‹ Le miroir de la vie (volume 3)Chapitre 19 sur 57 · ANAL, GE · texte numérisé non relu

ANAL, GE

femme de Rembrandt, Saskia : on a vu de plus jolis visages. Mais on ne voit pas tous les jours des images plus jolies, plus fortes, plus pénétrantes… Cela tient, d’abord, à ce que le peintre s’est lui-même pénétré de la physionomie de son modèle. Ce n’est pas à la languissante lumière de la Breedstraat que Rembrandt a vu Saskia et son fils Titus : c’est à la lumière chaude de son cœur. Remarquez comme les peintres ont rarement manqué de faire de beaux portraits quand ils ont peint leur famille : la Saskia de Rembrandt, l’Hélène Fourment de Rubens, la femme et les enfants de Cornelis de Vos, la Pacheco de Velasquez, et comme, de nos jours encore, Benjamin Constant fut mieux inspiré quand il a peint son fils, que lorsqu'il a représenté le vieux prince, assis sur un banc de parc, sous des feuillages à la Gainsborough, regardant couler l’automné qui devait être le dernier de sa vie.

C’est ensuite qu'ils ne se sont pas astreints à un minutieux étalage des toilettes de leurs contemporaines. Ils ont fait des femmes et non des poupées. Léonard de Vinci recommandait aux portraitistes d'éviter le plus possible de peindre les modes de leur temps, /uggire il più que si puo gli abiti della sua elà. Lorsque les maîtres ont été forcés de les reproduire par le caprice de leurs modèles, ils sont restés au-dessous d'eux-mêmes. Certes, ce sont de beaux portraits que la Dame inconnue de Bruxelles, à Ravensteyn, la marquise Spinola de Van Dyck et c'est un curieux portrait que la Portia de Rossi, à Florence. Mais combien l'aspect en serait meilleur, si le peintre n'avait pas dépensé son talent à ces

immenses manches ballonnées, à zones de crevés, et à ces fraises tuyautées, empesées, godronnées, horizontales, monstrueux carcans de fil d’archal, que Blaise de Viguière appelait déjà de son temps des meules de moulin et où la tête de la patiente semblait, dit Pierre de l’Estoile, « le chef de saint Jean-Baptiste en un plat »! Comme le peintre est plus à l'aise, lorsque l'énorme machine se développe en éventail, en haute collerette, derrière la tête, comme dans le portrait de Maria Luisa de Tassis ou, mieux encore, perd son empois, s’affaisse et retombe sur les épaules, comme au xvir siècle, dans la fameuse Dame à l'Éventail de Rembrandt, et dans la plupart des beaux portraits de Franz Hals et de Philippe de Champaigne! Comme il l’est plus encore, quand le cou se dégage tout entier et apparaît souple et fin, comme dans les portraits de

La Tour, à peine enclos ça et là d’un étroit nœud :

bleu! Voyez les coiffures : combien elles aussi offrent de ressources à l'artiste ou de difficultés! Observez la simple et fine ferronnière de Bianca Marie Sforza, avec sa broche en joaillerie posée sur le côté et sa longue queue liée par une torsade, ou même le modeste chaperon à queue relevée d'Anne Boleyn, de Clouet, et comparez-les aux majestueux et lourds édifices qui écrasent les têtes de Largillière!.. Contrastez l'humble et fine cornette posée en papillon sur les cheveux d’une petite maîtresse par Perronneau avec l'énorme perruque d'une infante de Velasquez.

Et si les peintres du xvin° siècle ont peut-être été les vrais peintres de la femme, voyez s'ils n'étaient

