CHAPITRE III
Ce qu'ils sont.
Il l'a fait. Si nous regardons les portraits les plus récents qu'on a peints de l'Enfance, nous verrons qu'aujourd'hui les rôles sont renversés. On observe l'enfant, mais on ne le pose plus. Loin de lui apprendre comment il doit se tenir, on apprend de lui quelle tenue on peut lui donner. Ce n'est plus l'artiste qui dicte à l'enfant son rôle dans le tableau; c'est l'enfant qui dicte son tableau à l'artiste.
Se jette-t-il à quatre pattes sur le plancher, les talons plus hauts que le nez? Fort bien, et M. Zorn s'applique à reproduire dans ses Jeux d'enfants ce mouvement sans doute plein de charmes.... Nous tourne-t-il le dos pour dessiner sur la table de son père? A merveille, et M. Degas en profite pour le figurer en quelques traits de pastel. Monte-t-il à cheval et fait-il un temps de galop sur la plage, au vent, tête nue, et laisse-t-il tomber sa cravache, que son boule-dogue lui rapporte? Excellent tableau pour M. Wauters. Les mains ne sont plus disposées
en espalier comme pour la pavane. L'enfant les fourre-t-il dans ses poches? M. Besnard n'objecte rien, et son tableau de famille n'en est pas moins exquis. S'imagine-t-il de plonger sa poupée dans le tub ou d'affréter un petit navire pour le faire naviguer dans l'eau de toilette? A merveille, et Mlle Marguerite Delorme en fera le tableau Avant le bain.
Le « Mademoiselle, tenez-vous droite! » ne retentit plus dans l'atelier. Mademoiselle s'assied sur un chien ou dans un fauteuil, se recourbe en S sur le canapé, penche sa tête trop lourde sur sa frôle épaule et balance son chapeau de paille du bout des doigts.... Parfait, et M. Boldini, M. Renoir ou M. Jacques Blanche sont trop émerveillés de la grâce alanguie de ces* attitudes pour y reprendre quelque chose.
C'est la tradition de Murillo dans son Enfant au raisin, de Lawrence dans sa Nature, de Reynolds dans sa Simplicité. Mais ce qui était, chez ces grands maîtres, exception et audace, est devenu habitude. De là infiniment de variété, d'imprévu, de vie. Où que l'enfant se manifeste : au jardin, dans la salle à manger, sur la plage, on le trouve bon à peindre. Quoi qu'il fasse, mangeât-il sa bouillie comme le petit modèle de M. Lévy Dhurmer, fût-il vautré dans l'herbe, eût-il la joue bossuée d'un croûton de pain comme le Mendiant de Murillo, c'est un chérubin et on l'adore. De ces quatre peiilcs filles, l'une s'assied sur le tapis, deux autres s'adossent dans l'ombre à une potiche.... Elles ont raison, et M. John Sargent les peindra de la sorte, sans même leur faire . quitter leurs tabliers. Ces cinq
autres dégringolent-elles les escaliers, se faisant de leurs cerceaux des auréoles, dans la détente des échines lassées par l'attitude du travail, tant mieux et M. Prinet en profite pour peindre YEnvolée! Ils régnent partout, ils envahissent tout.
Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout. Vous pourrez sur ma table être assis ou debout, Et chanter et traîner, sans que je me récrie, Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie....
leur dit le poète et le peintre suit le poète.
En même temps qu'une personnalité propre, on lui attribue un costume. Pour ce nouveau roi, on crée des modes exhumées des plus belles de notre costume français. On les chamarre, on les emplume, on les embreloque. Autrefois, l'enfant n'avait pas de costume particulier : on peut assez imaginer qu'au temps où le comte de Rochechouart demeura jusqu'à l'âge de six ans chez sa nourrice à Saint-Germainen-Laye et où le duc de Lauzun pouvait dire : « J'étais comme tous les enfants de mon âge et de ma sorte; les plus beaux habits du monde pour sortir, nu et mourant de faim à la maison », on ne se mettait guère en frais pour ajuster à l'enfant une toilette qui lui fût propre. On l'habillait comme ses parents, en réduisant tant bien que mal leur défroque. Pour les habits d'apparat, on reproduisait les habits de cour en miniatures. Regardez les costumes d'enfants du xve au xvme siècle : ce sont des réductions de costumes de dames ou de seigneurs. La petite Marguerite de France est habillée à huit ans, chez Clouet, comme Marie Stuart reine de France : la même robe de drap d'argent, pareillement décol-
letée selon la même coupe, semblablement brodée d'argent, sur le devant, en haut des manches, avec des perles en collier et en bordure selon le même dessin.
