‹ Le miroir de la vie (volume 3)Chapitre 30 sur 57 · OPA RUE DU PA EE : MULLER RE · texte numérisé non relu

OPA RUE DU PA EE : MULLER RE

solaire, entourer de son charme le signe de l'heure.

Et il faudrait qu'on lui trouvât une forme belle et nouvelle, à ce signe si souvent consulté. Ce qu'il fut dans le passé n’est rien, si l’on songe à ce qu'il est aujourd’hui. C’est lui qui a la première place dans nos maisons modernes : emblème du seul dieu dont nous ne méconnaissions pas la puissance, seul autel sur lequel nous sacrifiions encore nos plaisirs les plus aimés, seul signe qui régisse nos actes. Chacune de nos demeures, chaque chambre dans chacune de ces demeures, est un temple pour lui, et nous levons plus souvent nos yeux vers lui que vers le ciel... Oracle à qui nous demandons tantôt de parler et tantôt de se taire, selon que nous voulons étouffer les voix intérieures ou les écouter mieux, génie multiforme : rouet qui tourne, flot qui coule, aile qui bat, témoin de pierre ou de métal, désignant nos actes de son doigt ironique et sonore qui tautôt est un reproche et tantôt un appel; telle apparaît l’Heure aux hommes de notre génération. Sur cet autel, si nous mettons une fleur, le dieu que nous servons la fait périr. Quelle que soit l’offrande, le dieu que nous adorons en elle, la corrompt, la dissout et l’ignore. Ce n’est pas une fileuse armée de ciseaux. Les ciseaux ne coupaient que les destinées.

La faux ne tranche que la vie. Le Dieu de l’Heure tranche plus que la vie : il est ce que le poète anglais appelle « la mort dans la vie », la mort de la foi, le dépérissement de l'illusion et de l'amour.

Mais il marque encore autre chose, et le symbo-

lisme n’est pas complet qui nous en fait jamais

souvenir. Il semblerait, à lire toutes les devises : Hora fugax; Velox praeterit hora; répandues sur les cadrans solaires, que le Temps ne nous apporte rien, qu'il emporte tout, qu’il n'a d'armes que pour frapper, ni d'ailes que pour fuir. On oublie la retouche du vieux poète, qui ayant dit comme tout le monde : ;

Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame,

se corrige et reprend :

Las! le temps, non; mais nous nous en allons...

C'est un phénomène étrange que, parmi toutes ces figurations du vieux Chronos, vous en chercheriez vainement une où 1l soit représenté la truelle ou le marteau à la main. Il y a bien, au château de Windsor, une pendule de Vuillamy, où deux figures en biscuit de Chine bâtissent une colonne de marbre avec une équérre et un fil à plomb, mais ces figures sont des Amours. Vous trouverez l'Amour vainqueur du Temps, plus d’une fois, et notamment

à Versailles, sur la cheminée du grand Roi. Mais

vous ne trouverez pas le Temps lui-même occupé à quelque œuvre de construction, à quelque œuvre utile, comme 1l l’est dans le tableau du Poussin, lorsque, s’envolant au ciel, 1l soustrait la Vérité aux torches de la Discorde et aux serpents de l'Envie. Partout le Temps est figuré sous l’aspect d’un destructeur. Nulle part sous celui d’un constructeur. Il semblerait que tout ce qui existe ait commencé d'être avant qu'il se mît en marche et que son œuvre ne fut, dès qu'il parut, qu'une longue et

méthodique fauchaison. Si l'on cherche la raison de cette étrange image, on trouve qu’en fait nous existions avant de prendre conscience du temps, et que, dès le jour où nous avons pris conscience de lui, nous l'avons vu occupé à nous détruire. Mais, si notre sentiment s'explique ainsi, lorsqu'il s’agit de son œuvre vis-à-vis de nous, comment l'expliquer, lorsqu'il s’agit de son œuvre vis-à-vis des choses, et comment osons-nous l'appeler, à la suite d'Horace, edax rerum? Étrange, bien étrange leçon, inscrite depuis des siècles sur toutes nos pendules, dans toutes nos maisons même les plus humbles! « Voici le faucheur, fuis-le et va plus vite que lui! Passe-toi de lui! N'’aie rien à faire avec lui! » Étrange conseil qui nous fait regarder le temps comme un ennemi qu'il faut vaincre, et non comme un aide dont il faut user!

Nous ne l'avons que trop entendue, cette fausse

leçon des perverses pendules. Nous n'avons que trop

nié l'utilité du temps, sa capacité de construire, la nécessité de sa collaboration. Nous n'avons que trop gravé dans les âmes contemporaines le désir de tout édifier sans lui : que ce soit une maison, une réforme, un état social ou un style. Nous voulons faire en quatre mois des portes que Ghiberti a mis quarante ans à construire; créer en six années un style quand les Égyptiens gardaient les leurs six siècles ; effacer dans l’âme humaine, en soixante ans, ou y susciter des traits de croyance qui demandèrent pour y être gravés peut-être six mille ans. Pourtant, s’il est une leçon inscrite dans tous les coins de nos musées, du Louvre au petit Palais et

du Pavillon de Marsan à Cluny, s’il est une lecon, brillante sous ces émaux, finement tissée dans ces tapisseries, profondément gravée dans ces ivoires, c'est, à coup sûr, que sans le temps on ne saurait édifier rien de beau, ni dans l’art, ni dans la vie. Toutes ces merveilles que nous admirons sont dues à un long, à un très long labeur. Elles sont sorties de l'effort continu, non d’un artiste, mais de plusieurs générations d'artistes, attachées au même problème, tendantes au même progrès. Chacun de ces chefs-d'œuvre fut l'unique but, non seulement de toute une vie, mais parfois de plusieurs vies accumulées, de toute une dynastie — dynastie d’ébénistes comme les Boulie, d’émailleurs comme les Pénicault, les Laudin, les Limosin, les Nouaiïlhier: de serruriers comme les Lamour; de graveurs comme les Audran; de sculpteurs comme les Bourdin, les Richier, les Caffieri ou encore comme ces derniers imagiers gothiques, les Copain, les Cordonnier, les Juliot, dont M. Raymond Kæchlin a exhumé la curieuse histoire. Si l’on compare la quiétude et la continuité de leurs travaux avec l'agitation et l’intermittence des nôtres, si surtout l'on compare les styles harmonieux nés de cette lenteur avec les produits de notre inquiétude, on verra s'il est sage de tenir le Temps pour un ennemi qu'il faut vaincre et de créer sans lui quelque chose qu’on croit qu'il respectera. Sans doute, dans la plupart des objets simplement utiles, le progrès de notre machinisme le remplace. Mais, dès qu'on touche à l’objet d'art, ni l'imagination ne le conçoit plus clair, ni les mains en l'exécutent plus vite Ed 11

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