PAR QUOI NOUS TOUCHENT
Pourquoi cette vérité nous plaît-elle si fort à entendre aujourd'hui? C'est pour la manière dont elle est dite. C'est que les deux témoins ont justement les qualités que nous demandons aujourd'hui à l'historien : le goût de l'observation et le don de la vie. Le plus libre des deux est sans doute Fragonard. C'est l'impressionniste du xvinc siècle. Regardons le Pacha, le portrait de la Dame aux perles et au petit chien, qui est la sœur du peintre, le Billet doux, les Marionnettes à Saint-Cloud, le Portrait de Diderot. Nous y voyons le sacrifice de la ligne à la couleur, la vive coloration des ombres et jusqu'à un certain point, la division du ton, qui sont les trois caractéristiques de l'Impressionnisme. Nous les voyons jointes à quelque chose d'assez moderne aussi : l'esprit du geste, dégagé, non pas toujours de toute affectation, mais du moins de toute pompe. Nous les voyons, enfin, exprimant toute chose avec peu de matière, en des touches très apparentes, comme la récréation d'un magicien ou
d'un jongleur, qui opère sous nos yeux, entouré par la foule, sans truquage ni double fond. « Gomme c'est simple! » est la réflexion qui vient à l'esprit de tout le monde et il semble qu'il n'y ait qu'à prendre la brosse pour en faire autant. Encore estil à peine besoin d'un outil ni d'une couleur, car devant ses lavis surtout et ses sanguines, devant S'il élail aussi fidèle! par exemple, tout de suite vient aux lèvres le mot, qui est le grand éloge de notre temps : « C'est fait avec rienl » Ce « rien » évoque un monde de sensations et ces sensations se continuent en pensées.
Toutefois, c'est lorsque son œuvre est faite de quelque chose que Fragonard est le plus grand. Regardez les Marionnettes, reproduisant la moitié du grand tableau la Fête à Saint-Cloud, mais comme le souvenir ou le désir imagine un spectacle banal, c'est-à-dire infiniment plus beau! Le soleil en est le grand metteur en scène, le soleil déclinant, dont les rayons obliques, traversant les atmosphères poussiéreuses et vus par transparence, colore chaudement et discrètement à la fois tout ce qui se trouve sur son passage, — comme un roi distribue des faveurs et la gloire. Nous le voyons passer làbas, du côté des jets d'eau, des marchandes de frivolités, de la foule aux belles toilettes, enflammant tout de son regard. A sa vue tout change, tout grandit, tout se fond dans une apothéose. Ce ne sont pas des brimborions qui pendent à l'étalage, mais des gages d'amour. Ce ne sont pas des badauds qui tournent autour des bassins, mais des demoiselles élues aux destinées immortelles, attendant des
cygnes et des Dieux. Ici, tout près, les groupes végètent dans l'ombre. Mais voici que par une sorte d'œil-de-bœuf, ménagé dans l'architecture du feuillage, le soleil envoie un de ses rayons en reconnaissance. Aussitôt, tout flamboie. L'arbre effondré sous le poids des parasites d'en bas et d'ailleurs étêté par la foudre, ouvrant ses bras courts et tout penché en avant, reçoit ce rayon en plein cœur. Le rayon touche aussi le théâtre forain, le ventre du Polichinelle qui y culbute, va fouiller les masses épaisses du feuillage, va réveiller un vieux buste de marbre qui dormait sur son haut socle et, frisant tout autour de lui les feuilles, lui compose une éphémère auréole; il tire de l'obscurité les têtes écarlates des fleurs des massifs; il distribue encore avant de se retirer quelques faveurs aux lierres qui grimpent et aux aristoloches qui retombent, crible les profondeurs secrètes du parc, et après avoir teinté de blond vénitien les chignons et les cheveux fous, décrit, autour des têtes rieuses des spectatrices, sur l'ombre azurescente des jets d'eau ou smaragdine des futaies, le nimbe d'or des parasols... Et maintenant, qu'a pour nous plaire l'art de Chardin? Il existe, de lui, une grande nature morte représentant divers instruments d'art ou de mathématiques, groupés autour d'un Mercure de Pigalle. Ce tableau passe pour avoir été cédé à un brocanteur en échange d'une planche, par un savetier qui s'en servait pour se défendre les pieds du froid dans son échoppe. Comment répond-il si bien aujourd'hui à notre sentiment d'art? C'est qu'aujourd'hui, nous ne demandons pas à un artiste, pour être émus, le
déploiement, dans son œuvre, de toutes les ressources de la peinture : nous lui demandons seulement de ne point traiter à la légère l'objet qu'il a choisi, si humble soit-il.