Même coiffure aussi. Mme de Staël, petite fille, porte le même hérisson et le même pouf, avec boucles détachées, que les grandes dames de son temps. Sous Louis XV, le costume ne distingue pas Fage. Voyez la fille à côté de la jeune mère. Au lieu d'une grande cloche, on voit une petite cloche, une petite toupie en place d'une grande toupie, et, près du grand panier, un petit panier. Aux petits garçons, chez Chardin, les mêmes bas de soie qu'aux hommes, les mêmes manches « en bottes », le même habit à paniers, un petit catogan au lieu d'un grand, une aiguille au lieu d'une épée. Voilà toute la différence.
Dans toutes les classes de la société, depuis les petits vilains de Le Nain jusqu'à la fille de Largillière, chantant une romance, toute droite dans son fourreau, entre son père revenu de la chasse et sa mère attentive, l'homme d'autrefois était incapable d'imaginer qu'il pût y avoir quelque chose de plus beau pour un enfant que d'être déjà paré comme un homme. Quand on regarde les costumes des enfants de Charles Ier, ou ceux de Philippe IV, ou ceux du Dauphin, fils de Louis XV, on imagine quelle eût été leur stupéfaction, s'ils avaient pressenti les costumes marins, les jambes nues des petits garçons des souverains actuels de l'Europe.
Un des traits les plus frappants de notre vie contemporaine est ce costume spécial à l'enfance, c'est-
à-dire ce respect des conditions particulières de son confort, de son hygiène et de sa beauté. C'est aussi la diffusion de ce costume à tel point qu'il n'est pas un quartier, si pauvre soit-il, de nos grandes villes, où Ton ne voie, au moins le dimanche, les gamins porter ce que pendant des siècles les fils des plus grandes familles ne connurent pas : des vêtements faits pour eux.
Costume égalitaire, d'ailleurs. C'est dans le même « marin » qu'apparaissent aujourd'hui les enfants de l'école primaire et les enfants du Tsar. Parcourons les portraits et même les photographies d'enfants de ces dix dernières années : nous n'y trouverons pas de signes pouvant nous éclairer sur les conditions sociales des divers bambins. Selon la fantaisie du peintre, de la mère, de l'enfant luimême, le costume est riche ou simple, ou encore il n'est pas du tout : enfant pauvre, enfant riche, petit prince, enfant trouvé sur le pas de la porte avec le coin d'une lettre sortant de ses langes, comme on voit chez M. Louis Deschamps, sont tous également rois, s'ils sont beaux, dans cet uniforme royaume qui précède le territoire accidenté de la vie. Quelques-uns sont peints tout nus, ce que le peintre n'aurait jamais fait autrefois, sinon pour son propre enfant, comme Rubens dans le portrait de Munich. La petite Diana, fille de la marquise de Granby, a été peinte par M. J.-J. Channon, les pieds nus. Miss Mabel Galloway a été peinte assise sur une table à manger par M. E. Grégory. C'est la fin de toute étiquette. Mais c'est le commencement de toute vérité.
Dès lors, la pédagogie elle-même évolue. Elle étudie un peu moins le type de l'Enfant dans les traités savants des Locke, des Coménius ou des Pestalozzi, et un peu plus sa nature dans les beaux portraits d'enfants peints parles Maîtres. Elle s'avise que la nature est une savante conseillère non seulement de beauté, mais d'éducation. En même temps que les peintres cessent de morigéner leurs petits modèles, de leur faire prendre des poses préconçues et se mettent à les observer pour apprendre d'eux les mouvements de la nature, voici que les éducateurs commençaient à le fatiguer un peu moins de leurs instructions et à davantage s'instruire euxmêmes en l'observant.
