ELSEN
AU great àrt is praise.
(Ruskin : Laws of Fesole.)
UAND on suit, dans le récit de quelque voyageur
du Moyen âge, explorateur dans le Levant ou pèlerin en Terre Sainte, les péripéties et les traverses qu'il endura pour parvenir à son but ou pour rentrer dans sa patrie, il arrive fréquemment ceci, qu'après avoir promené son bâton sur une infinité de terres arides et cousu à son camail les coquilles de bien des rivages imhospitaliers, après avoir cheminé parmi des peuplades sauvages et monstrueuses qu'il a vues ou dont il a oui parler : les hommes à tête de chien, la nation des Astomes ou hommes sans bouche, les Thibiens, qu'on reconnaît parce qu'ils ont dans un œil une pupille double et dans l’autre une effigie de cheval, les Pygmées en bataille contre les grues, les hommes sans tête et ceux qui n'ont qu'un pied, mais si démesuré qu'il leur sert de parasol ; —- après avoir enduré la faim des montagnes et la soif des déserts, la captivité chez les Barbaresques, la rencontre des drasons, des gargouilles, des serpents à quatre pieds,
tout ce qu'un voyage dans ces temps reculés, aux céographies incertaines, comportait de hasards et de fâcheuses aventures, — il se trouve tout d’un coup l'hôte d’un palais enchanté.
Est-ce dans une île de l'Archipel, dans celle de Chypre et en quelque Famagouste, ou bien dans l'intérieur du continent mystérieux, en Abyssinie ou en Tartarie? L'amphitryon se nomme-t-il le duc d'Athènes ou de Céphalonie ou bien le Prêtre Jean, chez qui les Anges eux-mêmes font la cuisine et servent à table? Toujours est-1l que la fête est prestigieuse et splendide, soudaine et inattendue, inoubliable et sans lendemain. Le voyageur ne sait où il est, ni à quelle porte il frappe, ni si les gardes qui sont là ne vont pas lui couper le cou. On l’accueille, on s’empresse, on déploie devant lui toutes les ressources et toutes les magies d’une Cour d'Orient, et après quelques heures d'ivresse, d’extase et de repos, 1l reprend sa route, l'imagination encore toute ravie, ignorant du nom et du lieu où se sont révélées à lui tant de merveilles, inhabile à les décrire, incapable de les retrouver, doutant s'il a rêvé...
Cette aventure, si fréquente dans les voyages du temps des nefs et des Barbaresques, c'est un peu ce qui nous est arrivé à l'Exposition Chardin et Fragonard. Pèélerin de l'Art, curieux de toutes ses manifestations et errant dans tous ses domaines,
nous avions parcouru, depuis dix ou douze ans, de
bien étranges contrées. Nous avions traversé de rares épreuves. Dans le plus vaste royaume où notre poursuite inconsidérée de la beauté avait,
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‘À r . 14° chaque année, conduit nos pas, nous nous étions
trouvé, une fois, en présence d'un gigantesque
Acéphalobranche, qu’on nous avait dit être le prin- Cipal seigneur du lieu et considéré comme l’incarnation de la Marche, puis d'une foule d’estropiés, ou de figures titubantes, ou de personnes qui nous tournaient obstinément le dos et semblaient faire des efforts inouïs pour échapper à notre vue et rentrer dans les murs. Quand de ce royaume de pauvres gens, nous passions dans une autre région, sur le bord d’un fleuve, la tristesse des visages n'était pas moindre : tous semblaient oppressés par un cauchemar, et l'atmosphère obscurcie de brouillards et de fumées. Encore tout ému de cette Journée de voyage et incommodé de cette poire d'angoisse, nous échouâmes chez un peuple de nains ridicules, parmi lesquels nous eûmes la douleur de reconnaître quelques-uns de nos amis. Les uns se gonflaient comme des montgolfières, les autres se dévidaient comme des écheveaux.
Il semblait qu'on se promenât dans un jardin
planté de boules - panoramas et, de quelque côté qu'on se tournât, on se voyait, soi ou ses pareils, soumis aux plus fâcheuses anamorphoses. Sans doute, personne n’était tenu d’habiter longtemps ces régions inhospitalières, mais la surprise n'en fut pas moins vive ni l'éblouissement moins éclatant, lorsqu'un jour de printemps, en l'an 1907, nos pas nous ayant amené aux portes d'un palais gardé par un grand nombre d'hommes d'armes, et notre bâton de pèlerin y ayant frappé mélancoliquement el sans grand espoir, nous avons été reçu par
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les plus gracieuses figures et au milieu de la fète la plus enchanteresse que le monde ait imaginée.