Chardin en choisit de très humbles et non pas sans raison. On raconte qu'un jour, se trouvant avec son ami le peintre Aved, qu'il a peint sous ce titre : le Souffleur, une dame entra qui voulait, d'Aved, son portrait jusqu'au genou, et qui lui offrait pour cela quatre cents livres. « Aved, disent les Goncourt, trouve la somme trop modique et refuse; Chardin, habitué à des prix plus modestes, insiste auprès de lui pour qu'il ne laisse pas échapper cette occasion, disant que quatre cents livres sont toujours bonnes à gagner. « Oui, dit Aved, si un portrait était aussi facile à faire qu'un saucisson ! » Chardin, à ce moment-là, était justement occupé à peindre sa Table servie qui est fameuse : une nappe blanchâtre, un broc et une bouteille dans un seau à rafraîchir, deux verres, l'un renversé et l'autre où tremble un rubis liquide, un couteau et, précisément, dans un plat d'argent, le saucisson vilipendé par Aved... Piqué du mot de son confrère, Chardin prit une grande résolution : il abandonna la nature morte, et du coup devint un maître peintre de figures.
Quelle que soit l'authenticité de cette réponse, et quelque démenti que Chardin ait pu lui donner, Aved avait tout à fait raison. Il n'est pas un artiste qui ne sache qu'il est infiniment plus hasardeux de chercher la vie et la ressemblance d'une figure de jolie femme que celles d'un saucisson.
Une nature morte, c'est un tableau d'objets qui attendent et qui ne sont pas dans la lumière diffuse. Ce sont des choses qu'on pose soi-même et qui gardent indéfiniment la pose, qu'on éclaire soimême, et qu'on peut éclairer toujours de la même façon. Ils n'ont que les reflets qu'on veut qu'ils aient. Il est vrai que les pattes, le poil, les plumes des modèles retour de chasse, ont des «retraits», et que les légumes aqueux fondent jusqu'à ne plus être que des fils ; mais ce sont là petites difficultés, car il est aisé de renouveler le modèle. L'artiste est maître de son décor, il est l'imprésario de sa troupe, comme dans nul autre genre. De plus, la nature ne peint jamais plus d'un point de la même couleur, tandis que l'homme peint ou crée un objet de la même couleur : une assiette, un gobelet, une nappe, un chaudron peuvent être, sur toute leur étendue, de la même couleur foncière. Elle sera modifiée par la lumière, mais il est maître de la lumière, par les reflets, mais il est maître des reflets : du minuscule incendie allumé sur un gobelet par le feu d'une pomme et de la tempête dans un verre d'eau déchaînée par un rayon.
Faire cela et le bien faire comporte des labeurs singuliers et aussi de singulières joies. D'abord, on prend le temps d'admirer tout ce qu'il y a de poésie et de reflets du monde dans ces humbles microcosmes. Les Goncourt, dans leurs pages d'ailleurs si belles sur Chardin, écrivent ces lignes extraordinaires : « Jamais peut-être l'enchantement de la peinture matérielle touchant aux choses sans intérêt, les transfigurant par la magie du rendu, ne
d20 LE MIROIR DE LA VIE.