Physiologues, médecins, philologues, poètes, critiques, se sont mis à observer la nature infantile comme une chose toute nouvelle à laquelle on n'aurait pris jusqu'ici garde que pour la combattre. L'interversion des rôles est totale. Autrefois, l'enfant était devant l'homme comme le pâtre antique devant la Sibylle, attendant tout de lui, pensant qu'il pouvait tout en . apprendre. « Oui a fait le soleil? Combien de temps les morts restent-ils morts? Pourquoi la douleur? Qui a fait Dieu?... » Et Thomme, imperturbablement, lui expliquait tout cela.
Aujourd'hui, c'est l'homme qui se place avec curiosité en face de l'enfant. Il s'est avisé que ce petit instinctif pourrait peut-être lui apprendre beaucoup sur ce qu'il cherche : origine du langage, origine des mouvements réflexes, origine des idées innées, — et il l'observe attentivement. Depuis les
Universités du Massachusetts j usqiTaux vieilles écoles italiennes, toi:s ces hommes dévoués à des sciences dont les noms mêmes sont nouveaux : naturalistesbiologistes, sociologues, psychologues évolutionnistes, viennent se grouper autour du nouveau-né pour surprendre, dans son maintien, dans ses cris, dans la préhension de ses menottes au contact d'un bâton, dans la direction de ses yeux à l'approche d'une couleur, dans la « protrusion de ses lèvres », dans le redoublement de ses syllabes, le secret de nos origines ancestrales. Ces fronts chauves se pressent, attentifs, autour de la tête à auréole blonde. L'Enfant, comme autrefois, enseigne les Docteurs. . . .
Que leur enseigne-t-il donc? D'abord, peut-être, que la nature est plus habile que nous à décider ce qui lui manque, et que l'esprit enfantin qui s'éveille va de lui-même assez sûrement aux nourritures dont il a besoin.
L'enfant aime à jouer, et c'est déjà une indication que la nature nous donne. Mais, pour la comprendre, il faut faire une grande distinction entre les jeux inventés pour les enfants et les jeux inventés par les enfants. Tous les jeux inventés pour les enfants supposent qu'ils ne prennent aucun intérêt à la réalité. Tous les jeux inventés par eux supposent qu'ils sont déjà des hommes. Les plaisirs qu'imaginent les entrepreneurs d'amusements pour ces petits êtres sont un peu comme les plaisirs imaginés pour les provinciaux par les entrepreneurs de la Rue de Paris, à l'Exposition de 1900. Ils préétablissent que ces intelligences naïves ne peuvent se divertir que de l'absurde et qu'elles s'ennuient de
Tutile. Alors ils créent des divertissements qui n'ont aucun rapport avec les réalités de la vie. Les jeux, au contraire, inventés par les enfants eux-mêmes, sont tous des imitations de la vie.
Ils jouent à la maman, au cocher, au médecin, au soldat, voire au député ou au marchand de journaux. Le Meeting de Marie Baschkirtseff est composé d'enfants qui jouent sûrement à la politique. Ils jouent même à des choses sérieuses : à grimper aux arbres, à manier adroitement une balle, à s'associer pour quelque exercice en commun où, selon l'aveu même de leur ennemi La Bruyère, « ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manquée », — toutes occupations qui, pour s'appeler « jeux », les préparent peut-être à la vie mieux que bien d'autres appelées « travail ». Les gens qui, dans les cirques, dressent les jeunes chiens à passer à travers des cerceaux, appellent cela « travailler », tandis que s'ils voient ces mêmes chiens se poursuivre sur la pelouse, se renverser, lutter et feindre de se mordre, ils disent vraisemblablement qu'ils « s'amusent »; mais, dans le premier cas, les pauvres bêtes ont appris, avec mille efforts, un exercice totalement inutile, et, dans le second elles se sont exercées à poursuivre, à joindre, à saisir leur proie, ce qui est la grande affaire de leur vie de chien. De même, dans la vie de l'enfant, il arrive qu'examiner des insectes, tracer des bonshommes, loger une balle dans un but avec exactitude, lire des voyages qui donnent le
goût de l'aventure et de l'observation, c'est ce qu'on appelle des occupations frivoles, quand on appelle sérieuses celles qui consistent à réciter les noms de rois problématiques de l'époque mérovingienne ou les formules des philosophies qu'il n'entend pas.
