‹ Le miroir de la vieChapitre 59 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce qu'ils devraient être. — Les caractères de l'enfant.

§ 1. — L'explorateur.

Quelles sont ces caractéristiques? Un misanthrope comme La Bruvère a bientôt fait de les démêler. Les enfants, nous dit-il, sont curieux, turbulents, indiscrets, changeants, menteurs, malpropres, touche-àtout, brise-tout! Et, en effet, voilà bien les caractéristiques du premier âge, c'est-à-dire les manifestations de son génie particulier ou les moteurs nécessaires de sa marche à la conquête de la vie. Car tous ces défauts sont des qualités, et des qualités vitales. Ce sont les qualités des quatre espèces d'hommes que réunit en lui l'enfant : de l'explorateur, du poète, de l'alchimiste et de l'escrimeur.

D'abord, c'est un explorateur. Jeté dans un monde inconnu qu'il lui faut comprendre sous peine de mort, entouré de mille dangers : du feu qui peut le brûler, de l'eau qui peut l'étouffer, de la gravitation

qui peut le briser, d'animaux plus gros que lui qui peuvent le dévorer, de forces incompréhensibles qu'il éprouve sans pouvoir y résister, l'enfant est un véritable explorateur, et non pas comme un Européen armé parmi des peuplades inférieures, mais comme un sauvage survenant, faible et nu, dans une de nos grandes cités.

Il lui faut tout apprendre à la fois : à supporter des vêtements qui le gênent, à se servir des engins de la civilisation qui sont compliqués, à lier des idées, à épeler des mots. Nouveau venu dans un pays dont il ne connaît pas la langue, n'en connaissant d'ailleurs encore aucune, il est forcé, pour nous comprendre, d'acquérir à la fois la notion et le mot. Pour foruier ce mot, il lui faut s'y prendre comme le sauvage, confondant sans cesse les sons proches comme l et r, et cherchant à composer plutôt par répétition de la même syllabe que par alternative. Comme le sauvage aussi, il lui faut apprendre la nécessité de se vêtir. Il a bien le goût de l'ornement, mais il a le dégoût de l'habillement.

Pour prendre contact avec les réalités extérieures, il faut qu'il applique tous ses sens à la fois, et surtout le sens le plus grossier, mais le plus sûr : le toucher. Aucun objet ne peut être délimité dans l'espace tant qu'il ne l'a point palpé de ses mains, et, comme il faut pour sa sécurité qu'il les délimite tous, l'enfant est naturellement un touche-à-tout. Aussi chaque spectacle nouveau, chaque changement dans sa vie, chaque impression inconnue le charme — parce qu'ils lui apprennent sur le monde qu'il est venu explorer quelque chose de plus. Peu importe

que cette chose soit triste pour nous, et tragique même; peu importe que ce soit une maladie d'un de ses parents, un accident, une mort, un désastre; la nouveauté des notions qu'il acquiert dépasse de beaucoup pour lui la tristesse de ces notions et l'empêche d'y songer. Dans Jours heureux de M. Henri de Régnier, il est ainsi question d'un petit garçon pour qui la mort de sa grand'mère est fort divertissante, parce qu'elle change le train de la vie et fait pénétrer en lui des impressions nouvelles. C'est un peu le sentiment du savant qui, devant un cataclysme, ne pense guère qu'à l'enrichissement de ses connaissances. On accuse ainsi parfois l'enfant d'égoïsme, quand il est simplement dominé par la curiosité de l'explorateur.

En même temps, la nécessité lui apprend tout de suite la méthode d'observation recommandée par Taine au voyageur : il questionne. C'est par là peutêtre qu'il nous est le plus insupportable et c'est par là cependant qu'il nous serait le plus utile si nous savions profiter de ses curiosités. Toutes ses questions sont logiques, ou, si elles ne le sont pas, elles ne sont que les suites logiques des notions fausses que nous lui avons données. Bien souvent, elles nous obligent de préciser nos propres connaissances sur une foule de sujets où nous nous estimions suffisamment informés.

Faute d'y avoir réfléchi, nous croyions savoir : obligés de nous en rendre compte clairement à nousmêmes pour le rendre clair à un autre, nous découvrons que nous ne savions pas. Le petit explorateur ne pouvant encore comprendre les mots abstraits

dont nous nous payons entre adultes, c'est une vue directe, expérimentale, pratique des choses, que nous devons posséder pour la lui fournir.

Ainsi l'enfant nous apprend-il à regarder le monde, parce qu'il se met naturellement en face de lui, avec des yeux neufs, l'attention éveillée par toutes les contradictions et les bizarreries du Pays de la Vie, — contradictions et bizarreries que nous n'apercevons plus pour y avoir trop longtemps séjourné. Il a le don de l'étonnement, don précieux que nous avons perdu, et celui de l'admiration, plus précieux encore, que nous n'avons pas assez conservé. Ne plus s'étonner, c'est être inerte à tout progrès. Ne plus admirer, c'est être inerte à toute joie. Au contraire, s'étonner, c'est penser; admirer, c'est jouir.

