QUATRIÈME PARTIE
Il n'est pas de sujet d'art plus attirant que le portrait d'un enfant. Quand il s'en trouve un, dans une exposition de peinture, tout le monde s'arrête : les artistes pour voir si le peintre a su saisir la coloration fraîche, sans la faner; les autres, pour songer au temps lointain où ils ressemblaient à ce petit être gracieux et joufflu. Les mères, surtout, ralentissent le pas. Elles comparent la santé, l'air d'intelligence et la beauté de l'effigie peinte qui est devant leurs yeux avec l'effigie aimée qu'elles portent dans leur cœur.
C'est naturel. Un portrait d'enfant, si fier, si insolent même qu'il puisse être, ne porte ombrage à personne. Devant l'image d'un homme considérable, chef d'État, ministre, magistrat ou grand financier, l'admiration qu'on a pour la peinture peut être troublée par l'antipathie qu'on nourrit contre le modèle. Mais « quand l'enfant paraît » dans un cadre d'or, comme il n'a encore l'ait de mal à personne, tout le monde l'admire, sans arrière-pensée.
Ensuite il n'est jamais laid, car il est bien rare qu'on fasse peindre un enfant, comme un homme se fait peindre, à cause de sa haute position dans le
monde. Si l'enfant n'est pas gracieux, les parents n'ont même pas l'idée de consacrer une grosse somme d'argent à le découvrir urbi et orbi. Quand un maître fait le portrait d'un homme, c'est à cause de sa puissance : quand il fait celui d'un enfant, c'est à cause de sa beauté.
Enfin, l'enfant a le charme de ce qui est éphémère. Que reste-t-il chez l'homme des traits doux, flous, indécis et mouvants du premier âge? Rien. Il est généralement impossible de reconnaître un homme de trente ans dans un portrait, même très ressemblant^ peint pendant l'enfance. Il semble que ce soit un autre être, mort tout jeune, et à qui l'homme survit. Toute mère, en regardant ses enfants qui ont grandi, pleure secrètement les frais sourires, les yeux naïfs, les boucles blondes, à jamais disparus.
Ainsi les portraits d'enfants ne sont pas du tout des portraits de « petits d'hommes », mais des témoignages sur une race étrange qui se renouvelle incessamment parmi nous. Quel rôle joue cette race et que serait le monde sans elle? Il ne s'agit pas ici, de cette question : Que deviendrait le monde? Mais de celle-ci : Que serait-il? C'est-à-dire : Que seraient les hommes? Que serait la vie? Quels charmes y manqueraient et aussi quels soucis, quelles inquiétudes si le monde était sans enfants?
Les poètes semblent en avoir eu parfois l'épouvante... « Le peu de Paradis que nous apercevons encore sur la terre, dit Amiel, est dû à la présence des enfants »; et le poète hindou : « A mesure qu'ils paraissent, ils attirent vers eux notre âme
endurcie, comme une baguette d'aimant attire une masse de fer. »
C'est, qu'en effet, ce petit peuple remplit, parmi le peuple des hommes, une fonction solennelle et singulière. Arbitres des destinées familiales, images sans cesse présentes d'un avenir inconnu, moteurs de l'effort et récompenses de la peine, voix du lendemain parlant au jour qui s'écoule du jour qui va éclore, premiers éducateurs du jeune père en l'art complexe de la prévoyance et du gouvernement, premiers idéals de ses calmes tendresses, raisons de construire, de planter, d'espérer et de maintenir, — tel est le rôle de ces petits êtres vis-à-vis de nous. Cela, les philosophes pourraient nous le dire.
Mais ce qu'elle est en elle-même, cette race, seul l'artiste nous le dira.
Dans la vie, nous n'apercevons l'enfant quecomme un homme futur, excepté peut-être les mères qui le considèrent uniquement comme un enfant, destiné à rester toute sa vie tel. L'artiste, lui, nous représente l'enfant non pas du tout comme un homme en formation, mais comme un être parfait. Il l'étudié non pour savoir ce qu'il sera, mais pour savoir ce qu'il est — non pour l'imaginer plus âgé, mais pour le représenter à $on âge même et comme s'il ne devait jamais en changer. Par là, le peintre est le véritable historiographe de l'Enfant.
Jusqu'à ces derniers temps, où l'on s'est avisé de l'étudier en lui-même, pour lui-même, et sans aucune préoccupation de l'homme futur, mais bien plutôt avec celle de l'homme originel, l'écrivain ne le considérait qu'en raison de ce qu'il était appelé à devenir.