Il y a sans doute cette idée chez beaucoup de gens que l'heure du jeu doit être uniquement consacrée à des choses divertissantes et les heures du travail à des choses ennuyeuses, que lorsqu'il a bien joué l'enfant travaille bien, et que des cloisons étanches peuvent être mises dans ce petit cerveau, qui empêchent les préoccupations de se confondre. Heureux pédagogues, s'ils sont jamais parvenus à réaliser en eux-mêmes et dans la vie ce qu'ils prétendent obtenir des enfants et dans l'éducation! Singuliers esprits, s'ils peuvent se vanter de n'avoir jamais goûté les jouissances du souvenir, en dehors des heures réservées au plaisir, et d'avoir acquis toutes leurs notions utiles à la vie, aux affaires, au monde, à la chose publique, dans les heures réglementaires qu'ils s'étaient fixées pour les acquérir!
Mais qu'ils l'aient fait ou non, ce n'est pas ainsi que procède la nature. La solution d'un problème vient souvent au moment où l'activité consciente de notre esprit l'avait abandonné. Le rapprochement de deux idées se fait parfois lorsqu'on ne pensait pas à les joindre. Qu'un homme, qu'un arbre, qu'un nuage, frappe notre vue; qu'un mot, qu'un son, qu'un parfum frappent nos oreilles ou notre odorat, et voici que se détermine en nous sur tel sujet une cristallisation de pensées que de longues heures de travail, appliquées à ce sujet, n'avaient pu nous procurer.
La nature n'obéit pas à la distinction entre les heures d'acquisitions cérébrales et les heures de récréations cérébrales. Elle se moque de nos prétentions au repos comme de notre confiance en l'excitation. Et pour recueillir les enseignements de cette grande école qu'est le monde et la vie, l'esprit doit toujours être en éveil et ne doit jamais être tendu.
Les enfants, eux, ne font pas cette distinction entre jeu et travail. Ils reçoivent très volontiers et souvent sollicitent une courte explication scientifique ou historique, à l'heure du « jeu » si leur curiosité est provoquée par quelque incident et à l'heure de l'étude, ils ont des propensions invincibles au dressage des coléoptères ou à pratiquer dans le bois de leurs pupitres des travaux d'intarsiature.
Il semble donc que la même erreur égare les fabricants de jouets et les fabricants de programmes : les amuseurs de l'enfant et ses instructeurs. Les uns et les autres paraissent croire que l'esprit de l'enfant est passif, que c'est un réceptacle qu'on peut remplir à son gré. Si l'on y met beaucoup d'amusements, il s'amuse beaucoup ; si l'on y met beaucoup d'enseignement, il s'instruit beaucoup. Mais c'est un profond oubli des réalités. Croit-on que la reine Victoria, parce qu'elle avait 132 poupées, se soit amusée 132 fois plus qu'une petite fille de la salle d'asile qui n'a qu'une poupée? Croit-on que l'élève d'une grande école, auquel on enseigne un millier de notions, soit dix fois plus savant qu'un enfant qui n'en aura recueilli que cent et qui se les sera assimilées? Ou n'est-il pas
évident que l'esprit est actif et qu'il est capable d'un certain effort de divertissement — quel que soit le nombre de ses jouets — et d'un certain effort de travail — quel que soit le nombre de ses leçons — et que ni l'ingéniosité du camelot, ni l'érudition du professeur ne sont capables d'amuser ce qui est déjà las de plaisir ou d'instruire ce qui est saturé d'enseignement?
Au contraire, si l'on répondait à ses interrogations muettes, au moment où elles se produisent, si l'on remplissait son esprit au moment où il es: ouvert, ce qu'on y verserait ainsi de vérité, de justice, de beauté, y pénétrerait aisément et y serait fidèlement conservé. Profitez de la réceptivité de cet esprit impressionnable comme une plaque sensible par ce qui passe devant lui sans attendre le jour où l'âge l'aura « voilé »; faites défiler devant sa chambre noire toutes les notions bien claires aux contours bien nets qu'il désire, et vous ne serez pas obligés plus tard de les y enfoncer au burin, comme on grave une plaque de cuivre!
On s'en est avisé, enfin, et voici qu'au moment même où les peintres plient leur conception du portrait de l'enfant à sa nature, les pédagogues parlent d'y plier leur idée de l'éducation.
