LES DIEUX VERTUEUX, LES DIEUX TERRIBLES, LES DIEUX JOYEUX
Iongtemps on les ignora. A l'apparition d'une j merveille de la science, comme était l'horloge au xir siècle, le sentiment qui domine, ce n'est pas qu'il faut l'embellir, mais qu'il faut en profiter. Ainsi, de nos jours, personne ne songe à décorer un phonographe. On songe à tirer de la découverte nouvelle tous les services dont elle est capable. Émerveillé par son ingéniosité, on ne lui demande pas de beauté. Ce qu'il fallait aux contemporains du moine Gerbert, ou à ceux de Jehan des Orloges, ce n'était pas de belles figures, qui adoucissent la voix grave des heures, mais des perfectionnements mécaniques qui permissent de l'entendre mieux et d'en mieux calculer les retours : jacquemarts, automates, carillons, sphères, planètes avec leurs cercles, épicycles, cadrans secondaires marquant les jours de la semaine, les quantièmes du mois, les signes du zodiaque, les phases de la lune, le lever et le coucher du soleil; et puis, par là-dessus,
d 34 LE MIROIR DE LA VIE.
les coqs chantant, les anges trompettant, les cerfs courant et tapant l'heure avec leurs pieds, des « piquantins » la tapant avec leurs lances, des pèlerins offrant des pommes d'or à des monstres, des cavaliers se battant en duel et se donnant autant de coups qu'il y avait d'heures à sonner, — bref tant de merveilles et qui faisaient tant d'honneur à la ville qui les possédait, que pour empêcher l'inventeur d'en aller porter ailleurs la recette, la légende veut qu'on le brûlât vif, à moins qu'on ne se contentât de lui crever les yeux.
Le sentiment qui domina ensuite, ce fut la joie : joie de savoir enfin l'heure, de pouvoir mesurer le temps mal défini jusqu'alors par les cadrans solaires, ou par les clepsydres et les sabliers. Elle éclate dans tous les attributs dont les artistes du Moyen âge entourèrent les premières horloges. Ce n'est pas alors qu'on eût pensé à leur donner pour attributs des dieux sombres comme les Parques ou le vieux Chronos, ni pour épigrammes quelquesuns des tristes aphorismes antiques sur la brièveté des jours et la fuite de la jeunesse. Ces idées ne nous sont venues que plus tard, lorsque, blasés sur les services que rendait cette machine, nous nous sommes avisés de rechercher la leçon qu'elle contenait. Dans les premiers temps de l'invention, la connaissance de l'heure fut une bénédiction. Ce fut un mystère joyeux. La Vierge, les Saints, l'Enfant Jésus, les Rois mages, telles furent les figures qu'on vit d'abord annoncer l'heure à Strasbourg, à Venise, à Iéna, à Lund, en Suède, comme à Lyon. Les dieux qui entourent le cadran
te
Vf*
iî;