fut poussé plus loin que chez lui. » C'est la réédition du mot étrange et bien peu esthétique de Pascal. Choses sans intérêt! Pour qui? Assurément pas pour un peintre. Il suffit qu'il les regarde pour y trouver autant de jouissances qu'à un glacier et parfois autant d'enseignement. Dans le creux d'une bassine de cuivre, il voit tout le mystère de la réfraction des couleurs et de la lumière, et dans un potiron entr'ouvert sous le jour frisant tout allumé par le soleil, plus d'ors que n'en avaient le carrosse et les laquais de Cendrillon tirés par la fée de la citrouille magique. Un verre à boire, selon ses épaisseurs diverses et son entourage, est ici opaque, là transparent, et à un autre endroit translucide : il l'invite à observer toutes les teintes diverses que prend un même corps selon qu'il renvoie la lumière, par transparence ou bien par réflexion et à jouir d'une infinité de phénomènes, aussi bien que s'il les observait à la voûte du ciel. Est-ce un fruit qu'il a posé sur la table? Il suffit qu'il le regarde, l'isole, oublie que la terre en produit des millions de semblables et toute la vulgarité de ce fruit disparaît, car il n'est vulgaire que parce qu'il est abondant. Chaque fruit ainsi élu par l'artiste est le premier fruit aperçu dans le Paradis terrestre. Chaque raisin est celui qui se balançait sous la perche des deux porteurs du pays de Chanaan. Chaque pain est aussi précieux que le pain de proposition placé sur la table d'or par une tribu d'Israël. Si c'est une fleur, c'est la fleur, donnée pour la première fois par la main aimée : elle est aussitôt unique et c'est comme si toutes les fleurs
de la môme sorte n'avaient jamais été. Le poète n'est pas nécessairement un guide qui vous mène dans un pays inexploré; c'est aussi celui qui vous fait mieux voir le jardin où vous avez toujours vécu . Quand Chardin applique religieusement toute son âme à une poire ou à une bouteille, il ne transfigure pas; il n'idéalise pas : il regarde. Il voit l'arc-enciel que met le soleil dans le moindre jet d'eau. Il lui suffit de tout poser dans le jour convenable et l'âme de ces « choses sans intérêt » livre son secret.
La poire, par exemple, qu'il met presque toujours sur le bord de sa table, est le plus typique de ces fruits d'arrière-saison dus au long travail d'un arbre noueux, d'un bois dur, d'une branche torse et souffreteuse. Les teintes en sont atténuées, fondues, discrètes. Les gris y dominent. L'aspect en est triste et sent déjà l'hiver. Vous ne trouvez presque jamais Chardin en extase devant les fruits de l'été, les rouges criards et canailles des cerises, la pourpre monochrome, épaisse, des framboises, des fraises, des groseilles, l'éclat de ces premiers dons du soleil, sans reflets, sans finesse et sans pénétrant parfum, sans enveloppe, sans mystère, d'une teinte uniforme et nullement nuancée. Ces fruits rouges que la nature bâcle en quelques jours, ces grossiers rubis dont les arbres sans architecture ou les verdures sans évolution se couvrent comme de joyaux à bon marché n'ont presque aucune valeur pour un œil de peintre, comme ils ne dégagent, quand on les ouvre, aucune pénétrante odeur. Mais quand vient l'automne, paraissent les fruits longuement
préparés par la terre pierreuse et par le tronc noueux qui a souffert : les pêches, les poires, les pommes. Ils n'ont pas encore l'écorce dure et défensive, la teinte sombre des fruits de l'hiver, mais ils s'enveloppent déjà d'un voile nuancé, et mesurent la pourpre et l'aventurine de leurs robes. En même temps, ils répandent le plus subtil, le plus pénétrant et le plus persistant des parfums. Comme ils sont le dernier présent des beaux jours, ils en sont le plus durable. Leur éclat qui ne se révèle pas à la foule, comme des lanternes dans des branches, mais se fond avec des feuilles devenues, à l'automne, elles-mêmes éclatantes, ravit le peintre et leur saveur complexe enchante le gourmet. Ils renferment plus de sucs du ciel et de la terre que tous les fruits qui les ont précédés, et, à travers les jours sans couleur et sans chaleur de l'hiver, ils conservent aux hommes l'or, la caresse et le bienfait des chauds soleils. Peut-on dire, en vérité, que ces modèles de Chardin soient des « choses sans intérêt »?