Le professeur moderne, tel que le rêvent les réformateurs ne se tient pas dans une classe mais au jardin, à la campagne, à l'usine, dans un musée. Il n'impose pas sa science à ses élèves, il attend leurs questions. Si elles ne viennent pas, il les provoque par son attitude, sa joie, sa mimique, ses exclamations. Il ne veut même point paraître désireux ni
pressé d'instruire. « Au lieu de dire : regardez, il regarde, il feint d'observer, d'être amusé ou étonné. Sur quinze ou vingt enfants, il y en aura toujours quelqu'un qui prendra garde à l'attitude du maître et demeurera attentif par imitation. Et celui-là à son tour sera imité » :
« Devant un arbre coupé, dit M. Paul Lacombe, je m'arrête, je compte les couches; si quelqu'un me demande ce que je fais, je le dis simplement, brièvement. Je pourrais suspendre à ce clou une leçon de physiologie végétale. Je m'en abstiens, à moins que quelque enfant ne me presse par des questions successives.... Au printemps, devant une branche coupée : « Tiens, voilà déjà de la sève ! » Je ne vais plus avant qu'avec celui qui me dit : Qu'est-ce que la sève ?. . . Je respecte la spontanéité de l'enfant, et voici comment : à quelque moment que l'enfant veuille apprendre, soit le dessin, soit l'écriture, soit autre chose, quelque étude qu'il veuille faire avant une autre, malgré mon plan préconçu, je défère à ses désirs, heureux qu'il ait un désir. S'il conçoit, s'il tente une autre marche que la mienne, bien loin de la contrarier, je la suis.... »
Étranges paroles! On encourage aujourd'hui ce qu'on décourageait naguère : le goût de l'histoire .naturelle et le goût du dessin. Des hommes graves viennent laborieusement étudier des gribouillages qui eussent valu à leurs auteurs, il y a quelque trente ou quarante ans, un repas au pain sec ou la multiplication par trois cents d'un beau vers de Virgile. Et ils en tirent sur l'origine des idées de multiples déductions, copieuses et incertaines.
On va plus loin encore. On s'en prend à la discipline et à la coercition. On doute que le pain sec soit la meilleure manière de fortifier un cerveau fatigué, ou le pensum, d'imprimer dans lame l'enthousiasme pour l'Antiquité. Le docteur Maurice de Fleury a écrit, sur la nécessité de substituer le bifteck au pain sec, des pages très ingénieuses, et, de toutes parts, des voix se sont élevées contre l'éducation des anciens jours. Quels qu'aient été ses avantages ou ses nécessités, un immense cri de réprobation retentit contre ses trois principaux instruments de torture : l'internat, l'enseignement mnémotechnique, l'examen.
De quoi rêvent tous ces jeunes fronts de dix ou douze ans, que nous voyons quand nous regardons au Salon les portraits d'enfants dus à nos maîtres contemporains! Quelle vision préoccupe ces yeux? On peut répondre sans trop de chance d'erreur : ce rêve est un cauchemar, le cauchemar de l'internat qui est proche; cette vision est un défilé redoutable : l'examen ou la série d'examens nécessaires pour parvenir aux régions tranquilles où, sous le nom de « carrière », se poursuivra le voyage de la vie.
Dans nombre de mémoires des hommes pensants de ce siècle, on retrouve cette horreur de l'internement au collège, ces douloureux souvenirs de la préparation aux examens, cette malédiction sur l'inutilité de leurs succès. Si les années de collège furent un supplice pour un grand nombre de Français au xixe siècle et le plus souvent pour les esprits les plus délicats, les plus énergiques, les plus per-
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sonnels, c'est à cause de cette longue séparation qui substitua la caserne au foyer et l'esprit de la foule à l'esprit de famille.
Cette séparation, nous l'apercevons dans les portraits même. Jamais il n'y eut moins de beaux portraits d'enfants que dans la période qui va de la Restauration à la fin du second Empire. L'enfant a tenu si peu de place dans l'admiration du monde qu'on n'appelait presque jamais un grand artiste pour fixer cette admiration. On préférait lui donner à peindre la tête du père et l'on a vu des hommes fort inesthétiques, comme M. Bruyas, poser vingt fois devant les plus grands peintres du xixe siècle, tandis que des milliers de beaux enfants passaient, dont on n'a pas gardé le souvenir. Quand on les a peints, on les a peints seuls. Depuis Mme Vigée- Lebrun, jusqu'à nos jours, on les trouve isolés dans l'art comme dans la vie.
