‹ Le miroir de la vie (volume 3)Chapitre 36 sur 57 · ER · texte numérisé non relu

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les saints accueillent celui qui, ayant traversé la mort, vient vers eux. Là-bas, c'est une scène d'adieux; ici, une scène de bienvenue et de présentalion au Seigneur. Le chrétien n’est plus accompagné à son départ : il est reçu à l’arrivée. Autant qu’une bienvenue est plus joyeuse que des adieux, autant le cortège de la mort au Moyen âge est moins triste que dans l'Antiquité.

Non que les proches ou les serviteurs éplorés de la stèle attique aient disparu tout à fait du tombeau gothique. Ce serait grand dommage, car leur douleur et leurs robes ont dicté à nos maîtres « ymagiers » des gestes et des plis qui sont de purs chèfs-d'œuvre : les pleurants des ducs de Bourgogne et du duc de Berri, les « deuils » de Philippe Pot, par exemple. Le cortège funèbre s’est même, depuis l'Antiquité, enrichi de figures nouvelles et peu à peu, sont venus se ranger, autour du mort, des représentants de toute l'échelle de la vie : des anges, des hommes et des bêtes; des anges pour le garder, des hommes pour le pleurer et des bêtes peut-être pour le distraire. |

Les anges apportent aux gisants le secours de leurs mains et de leurs ailes. De leurs mains, ils soulèvent le rideau, comme l'ange admirable de

__ Donatello, sur la tombe du cardinal Brancacei, à

San Nilo de Naples; ou bien, ils balancent l’encensoir, comme ceux de Philippe, frère de saint Louis, souriant des lèvres aux lèvres souriantes du prince qui dort. De leurs ailes palpitantes, ils chassent les mauvais rêves. Ils ne pleurent jamais. Ce sont les amours qui pleurent, peut-être aussi ces faux anges

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qui entourent, tout nus, debout, le corps du beau | Philibert, à Brou. Les vrais anges protègent ou aident, mais ils sourient : ils ne connaissent pas la mort.

Les bêtes, non plus : les lions, les chiens ou les gœuivres pelotonnés sous le dur talon du chevalier, ou sous la molle pantoufle de la dame ou de l’abbesse. Ils ne savent pas qu'ils mourront et ne se doutent guère qu'ils sont dans une église et accomplissent une fonction solennelle. Il suffit d'aller au Louvre, dans les salles du rez-de-chaussée, pour goûter l'extrême fantaisie du Moyen âge. Combien, parmi les milliers de visiteurs quiassiègent, chaque année, les box de l'Exposition canine, ont-ils la pensée de pousser jusque-là, sur le même quai de la Seine? Ils trouveraient, cependant, en ces carlins, ces king’s charles, ces épagneuls, ces levrettes de marbre ou de liais, couchés aux pieds des dames, jusqu'aux grands chiens courants de la Diane de Fontainebleau, la plus singulière collection de chiens que puisse imaginer la fantaisie humaine. Ces bêtes sont presque aussi vivantes et attachantes que celles de l'Exposition canine. Mais elles sont beaucoup moins bien élevées. La plupart se disputent des os, se battent, se roulent, dévorent avec une inconcevable avidité. Et le mort, étendu, la tête entre les purs esprits qui le couvrent de leurs ailes, les pieds parmi les bêtes rageusement occupées à leurs nourritures, semble encore partagé entre les deux natures, céleste et animale, qui se sont disputé sa vie.

Enfin, de simples mortels l’accompagnent, des « pleurants » comme sur la tombe de Philippe le.

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Hardi, dans la salle des Gardes, au musée de Dijon. C'est là qu'il faut aller, pour voir, au complet, la « mesnie de la mort. » On voit chez Rossellino ou Donatello de plus beaux anges ; on voit chez Guillaume Regnault ou Germain Pilon de plus gentilles bêtes ; on voit à Innsbruck, de plus fiers chevaliers. Mais, nulle part, on ne voit une semblable réunion d'anges, d'hommes et de bêtes, en face du grand

mystère, c’est-à-dire d'êtres qui ne sont pas mortels,

d'êtres qui ne se savent pas mortels, et de l'être, enfin, en qui le drame réside, parce qu'il sait qu'il meurt et qu'il espère revivre.