, pas aidés par la mode qui ne leur imposait rien de

laid etleur suggérait toutes les élégances! Regardez, dans le portrait de Mme de Pompadour, ce que la mode de ce temps offrait à l'Art : au lieu dela tête emperruquée du xvue siècle, une coiffure légère, basse, à chignon plat, le toupet du devant formant seulement un petit croissant, en physionomie; au lieu du pourpoint raide, de | « empoitrinement » à l’'espagnole, un corsage souple et simple, avec une échelle de rubans sur le devant de gorge ; au lieu des manches à rebras, des épaulettes, des ailerons et des bouillons de jadis, la manche courte et large, en éventail, garnie d’engageantes à double rang de dentelles, d'où glissait le bras nu. Regardez les toiles des Van Loo, de l'oncle et du neveu, ces jeunes femmes en bleu jouant de la guitare comme deux sœurs en uniforme et venues témoigner ensemble, l’une tenant la partition, l’autre l'exécutant, de la grâce papillonnante des costumiers de leur époque! Quand même l'artiste aurait un peu simplifié leur coiffure ou allongé leurs tresses, ou multiplié leurs nœuds, leurs coques etleurs rubans, qu'importe? Devant la beauté, qu'importe la vraisemblance ?

J'ai dit aussi : qu'importe la ressemblance? et je n'ignore pas le débat que ce seul mot peut soulever. Mais sans vouloir ici l’aborder, car il en soulève beaucoup d’autres, nous pouvons, chaque fois que nous parcourons un musée, nous poser simplement cette question : voici des centaines de femmes dont on conserve pieusement les images. Tout le monde peut dire qu'elles sont belles... De combien

peut-on dire qu'elles sont ressemblantes? Et si leurs peintres, pour plus de ressemblance, avaient sacrifié leur valeur esthétique, seraient-elles ici et, même dans les collections de famille, les aurait-on aussi pieusement et à de telles places d'honneur conservéées? Que deviennent les portraits d’ancêtres, quand, ressemblants autant que des photographies peuvent l'être, ils ont sacrifié à la ressemblance la grâce et la beauté? Que deviennent les médiocres images, quand on a perdu le souvenir des figures réelles? Assurément, si c’est un souvenir que nous cherchons à conserver, personnellement, de celles qui nous furent chères, la ressemblance prime toute qualité esthétique et souvent un Nadar nous la fournira bien mieux qu’un Léonard de Vinci. Mais si c'est un souvenir pour plusieurs générations, si c’est une joie non pour le cœur d’un seul, mais pour les yeux de tous, qu'importe une ressemblance absolue, dont personne ne pourra témoigner dans un demi-siècle? Ce qui importe, c’est la vie. Et c’est elle qui a gardé ces toiles de l'oubli. Tout ce qu'elles reflétaient a disparu. On conserve peutêtre quelque part, quelques-uns de ces oripeaux exquis, de ces nœuds, de ces boîtes à parfums, de ces rubis qui semblent des gouttes de sang, de ces colliers de perles qui semblent des rosaires de larmes, mais que sont devenues celles qui leur prêtaient le mouvement et l’éclat? Les masques sont peut-être restés, mais où sont les visages? Les bagues, mais où sont les doigt$? Les miroirs, mais les sourires? Les cous souples’et blancs se sont flétris et ont laissé les colliers vides, se soustrayant

ainsi doucement aux multiples chaînes qui les retenaient aux rivages de vie. Ces lettres, ces billets que nous voyons, donnant aux mains une contenance, sont peut-être encore dans quelques coffrets, mais leurs aveux ne touchent plus personne, et la passion du lecteur ne pourrait pas plus les ranimer que les chauds vents d'automne ne raniment les feuilles mourantes.…

De tout ce qui fut la grâce, la joie, l’enjouement, la beauté, rien ne reste que des objets froids et muets, — comme au soir de l'incendie d’un palais on ne retrouve parmi les cendres que des bijoux inutiles... Malgré soi, l'on se rappelle et l’on murmure, devant ces autres Dames du temps jadis, la complainte du vieux poète :

Dictes-moy où, n’en quel païs,

Est Flora, la belle Romaine; Archipiada, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine;

Écho, parlant quand bruyect on maine Dessus rivière ou sus estan,

Qui beaulié eut trop plus qu'humaine ?

Mais où sont les neiges d’antan ?