Mais voici qu'un temps nouveau est venu pour eux. Loin d'être écartés de la vie des grandes personnes, ils semblent en être devenus le centre et les rois. Le Baby- Worship a remplacé les cultes anciens. Bien des gens qui n'oseraient point faire pour euxmêmes la dépense d'un portrait de maître, doutant s'ils sont assez beaux pour cela et sûrs de ne pas être assez illustres, appellent volontiers le Maître pour peindre leur enfant, qui peut-être deviendra illustre et, déjà est gracieux. Ils ont raison, car, eux, les parents, ils ne sont que la vie réalisée : l'enfant est l'espérance. Il vaut toujours mieux faire le portrait de l'espérance.
En même temps, tête grise et tête blonde se sont
rapprochées. Les plus fameux des récents portraits d'enfants : Pasteur et sa fille par M. Bonnat, A Iphonse Baudet et sa fille par M. Carrière, M. Gabriel Séailles et sa fille par M. Carrière, Mme A7... et ses enfants, au Luxembourg, par M. Carolus-Duran, Mme Sanders et ses enfants au Salon de 1901, par M. Courtois, Mme Meyer et ses enfants par M. John Sargent et aussi les tableaux de famille de Munkacsy et de M. Besnard, nous montrent, qu'en ces dernières années, les peintres ont réuni tous les âges comme ils le faisaient au vieux temps de Franz Hais, de Van Ostade, d'Albert Cuyp, de Jordaens et de Cornelis de Vos.
Blottis contre leur père ou leur mère, ces enfants ne ressemblent pas à ceux qui les ont précédés. Leurs regards sont plus graves, leurs gestes plus confiants, leur attitude plus simple. On prêchait peut-être davantage la vie de famille autrefois; mais si nous ne nous laissons pas leurrer par la littérature et si nous regardons les tableaux, nous y verrons que jamais les pères n'ont été plus qu'aujourd'hui les camarades de leurs enfants. Un peu tristes, un peu soucieux, un peu émus par l'inconnu des jours qui se préparent, ils sentent les uns et les autres qu'une redoutable évolution s'accomplit — et ils se réunissent pour en conjurer les périls....
Le siècle qui est fini, fut le siècle de la prison, de l'examen, de la séparation de leur famille pour les enfants — et de la routine pour les hommes. Le siècle qui commence sera-t-il celui de la réunion en famille pour les enfants et de l'audace pour les hommes?... 0 enfants de France, enfants, qui nous
regardez du fond de vos cadres d'or, avec cette flamme dans les yeux que les Maîtres ont allumée et cette auréole autour du front que l'âge n'a pas éteinte, vos images sont remplies de plus d'énigmes que celles des sphinx de la vieille Egypte et d'énigmes plus passionnantes, parce que de leur solution dépend le lendemain de ce pays!
Laissons les savants archéologues interroger les autres. Nous vous interrogeons, nous tous, ignorants et obscurs, qui passons devant vos images, car vous êtes le tribunal d'appel où ressortissent toutes les causes que nous agitons en ce moment. Sur quels horizons vos grands yeux sont-ils ouverts? De quelles semences vos petites mains sont-elles pleines ? Serez-vous ce que trop souvent nous fûmes : des dilettantes ingénieux à s'amuser du bruit que fait un monde qui s'écroule? Ou bien — s'il est vrai que « les pères ont des fils qui ressemblent au fond de leurs pensées » — serez-vous les hommes que nous eussions secrètement désiré d'être, tout en affichant pour l'idéal, pour le sacrifice de soi, pour la pure Beauté, une indifférence qui n'était pas dans nos cœurs? Chercherez-vous le confort, le plaisir, le placide tableau de nos existences individualistes, c'est-à-dire la médiocrité de la vie, ou bien, chercherez-vous enfin ce que nous trop nombreux nous négligeâmes : l'effort commun, l'audace, l'imprévu, le sacrifice, c'est-à-dire l'Esthétique de la vie?