Un pacha éblouissant de blancheur répandu sur
un divan couleur de tournesolsemblait, dès l'entrée, nous accueillir et nous donner audience. Après avoir salué ce vénérable et astucieux mamamouchi, nous étions entouré de jeux divertissants etrapides. Des amoureux, beaux comme le jour, couraientà qui arriverait premier à une fontaine desservie par de petits Amours. Une danseuse fameuse du nom de Guimard, déguisée en bergère, esquissait un pas nouveau, devant des ruines écroulées pour le plaisir des yeux. De jeunes personnes couchées entre les nuages cramoisis de leurs rideaux, dressaient des chiens minuscules, au moyen de gâteaux en forme de couronnes, nommés gimbleltes, aux voltiges les plus imprévues. Dans les coins des
paravents, les Turcs de notre pacha prenaient
diverses récréations orientales. Il y avait beaucoup de choses à manger ou à boire dressées sur les buffets ou prêtes sur les nappes. Le palais s’ouvrait aussi sur un parc, où les marchandes de frivolités, les montreurs de marionnettes et les grandes eaux faisaient la joie de groupes multcolores. Et, çà et là, des macaques fort convenablement nippés et
doués d’une excellente éducation s’appliquaient à
des recherches qui sont, dans nos pays d'Occident, plutôt l'apanage de membres des Académies; — ce
qui montrait bien que nous étions en plein rêve et
fantasmagorie. Le nom de ce palais, nous le sûmes bientôt, était « galerie Georges Petit, » et ceux des ordonnateurs de cette fête, Chardin et Fragonard,
.. Car voici, enfin, de la peinture! Cela nous était bien dû après tout ce qu’on nous donna de falsifié ou d'hétéroclite sous ce nom, depuis tant d'années que les expositions, les Salons, les collections, les ventes, les rétrospectives se succèdent ou s’accumulent avec une profusion et une obstination quasi diaboliques! Après tous les essais ou les demiréussites, après les petites ébauches et les minuscules trouvailles qu'encadrent d'énormes prétentions ; au lieu de ces effets obtenus dans la gêne et la privation, de ces jours de souffrance, de ces fruits dus à la taille artificielle de tout un arbre et à la disparition de ses folles branches, voici la récréation triomphante de deux talents généreux et libres, la pulpe savoureuse d’une matière grasse, profonde, étincelante, toute traversée de vie. Nous sommes aussi loin des Primitifs que des Décadents. Ce ne sont plus des fruits verts, ce ne sont plus des fruits gâtés, ce ne sont plus des fruits forcés : ce sont des fruits mûrs. |
Faisons comme le pèlerin du Moyen âge, profitons de cette fête. Elle sera courte, et demain 1l faudra reprendre le bâton de marche à travers les poussières soulevées sur le chemin par les disputes, les crises, les « questions, » les inaugurations, les expositions, les ventes et les « méventes, » au risque d'y rencontrer des êtres de plus en plus privés de ce que l’on considérait jusqu'ici comme nécessaire à la vie : une tête, des bras, la couleur de la chair, l'atmosphère lumineuse, le geste libre et spontané! Comme le voyageur d’antan, nous ne saurons jamais où aller pour retrouver l’île
enchantée. Elle fuira devant notre ef, si Jamais nous tentons de la rejoindre,
Ainsi que Dèle sur la mer...
car elle est purement illusoire, faite de trois cents morceaux qu'un miracle d'ingéniosité a réunis et soudés un instant sur le même point du globe et qui vont s'émietter dans quelques jours. Ils retourneront celui-ci chez le Roi de la mer, celui-là chez le maître de Potsdam, cetautre au bord du Danube, et ne seront, peut-être, plus jamais réunis. En sorte que, quand plus tard nous raconterons le voyage que nous y faisons aujourd’hui, nous ne paraîtrons pas plus véridique, ni parler d’un royaume plus certain que Marco Polo ou Jacques de Vitry, quand ils décrivaient les merveilles d’une halte aux terres lointaines d’un Orient fabuleux, chez le Prêtre Jean.