‹ Le miroir de la vie (volume 3)Chapitre 37 sur 57 · À PENSER TC · texte numérisé non relu

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de fictions autour du mort, mais il a toujours paru dépasser les bornes de la vraisemblance d'y faire

pleurer les valets. Dès le xvi° siècle, les serviteurs,

les chevaliers, les moines et les bêtes s’en vont.

Et, un à un, les dieux du paganisme reviennent rôder autour des tombes. Oh! non pas les dieux de volupté : ils n’oseraient se mêler aux apôtres dont les mains bénissent, aux martyrs dont les blessures saignent, mais les dieux des Enfers, les Parques. Regardez aux pieds des enfants de Charles VIIT et d'Anne de Bretagne, couchés, côte à côte, entre quatre anges de leur âge, par Guillaume de Regnault et Jérôme de Fiesole, à Tours; vous lirez ces Vers :

Par Atropos qui les cueurs humains fend D'un dard mortel de cruelle souffrance,

Du Roy Charle et d'Anne, Royne de France, Cy dessoubs gist Charles second enfant.

Les dieux proscrits se glissent derrière Atropos. Hercule traînant son hydre vient se joindre à Sam-. son, traînant sa porte. Des génies aïlés se dissimulent sous cette pierre où se tiennent des anges; des dauphins en mordent les quatre coins. Puis apparaissent des figures indécises, dont les tuniques glissent, dont les ailes s’écourtent, qui ne peuvent plus que voleter près de terre, à Brou, et, peu à peu, l'artiste déshabitué des formes sévères el. rêvant des grâces antiques, oublie le but pieux qu'il se propose et, parti pour figurer un Ange, en

vient à modeler un Amour.

En même temps, aux personnes réelles, vivantes, succèdent de froides allégorics. Elles se dressent

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aux quatre coins du tombeau de François Il, duc de Bretagne, à Nantes, portant des objets usuels, bien que souvent incompréhensibles. L'une avec son horloge et son mors de bride, l’autre avec son mi-

- roir à pied qui ressemble à un engin téléphonique

et son compas, l’autre avec ses balances. Le passant qui n'est pas averti que voici la Tempérance, la Justice, la Vérité, est fort enclin à penser que ces belles dames sont surprises dans les soins de quelque déménagement. Mais il se trompe. Elles sont là pour honorer le gisant. Elles l’honoreront, pendant trois siècles entiers, changeant seulement quelquefois de toilette, rejetant leurs longues robes et leurs manches, abandonnant leurs pendules et leurs balances, se tordant les bras, gémissant, escaladant le sarcophage, la pyramide, soufflant dans des trompettes, repoussant la Mort, se livrant quelquefois à la plus démonstrative gymhastique, tandis que des orages imaginaires gonflent, creusent, chassent et déploient leurs draperies de pierre blanche, rouge, noire sur le crâne

et les vertèbres d'un squelette qui surgit!

Regardez maintenant les tombes contemporaines : tout cortège a disparu. L’Antiquité avait figuré autour de ses morts un cortège naturel : la vie qui

continuait, des êtres agissants. Le Moyen âge a

figuré des êtres surnaturels, ou bien encore la vie qui s'arrêtait un instant : des pleurants. La Renais-

sance ét les siècles qui l'ont suivie dotèrent leurs

morts d'un cortège allégorique, d'une vie factice et voulue, de figurants. Tous les âges avaient fait honneur à l'être disparu, d'une compagnie d'êtres

attachés à sa destinée et mourant un peu de sa mort. Et, maintenant, c'est fini. Nous nous en allons seuls dans l’autre monde. Ni les serviteurs égyptiens, ni les petites danseuses tanagréennes, ni les toutous du Moyen âge ne nous accompagnent. On ne brise pas nos armes pour les chasses d'outre-tombe. On ne déchire pas nos livres pour les lectures d'en haut. Ni du monde humain, ni du monde animal, rien n'est sacrifié pour nous servir de cortège. De tous ces sacrifices, le seul vestige qui restât, était celui du monde végétal. On coupait encore des fleurs, on coupait des brassées de fleurs : elles mouraient sur notre tombe, comme si leurs âmes pouvaientsuivre notre âme et respirer notre ombre, l’ombre de leurs parfums... Et voici que, justement, quelques-uns trouvent que c'est trop de sacrifices encore, — et défendent qu’on sacrifie des roses à leurs mânes, — que le règne végétal lui-même est fait pour les vivants, non pour les morts, qu'il ne faut pas sacrifier la plus légère parcelle de richesse à qui ne peut plus produire de la richesse, et que, morts, nous nous devons tout à la terre, et que la terre ne nous doit plus rien...

Cette évolution fut-elle voulue par l'artiste quand il dressa le monument du mort, quand il sculpta sa figure et l’entoura de ses proches? Non, sans doute. Fut-elle le résultat d’une entente préalable entre « tombiers » du même temps ou d'une théorie

‘école? Non, assurément. Elle n’en est pas moins très claire, très précise et elle frappe le plus igno-

.rant des visiteurs de nos vieilles églises, pourvu

quil ait des yeux et qu’il regarde devant lui.

. Une nuit d'été, sous une chaleur torride, je suivais, dans la campagne de Pise, un long convoi funèbre mené par des pénitents. La torche à la main,

ils allaient, psalmodiant d'’indistinctes prières, et

faisant onduler, dans l'ombre, une double file de petites étoiles. De temps en temps, importuné par

… la résine ou la cire qui coulait, l’un deux secouait

sa torche sur l'herbe séchée par un mois d'été sans pluie. Et l'herbe prenait feu. Le feu gagnait de touffe en touffe, et bientôt nous cheminâmes entre une double haie de flammes courtes, dans la nuit.

Ainsi, en célébrant les morts de leurs temps, les Maîtres de la sculpture funéraire ont jalonné en traits de flamme la route. Ce fut bien involontaire. Pas plus que ces pénitents ne voulaient tracer dans la campagne une voie lumineuse, les Rosselino, les Donatello, les Jean Goujon, les Michel-Ange n'ont prétendu figurer, à nos yeux, l’évolution des sentiments de leurs contemporains sur le redoutable problème de la mort. [ls n'ont songé qu'à secouer

- leur torche sur la route. Mais à la lueur qu'ils ont

faite, voici que nous pouvons nous guider encore et retrouver les chemins qu'ils ont suivis.

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