Mais prenons un objet plus humble encore, de la fabrication la plus vulgaire et de l'usage le plus commun : une bouteille. Avant même d'avoir été peinte par Chardin, pour qui donc serait-ce « une chose sans intérêt »? Pour l'œil et la sensation de la lumière? Pour l'âme et le sentiment de l'humanité? Mais regardons-le, seulement un instant, le flacon de l'ancienne France, fermé et cacheté comme un message du passé aux générations futures par des mains qui tinrent peut-être le mousquet à Malplaquet ou à Fontenoy ! Ce n'est pas le maigre flacon
de verre clair, sans mystère, sans âme, au long col septentrional ,qui , aujourd'hui, secouée dans les filets des wagons ou des « limousines », porte indifféremmenttousnos pâles breuvages, correcte et géométrique, semblable exactement à des millions d'autres sorties du même moule, — sans un trait individuel, sans un souvenir. C'est ici la vieille bouteille française,pansue, mal coiffée, la « bague » mise de travers, toujours une épaule plus haute que l'autre, dissymétrique à plaisir, faite d'une pâte trouble, épaisse, à peine translucide, et qui ne livre pas, d'abord, son secret. Vénérable et comique, avec sa petite collerette portant son nom et son âge, fière de sa vieillesse, fière de son terroir, cachant, aux cavités ombreuses de son cristal, la vertu des soleils éteints et des comètes disparues, elle annonce aux hommes ce qui ne se fait pas en un jour et ce qui ne se fait pas n'importe où, mais ce qui demande la collaboration des années et d'un coin de terre choisi. L'ouvre-t-on, voici que remonte des profondeurs du passé le parfum subtil et pénétrant des automnes. Voici que jaillit devant les yeux le rayon qui fit mûrir les grappes et que tinte aux oreilles le chant des vendangeurs, endormis maintenant au pied des coteaux, qui ont cueilli pour nous ce talisman des anciens jours. Voici l'évocation sans artifice des plus éphémères visions du passé! Pour conserver les images, nous avons bien inventé la photographie, — mais quel pauvre soleil! Pour fixer les chants, le phonographe, — mais quelle pauvre musique! Pour garder les parfums des fleurs, les « essences ; » — mais quel pauvre « bouquet » !
La vieille bouteille toute fruste, faite seulement d'un souffle et de cendres, — comme l'homme même, — est une moins savante machine, mais elle conserve les choses avec toute leur poésie. Gardienne des soleils qui se sont éteints, des chants qui se sont tus, des parfums qui se sont envolés, elle transmet mystérieusement aux cœurs des vivants la force et la joie, la chanson et la gaieté des cœurs qui ont cessé de battre. Comme la messagère classique des naufragés d'autrefois, elle apporte aux jeunes hommes debout et prêts à partir sur les rivages de la vie, le nom du lieu et du jour où elle fut confiée à l'océan des âges par les générations englouties. Elle leur enseigne le respect des aïeux et le culte du terroir. Elle les fait songer à deux choses : à la Race et à la Patrie. Aux esprits cultivés, son témoignage peut sembler superflu; mais souvenons-nous que des millions d'hommes, peu entraînés à réfléchir, n'ont jamais songé au bienfait de la tradition ni au mérite du sol que dans le moment où ils ont débouché une vieille bouteille. Et c'est là un de ces modèles de Chardin que les Goncourt appellent « choses sans intérêt » !... C'est, là, un de leurs prétextes de définir l'art une « transfiguration » ! Non ! Il n'était nul besoin de la « transfigurer » cette bouteille, non plus que de transfigurer cette poire ou cette pêche, ou cette vieille faïence pour en faire un objet de repos pour les yeux et de méditation pour l'esprit. Il suffisait de la peindre, mais de la peindre comme elle l'est chez Chardin : sans éclat inutile, sans entourage absorbant et avec toute sa densité, sa profondeur,
son mystère translucide et noir. Faire les choses comme elles sont : c'est là tout le miracle !