Ce drame surtout est admirable, à Dijon, dans le chef-d'œuvre de Jean de Marville, de Claux Sluter et de Claux de Werwe, multiplié par les quarante moines ou chevaliers encapuchonnés, pleurant, répétant, développant et variant, comme les quarante strophes d’un poème, le même thème de dou-

. leur, tandis que les cinquante-quatre « angelots

d'alebastre » nichés dans les architectures, les deux anges tenant le heaume ou bassinet et le lion couché aux pieds du duc, répètent le même thème

de gloire. Quand un coup de lumière vient à tou-

cher les anges dorés, change en hautes flammes leurs grandes paires d'ailes, 11 semble qu'on voie une œuvre de joaillerie splendide et chimérique flotter, avec le corps du duc, sur un lac noir : le marbre, où plongent les reflets tricolores du man-

teau bleu et or, du coussin rouge, de la doublure

rouge du manteau, des iuniques blanches des anges semées d'étoiles d’or, de leurs pieds nus tout, roses, du lion éploré dans sa crinière brune et

dorée. Et tandis que la lumière s'enroule et luit aux grains dorés de l'architecture comme aux grains rouges des rosaires, voici que, tournant sous le plafond noir de la dalle, empêtrés dans leurs robes de marbre, secoués par les sanglots, passant et repassant sous les petites voûtes, derrière les piliers, dans un cache-cache morne et sans fin, les pleureurs conjuguent tous les temps du désespoir, sans montrer leurs figures, sans montrér leurs mains, par le mystérieux soulèvement de leurs lourdes bures et la funèbre éloquence de leurs plis.

Cette éloquence est chose toute nouvelle. Elle dit des choses que les plis admirables de l’Hégéso

ou de la Mynno n'avaient jamais dites. Quand on.

pouvait croire que l'Antiquité avait épuisé toutes les nuances du drapé flexible et pur, l’artiste gothique l'a, sans effort, renouvelé entièrement.

. Il ne pouvait plus en faire l’expression de la forme

humaine, dorénavant perdue dans les profondeurs de la robe monacale : il en fit l'expression du geste humain et, par là, ce qu'il n'avait pas été chez les Grecs, l'expression du sentiment de l’homme. C’est à peine si ces pleurants peuvent soulever leurs lourdes robes, leurs capuchons, leurs

longues manches. Mais leurs gestes prolongés par

les lignes épaisses de la bure semblent grandir, comme projetés sur un mur en ombres gigantesques. Sur le côté gauche du monument de Philippe le Hardi, ils sont six, dont on ne voit pas la figure et trois qui, peut-être, n’en ont pas. À ses pieds, il y en a quatre, dont les traits restent cachés; il y en a huit sur le côté droit de Jean sans Peur. Ce sont

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+ les plus « pleurants » de ces « pleurants », et les - plus tragiques. Tantôt, le pli tombe des yeux comme un flot de larmes; tantôt, il se rebrousse et “ 6e ramasse comme un froncement de sourcils ;

tantôt, 1l glisse en tournoyant jusqu’à terre comme une plume qui se pose ; tantôt, il s'évase et demeure suspendu en Flair comme une cloche; tantôt, il -moule le corps comme un gant, et tantôt, il le cache ‘comme un bouclier, ou il se creuse comme une écuelle et se ferme comme une poche, ou il se -replie, s’aplatit et se tasse en zigzags, ou il traverse …. toute la draperie en diagonale et ceint le corps … comme un baudrier. L'artiste a signifié les plus

“intenses expressions de l’âme sans montrer de “figures ni de membres. Il a fait du pli le grand trait expressif du corps comme la ride, qui est le pli de la peau vêtant les muscles, est le grand trait expressif du visage. Dès lors, l'être entier n’est plus “dessiné que par un geste : un geste de douleur. L'âge gothique disparu, le cortège des serviteurs ou des clients ne se reverra plus autour du mort. On nimaginera plus de figurer, même en une simple posture de douleur, ceux que, dans d’autres À temps, on eût sacrifiés aux mânes du maître. On 4 lPimaginerait moins encore aujourd’hui. La Renaissance et le xvin° siècle ont bien représenté des À figures éplorées auprès des tombes, mais ce sont « des allégories. Au xix° siècle, on a bien remis, “autour du mort, sur le marbre ou dans le bronze, des figures affligées, mais ce sont des parents. Par- “fois, on a trouvé encore vraisemblable de faire # Blue la Charité, la Patrie, la Verlu, toutes sortes À |

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