L'ÉPOQUE DE L'ANONYMAT
L'Art étant le véritable mémorial de cette saison de la vie, et cette saison durant si peu, il semblerait que de tout temps on ait dû faire des portraits d'enfants. C'est cependant un genre très moderne et, au regard de l'histoire tout entière, presque contemporain. L'art antique se soucia peu de l'enfant. Les sujets de tous ses chefs-d'œuvre sont des besognes d'hommes et de dieux. Si, sur quelque monnaie, on voit un enfant qui étouffe des serpents, c'est un dieu : Hercule. Si, sur des fresques, un enfant court parmi les monstres, expert en l'art d'utiliser le jus de la vigne, c'est encore un dieu : Bacchus. Que, çà et là, on trouve un enfant luttant avec une oie, ou des amours préposés au foulon, à la forge, aux amphores, aux guirlandes, à la cueillette, aux échelles, ce n'est que dans une assez basse antiquité et d'ailleurs ces figurines ne constituent pas des « portraits ».
Même sous le christianisme, qui fit pour la première fois, d'un enfant des hommes, un Dieu universel, on ignora longtemps l'Enfant. Longtemps, on ne peignit guère ces tous petits êtres qu'à titres d'Enfants-Jésus bénissant des évêques ou d'Innocents massacrés par des lansquenets. Le petit Jésus lui-même demeura longtemps invisible, emmailloté dans sa crèche comme on le voit sur la chaire de l'évêque Maximin ou sur les bas-reliefs de Jean de Pise.
Mais du jour où on le démaillote, chacun de ses gestes est une expression directe de l'enfance. Il s'élance de tout le haut de son corps retenu par le bras maternel vers les pieux donateurs dont il caresse la vieille joue; il pose sa petite main sur le globe dénudé du roi Gaspar; il picore un raisin au bout des doigts de la Vierge ; il dort sur son sein les yeux clos, tout écrasé de sommeil; il joue des bras et des jambes, tambourinant le coussin, parmi les anges jouant du luth ou à califourchon sur le cou de saint Christophe; il insinue un anneau au doigt de sainte Rosalie ou bien met l'index sur sa bouche gravement, s'amuse de tout ce qu'il voit. Il est évidemment, chaque fois, un portrait.
Les chérubins qu'on lui donne pour compagnons sont aussi des portraits d'enfants et probablement des plus humbles qui jouaient dans les rues de Fabriano, de Gubbio ou de Pérouse. Ce sont vraisemblablement de petits citoyens des Républiques italiennes qui, tout empanachés d'ailes, volent autour de Dieu le Père dans Y Assomption de Pérugin. Et il n'y a pas beaucoup d'expressions révélées par les
observations des savants contemporains, les Prcyer, les Binet, les Pérez, les James Sully, les Baldwin, les Stanley Hall, qui n'aient été naïvement aperçues et fidèlement reproduites, il y a cinq cents ans, par les simples petits décorateurs des Flandres et de TOmbrie.
Si même on compare ces naïves représentations du premier âge, faites sans aucune crainte par les joyeux peintres du xv° siècle, avec les portraits des jeunes princes de la même époque, raides et gourmés, hiératisés par l'étiquette, on voit qu'ils contiennent infiniment plus de renseignements sur l'enfant de ce temps. Cela se conçoit. En face du fils de roi, le peintre de cette époque, — valet de cour et flatteur en titre, à mi-chemin entre le barbier et le bouffon, — était embarrassé, interdit. Il lui fallait montrer dans une figure de gamin la dignité d'un demi-dieu, et il en demeurait tout penaud. S'il peignait le fils de Dieu, au contraire, ce qu'on lui demandait avant tout, c'était de toucher les cœurs : donc la grâce, l'imprévu, la liberté, les fantaisies de l'enfance. Dans une adoration des Mages, par exemple, la divinité est assez exprimée par l'auréole, cette couronne intangible, et par les génuflexions des saints. L'artiste, une fois ces accessoires fournis, a toute liberté. Il ne craint pas d'être repris par quelque majordome de Celui qui a dit : « Si vous ne devenez semblables à l'un de ces petits enfants.... » En sorte que, par une contradiction singulière, mais qui marque bien le charme esthétique du christianisme, les portraits d'enfants contemporains pendant plusieurs siècles ne sont que les signes d'un
type artificiel de noblesse, de tenue et d'une naissance au-dessus de la commune nature; et c'est, au contraire, dans les portraits de l'Enfant-Dieu, que se retrouve la plus large part d'humanité.