Ainsi, le miroir que tient Fragonard reflète la fête et le rêve du xvine siècle ; celui que tient Chardin reflète sa vie obscure et sa réalité. L'un fait dire : Gomment pourrais-je le voir? C'est une région à peine entrevue, qu'on soupçonne possible, mais où Ton n'a jamais pu pénétrer. L'autre montre des pays si familiers qu'on les a toujours habités sans jamais y prendre garde. Il fait dire : Comment n'aije pas su le voir? C'est la fenêtre où l'on a négligé de s'accouder. C'est l'âme près de qui l'on vit depuis des années sans avoir soupçonné son trésor, ni respiré son parfum. C'est le vieux mur sur le chemin où l'on passe tous les jours, incrusté d'émeraudes, de topazes, de lapis-lazuli, que jamais l'on n'a discernés. Un homme vient et nous les fait toucher du doigt et nous les voyons désormais étinceler au soleil. La magie et la puissance de la révélation ne sont pas moindres chez l'un que chez l'autre; chez l'artiste qui réalise à nos yeux un désir confus de notre âme et chez l'artiste qui incline notre âme vers ce qui, depuis longtemps, est réalisé à nos yeux. Et l'on doit unir dans la même gratitude ces deux bienfaiteurs : celui qui fait voir ce que l'on aime et celui qui fait aimer ce que l'on voit.
Dieux
DE
l'Heure
Me lumen, vos umbra régit.
(Vieille devise de cadran solaire)
Quelqu'un se rappelle-t-il, parmi cette cité universelle de 1900, aussi parfaitement disparue mais infiniment moins regrettée que la pauvre Messine, ce que fut l'ouverture du Petit Palais? Et le mouvement continu qui fit des peuples entiers s'engouffrer dans sa baie de cristal et de fer? Que cherchaient ces peuples? — Une pendule, répondra l'histoire, si l'histoire se soucie des mouvements de la foule, et si elle est franche. Mais l'histoire n'est pas franche et elle se divertit à donner aux curiosités humaines des causes honorables et rares que déterminent, à loisir, les esprits compliqués. Ce jour-là, en effet, on parlait d'une exhumation des trésors ignorés de nos vieilles églises et les archéologues semblaient plus fiers du coup de filet jeté dans les ténèbres de la province que s'ils eussent tiré du fond des mers les galions de Vigo. Des centaines d'épaves étaient exposées. Formes étincelantes et barbares, reflets d'émaux ou d'écaillés luisantes, ossements ajourés aux couleurs d'ambre, idoles auvergnates,
inexplicables ustensiles. Devant ces montres authentiques aux yeux de carpe, aux pustules de joaillerie, l'enthousiasme des délicats fut lyrique. Mais quand on interrogeait la foule humaine qui, répandue autour des vitrines, déferlait sur ces îlots de pierres précieuses, on s'apercevait vite que ses curiosités n'allaient point là. Peu de gens avaient pensé s'amuser au Bal des Sauvages ou s'édifier devant la Chasse de Sarrancolin. On eût compté ceux qui avaient fait le voyage pour un « peigne liturgique », ou pour un diptyque d'ivoire au nom du consul Justinianus. Enfin, pour « champlevé » qu'il fût, l'émail d'une « colombe eucharistique » n'attirait que peu de regards parmi ces millions d'yeux ouverts sur ces milliers de pierreries. Ce qu'ils cherchaient tous, c'était une pendule.