Par trois fois, le poète de la ballade a demandé avec angoisse : « Où sont les neiges d'antan? » Mais que peut bien nous faire la destinée de ce composé chimique? D'ailleurs, nous le savons, ce que devient la neige. Elle devient d’abord de la boue. Puis elle devient ce qui féconde, ce qui porte à la plante naissante et préservée par elle sa nourriture éparse dans le sol, et voici que, grâce à cette eau, la plante toute drue de chaux et toute verte d'azote, se dresse,

monte et s’'épanouit sous le soleil. Les chimistes et les agronomes ont donc répondu, sur ce point, à Villon. Mais à cette question beaucoup plus importante : où sont les femmes d'antan? hélas! qui peut répondre ? Pourtant, lorsque la neige elle-même ne se perd point, mais fondant et fertilisant, revient à la surface des terres, en verdures et en fleurs, peuton croire que la beauté des dames du temps jadis ne revienne pas jouer son rôle dans l’économie du monde et dans son bonheur?

Ne le croyons pas. Neiges d'antan, femmes d'antan, ne sont pas aussi disparues que le dit le poète. On sait dans quel but charitable se firent toutes ces réunions éphémères et splendides l'exposition des Cent chefs-d’œuvre, les Portraits du Siècle, les Portraits de femmes et d’enfants, les Portraits d'Enfants, les Cent Pastels, les plus belles fêtes esthétiques que Paris ait offertes à notre génération. L'argent qu’elles ont produit a servi à alimenter les œuvres créées pour les pauvres : des asiles pour les femmes, des dispensaires pour les enfants. Il y a, ainsi, à travers les âges, comme à travers les couches sociales, des liens qui unissent l'humanité triomphante à l'humanité souffrante et les morts aux vivant$. Un jour, je visitais un des hôpitaux créés par la Société Philanthropique dans un quartier misérable, aux toits bas, aux rues

défoncées, aux murailles suintantes, - parmi ces

terrains vagues où chaque matin la ville immense rejette ses rebuts, ses loques, ses souillures, son

écume, les détritus des choses qu'elle croit épuisées

et qu'elle ne veut plus garder devant elle, sitôt

var te NE RE

qu'elle en a tiré le suc. Assurément on ne pensait guère aux somptueux fonds des portraits de Gains-

borough, mais plutôt aux maigres croquis de M. Raffaelli ou de M. Ricardo Florès. Et pourtant, dans cet hôpital au jour blanc et cru, pendant que les malades se tassaient sur des bancs, attendant la visite du médecin ou des infirmiers, tendant leurs membres blessés, découvrant leurs plaies, contant les symptômes de leur mal, un groupe vint à passer où Reynolds aurait pu trouver un modèle pour ses Tétes d’Anges. C'était un petit garçon qu’on emportait roulé dans une couverture, convalescent, heureux de quitter l'hôpital, montrant une mine éveillée, guérie, où l’on voyait déjà toutes les couleurs de la santé reconquise. Il passait vite et s’en allait sous les jeunes marronniers aux feuilles nouvelles, souriant et babillant, tandis que le soleil de mai ériblait le groupe de ses flèches d’or.

Ce sourire obtenu par la bienfaisance sur ce petit visage et sur des milliers d’autres semblables est, tout bien considéré, quelque chose d'aussi beau que ce que les peintres ont fixé sur leurs toiles. C’est le chef-d'œuvre par excellence et il est à la portée de tous. Car nous ne pouvons pas tous, ni même les plus habiles d’entre nous, peindre des portraits d'enfants et de femmes comme Hoppner et Greuze, mais tous nous pouvons rendre les couleurs à des visages pâlis par les privations, la gaieté à des âmes déshabituées de l'espérance. La misère, terrible pour tous, semble surtout affreuse et imméritée quand elle frappe les femmes et les enfants. Il faudrait que cette vision de belles images se pro-

longeât pour eux en de belles réalités. Il faudrait que les sourires des femmes et des enfants peints, que les associations charitables tirent, chaque année, de l’ombre des collections particulières et font rayonner un instant parmi nous, se continuât sur les lèvres des femmes et des enfants vivants qu'elles veulent secourir; et que les plus petits, ignorants des vides que laissent aux cadres de nos mémoires les figures qu'ils n'ont pas connues, puissent danser, au refrain que fredonnaient les enfants du temps jadis :

Qu'’est-c'qui passe ici si tard,

Compagnons de la Marjolaine?

Qu’est-c'qui passe ici si tard, Dessus lquai ?

/ À han

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