Dans les célèbres personnages, le biographe racon tant l'enfance pensait à la vie qui l'avait suivie. Les enfants qui figurent dans les drames ou les poèmes étaient bien plutôt des pierres de touche destinées à mieux éprouver les sentiments des parents que des sujets d'observation spécifique , et la peur d'Astyanax, ou la finesse du petit duc d'York bien plus révélatrices du sentiment d'Hector ou de l'hypocrisie de Glocester que de l'âme même de l'enfant troyen ou de l'enfant d'Edouard. Le pédagogue lui aussi ne s'occupe de l'enfant qu'en vue de l'homme qu'il doit être : il ne l'observe que pour le réformer. Ainsi dans toutes leurs œuvres, les écrivains nous donnent un portrait du premier âge déjà tout assombri des préoccupations de l'âge mûr.
Le peintre, lui, n'a pas ces préoccupations. Il peint l'enfant tel qu'il est, sans une seule touche qui préjuge de l'avenir. Il arrête son examen au moment précis où il pose son pinceau sur la toile, heureux de saisir, dans le petit être, ce qui reste encore de cette grâce céleste que l'âge n'a pas eu le temps d'effacer. L'historien, l'auteur dramatique, le pédagogue, y voient déjà un homme : le peintre y voit encore un ange.
Naturellement il ne le voit pas à tous les âges, mais seulement dans cet être encore indéterminé, gracieux, bizarre, bruyant, pour lequel on a inventé les mots Infans et Child, et qui n'a pas atteint ce qu'on appelle « l'âge ingrat ». A l'âge ingrat, les peintres religieux n'ont presque jamais osé représenter le Christ. A l'heure où le modèle cesse d'être un enfant pour devenir un adolescent, il n'offre plus
d'intérêt ni pour le peintre ni pour le philosophe; il n'est plus un original, mais seulement une copie : la copie maladroite de l'homme fait. Et cette heure se lit non pas à la taille, non pas à l'anatomie, non pas au costume, non pas aux gestes de ces petits personnages, mais à leurs yeux.
Ces yeux sont comme des miroirs de métal tout neufs : le monde s'y reflète avec tous ses détails, ses eaux, ses insectes, ses fleurs, ses nuages, ses objets brillants, ses géants méchants et bons, ses infamies, pêle-mêle, miroirs clairs où tout se mire, jusqu'aux bords extrêmes de la circonférence réfléchissante, sans rien y troubler. Ainsi, l'eau pure d'un lac reflète, sans être troublée, des montagnes accidentées, des forêts terrifiantes, des catastrophes de nuages, des rochers penchés sur ses bords. Plus tard, avec l'âge, le miroir s'use, s'éraille, se rembrunit. Des choses passent devant lui qui ne s'y reflètent plus qu'à demi. Un jour vient où l'esprit fatigué ne reflète plus rien.
Pendant qu'il en est temps encore, observons ce petit être. Observons-le dans les images que les maîtres nous en ont laissées. Rappelons-nous l'Exposition des Fair Children de Londres et celle des Portraits d'enfants du quai Malaquais en 1897 et du Petit Palais en 1901 , où triomphaient MM. J. Blanche, Geoffroy, Puech, Boutet de Monvel, et aussi les Infantes de Velasquez dans divers musées d'Europe et les mendiants de Murillo, à la Pinacothèque de Munich, et les joueurs de dés à la Dulwich (iallery, les bébés fils de lords de Reynolds, les enfants de Charles Ier, à Turin et à Windsor, les Van DycV du
Musée de Dresde, les gamins de Marie Baschkirtseff, et les Holbein de Windsor, les Lawrence, les Franz Hais, les Drouais, les Greuze. Ne négligeons pas de feuilleter les humbles feuilles jaunies de Gavarni et jusqu'aux albums de Kate Greenaway et de Mlle Rasponi. Nous rassemblerons ainsi d'abord l'image de ce que fut, à diverses époques, cet être si changeant. — L'enfant? non pas : l'homme.... En regardant le portrait de l'enfant, nous saisirons peut-être l'intention du père qui le posa et du peintre qui le peignit. En voyant changer son image, dans ce miroir que nous en présente l'Art, nous distinguerons peut-être comment ont changé son éducation et sa vie.
Ensuite, quand nous approcherons des images où véritablement s'est reflétée l'Enfance avec toutes ses caractéristiques, nous chercherons quelles sont ces caractéristiques, et quelle est leur beauté.
Enfin, si nous croyons en démêler quelques-unes, nous souhaiterons que les savants pédagogues qui enseignent et préparent les générations nouvelles ne dédaignent pas de consulter les leçons de la nature, telles qu'elles furent aperçues par les ignorants broyeurs de couleurs qui ont observé l'Enfance depuis les villages de l'Ombrie jusqu'au seuil des dispensaires de nos grandes cités.