C'était la Pendule aux Trois Grâces, de Falconet. Déjà célèbre au temps de Diderot, elle redevenait, ce jour-là, fameuse par les désirs qu'elle suscitait chez les amateurs, jusqu'au delà des mers. On parlait d'un million offert et refusé. Dans ce mot : « Un million pour une pendule ! » les gens faisaient tenir toute une esthétique. L'histoire et la légende l'enguirlandaient de leurs fleurs comme les trois petites déesses elles-mêmes. Et les foules, en défilant devant elle, s'efforçaient de comprendre ce qui la rendait si désirable et ce qu'elle révélait d'art aux initiés.
Si nous faisions comme cette foule, peut-être apprendrions-nous quelque chose.
L'horloge est de tous les engins de la science le le plus ancien et le seul qui ait traversé, sans
changer de forme essentielle, les plus belles époques de l'Art. On peut donc étudier sur elle, sans qu'aucun élément étranger intervienne, la pure fantaisie ou, si Ton veut, les pures nécessités de Fart décoratif. Son moteur, qui est le poids, est connu depuis mille ans. Le progrès qui tend toujours à diminuer le signe extérieur de nos engins ne pourrait diminuer celui-ci sans nuire à sa fonction même. On a rendu invisible la source de la chaleur dans nos maisons, invisible la source de la lumière, invisible, dans nos voitures, la source du mouvement, mais on ne peut rendre invisible la manifestation de Fheure sans la supprimer. Quand on inventa le ressort spiral, on put réduire Fâme de cet engin, mais on fut toujours obligé de donner la même ampleur à sa figure : le cadran. Ainsi Thorloge n'a pas diminué de volume nécessaire. Elle n'a pas non plus changé de forme nécessaire. Il y a une forme géométriquement nécessaire pour elle, tandis qu'il n'y en a ni pour la cheminée, ni pour la théière, ni pour le flambeau. On peut faire triangulaire une cheminée, non un cadran. On peut faire piriforme une lampe, non une horloge. Il y a dans cet objet une forme qui ne peut être éludée. Et, à part ce programme qui est inamovible, l'artiste peut tout. C'est donc bien sur le même thème de tous les temps et de tous les pays que les artistes ont travaillé, comme s'ils étaient rassemblés dans la même salle et dans le même concours, depuis le xivc siècle jusqu'à nos jours.
En même temps, l'horloge est de tous les thèmes de l'Art décoratif celui dont l'ornementation nous
touche le plus, étant celui qu'on regarde le plus souvent. Beaucoup de gens ont oublié le dessin des meubles et la couleur des tapisseries, qui n'ont pas oublié l'horloge de leur enfance. Autant que le flambeau, plus que l'aiguière ou que la potiche, la forme de la pendule s'insinue en nous, et les heures tristes ou joyeuses que nous y avons lues ont pris à notre insu pour nous la forme des figures qui s'y sont dressées. La grâce d'un beau décor se fait donc sentir ici plus qu'ailleurs, et plus qu'ailleurs est risible la déchéance du goût. Aussi bien, est-ce là que les fantaisies les plus fines ont triomphé et que les plus insolentes se sont donné carrière. On croit généralement que le mauvais goût en ce monde, est infiniment multiforme et insondable. C'est une erreur. Il suffit pour le sonder et pour en déterminer les lois, de regarder quelques pendules et, sur elles, les Saturnes, les Parques, les Grâces, les Apollons, les Amours, tous ces dieux, toutes ces déesses, dont on fit, en divers temps, les emblèmes de Y Imperator Rerum. Peut-être que nous ne saurons pas mieux l'heure, mais nous connaîtrons mieux l'art de notre pays : l'art qui marque mieux que les horloges les grandes heures de l'humanité. Sur ces cadrans, nous lirons ce que le sentiment décoratif des maîtres fit pour sauver de la laideur la machine inventée par la science, pour en dissimuler la géométrie, pour en adoucir la voix, et pour en varier les aspects par la présence et par la grâce des « Dieux de l'Heure ».