'Y promènent et parmi mille cyprès effilés comme des fers de lance :

Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux...

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Ils s'arrêtent. On croit voir une halte de chasse, car qui dit Roi et qui dit Prince, au Moyen âge, dit chasseur, et ce doit tenir à quelque cause bien foncière et tout humaine, puisqu'aujourd hui encore, dès qu'un chef d'État se trouve en visite chez un autre, on s’ingénie à lui faire verser le sang des échassiers et des passereaux : « Lorsque le Soudan va à la chasse, dans un lieu appelé Sariocusso, à quinze milles du Caire, il est accompagné par une multitude de cavaliers, qu’on peut évaluer à cent mille. On mène à ces chasses un nombre considérable de gerfauts et de faucons, de chiens. braques et de lévriers ». Ainsi parle un pèlerin de 1384. Il n’est donc pas étonnant que venant voir l'Enfant-Dieu, les Rois d'Orient en aient profité pour tenter quelque heureuse randonnée. Tandis qu'ils cheminent, les lévriers forcent le cerf sur le mont, les pages brandissent après le chevreuil la lance, les faucons assaillent les hérons dans le ciel. C’est à peine si lorsque le Roi met pied à terre et se prosterne, la chasse s’arrête un instant, les lévriers allongent à terre leurs longues têtes, et les pages rappellent sur leur poing, leur faucon d’Antigosa.

Les Mages sont les impresarii des Nativités. Ils en renouvellent intarissablement le décor, sans que l’orthodoxie s’en choque. Comme ce sont des Rois, on peut déployer toutes sortes de velours, de brocards, d’orfèvreries, de joyaux, de-«satins figurés », de zibelines. Comme ils offrent des présents à l'Enfant Jésus, on peut faire miroiter, à leurs doigts, un ciboire, un gobelet ou une monstrance, maniés avec le geste d’un antiquaire qui veut

tenter l'acheteur. Et voici de l'ouvrage pour le peintre de natures mortes. Comme ils viennent des pays « estranges », aucun accessoire n’est Incongru. . Outre les chameaux qu'on voit déjà sur les sarcophages des premiers siècles et qui servent aux Pères de l'Église à expliquer la rapidité de leur venue, les Mages peuvent amener des girafes, des léopards à la laisse, des vautours et même lâcher leurs faucons dans le ciel à la poursuite des grues, des perroquets et des singes de toutes les espèces, en croupe de leurs chevaux, au risque d’étonner un peu l'âne et le bœuf par l'invasion d'hôtes aussi inopinés. Surtout, ils peuvent se montrer euxmêmes, c'est-à-dire des exemples de races qui, jusque-là, n'avaient guère trouvé d'accès dans le grand art. La beauté de l'Ethiopien, du Mongol ou de l’Arabe aurait peut-être été proscrite jusqu’à notre époque des tableaux de maîtres, si, avant nos Guillaumet et nos Henri Regnault, une heureuse étoile ne les avait conduits vers la crèche et si le Christ enfant n'avait ouvert ses petits bras, non seulement aux représentants de la beauté classique, mais à ceux de toutes les beautés.

Enfin, comme ce sont des païens, il est admis qu'avec eux entrent dans le tableau religieux, des fantaisies, et, sinon des vices, du moins des licences qu'on neût pas tolérées autre part. Sur ce dernier point, la tradition est un peu flottante. Au x111° siècle, il semble que les Mages soient déjà des saints et on leur donne l’auréole, mais plus tard on abandonne cette hypothèse. Ils seront peut-être des saints quand saint Thomas les aura baptisés et

qu'ils s’en iront à Cologne, mais au moment de l’Adoration, ils sont des païens sans plus et, délibérément, on les traite en Turcs, nègres, figurants des Mille el une Nuits. Les gens du xv° siècle les regardent défiler un peu dans le même esprit que, de nos jours, on regarde Sisowath ou le Chah de Perse. On leur passe tous leurs enfantillages et leurs excentricités, parce qu'ils viennent de loin,

qu'ils apportent de beaux présents, et qu'ils s’en

iront bientôt.

Chez les Primitifs, les Mages sont avant tout des Rois, coiffés de leurs couronnes qu'ils soulèvent respectueusement, en approchant, ou qu'ils posent avec précaution sur le sol. Ce sont des chevaliers casqués et bottés, dont un page ôte les éperons, peut-être par étiquette et peut-être pour les mettre plus à leur aise, des hommes de guerre, étoilés d’or, porteurs d’épées, venant saluer le Roi de la Paix. On voit surtout l’antithèse de la force et de la faiblesse, de la puissance -militaire et de l'humilité du serf désarmé. Mais à mesure qu'arrivent les nefs de l'Orient chargées de choses lointaines et précieuses, à mesure que les voyageurs rentrent de leurs pèlerinages d'outre-mer pleins de récits et bourrés de croquis, le goût de l’exotisme l'emporte. On souligne l’antithèse non plus des castes, mais des races. On voit sur les têtes se renvérser la corne d’abondance de Dschem ou se gonfler le turban de Mahomet IT. Peu à peu, l'Orientalisme expulse la Chevalerie. Les attributs du Roi disparaissent de chez Rubens, de chez Véronèse, de chez Tiepolo, et ce sont les attributs de

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