L'enfant est tout étonnement et tout admiration : il est sollicité par mille désirs. Il questionne, questionne, questionne.... Il demande, demande, demande.... Et souvent ses questions sont de celles auxquelles on ne veut pas répondre. Et ses demandes, des choses qu'on ne peut lui donner. Mais tant qu'il les fait, il vit d'une vie intense, la vie de l'explorateur — la vie forte des peuples primitifs, cherchant à comprendre même l'inconnaissable et voulant conquérir même l'intangible. Un jour vient où il ne questionne plus. Prenez garde! c'est qu'il a dans sa tête une réponse, c'est-à-dire, la plupart du temps, une erreur. Un jour vient où il ne demande plus rien. Prenez garde! c'est qu'il a dans la main une arme, c'est-à-dire, la plupart du temps, un danger. A ce moment précis, l'étonnement de son

regard s'efface. Le mot fameux de Thomas Vireloque, montrant un gamin : « Ça n'a encore été éduqué aucunement et déjà stupide! » n'est qu'une boutade. Tant qu'il n'est pas encore éduqué, l'enfant demeure un esprit logique.

Mais le prend-on, l'éduque-t-on, calfeutre-t-on son cerveau de notions abstraites? Il ne cherche plus la raison des choses. 11 se paie de mots. De ce jour, ce n'est plus un enfant : c'est un homme. Il est docile, bon à gouverner, grâce à des formules qu'il ne comprend pas ; bon à agiter aussi, grâce à des formules qu'il n'entend pas davantage; mais l'explorateur qui était en lui est bien mort....

Heureux si l'artiste a pu fixer son geste, c'est-àdire son effort! Souvent on voit l'enfant tenté de saisir et de refermer entre ses doigts une boule trop grosse pour ses mains trop petites, comme dans l'esquisse de James duc d'York par Van Dyck : c'est le résumé de tous les premiers gestes du petit être pour conquérir le monde. Son effort dépasse de beaucoup son pouvoir. Mais, au point de vue esthétique, la faiblesse est une grâce; non pas, il est vrai, toute faiblesse, non la faiblesse du vieillard, mais celle de l'enfant.

Ce sont choses très différentes. Chez l'enfant, la petite main s'efforce de saisir plus gros qu'elle et y parvient de plus en plus. Chez le vieillard, la grande main s'efforce de retenir moins gros qu'elle et y parvient de moins en moins. Dans le petit corps appliqué à une trop grande besogne, tout muscle agit, tout est mis en manœuvre : il y a plus de vie que de matière. Dans l'autre , au contraire , la

machine ne fonctionne pas à plein, une musculature puissante s'épuise sans résultat, pour un minime objet, et, dans le geste qui manque son but, il y a plus de matière et moins de vie.

Qu'un vieillard , de ses grandes mains tremblantes, ne puisse tenir un verre, nous en serons attristés : c'est une déchéance. Mais qu'un enfant parvienne malaisément à saisir ce même verre dans sa petite main et fasse des efforts inouïs pour y parvenir, c'est un des spectacles les plus plaisants pour les yeux : c'est une espérance. Le bébé peut être risible : il n'est pas lamentable. On peut l'aider : on ne peut pas le plaindre, car le temps travaille pour lui; les doigts s'allongeront, le muscle extenseur s'affermira, la main agrandie se refermera sur le verre pour le moment incoercible, et le petit être, impuissant aujourd'hui, y boira demain, à longs traits, la vie.

§2. — Le poète.

Ce qui remplit ses yeux, ce n'est pas seulement l'étonnement de l'explorateur : c'est aussi la vision du poète. L'enfant est un poète, en ce qu'il se contente de peu pour imaginer beaucoup : un tas de sable est une montagne; une douzaine de brindilles sont une forêt; une cupule de gland, un navire. Ainsi se fait-il des jouets de choses où nous ne voyons aucun élément de plaisir. Ceux que nous inventons pour lui et où nous déployons toutes les ressources de notre imagination ne lui plaisent jamais tant que ceux qu'il crée lui-même avec rien.

parce que son imagination dépasse de beaucoup la nôtre. On voit parfois, dans nos Expositions rétrospectives, les engins les plus ingénieux construits par le savant et décorés par l'artiste pour amener sur les lèvres de ces petits êtres cet « allongement de la fente buccale », que nous autres, ignorants, appelons : sourire. Quelques-uns valent plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers de francs. Si quelque misérable passait devant ces bagatelles, il aurait, sans doute, en pensant aux enfants riches, qui les possédèrent, un sursaut d'envie :

Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miens!

Mais cette envie, comme toutes les envies au monde, n'aurait qu'une illusion pour objet. Croit-on que ces joujoux aient jamais appartenu à des enfants? Ils ne seraient pas là pour en porter témoignage. Leurs maîtres les auraient cassés pour voir ce qu'il y a dedans. S'ils existent encore, c'est que ceux pour qui on les fît les dédaignèrent. Lisez, dans le Journal tenu par Héroard, ce que Louis XIII enfant imaginait pour s'amuser : « Année 1607. Il va se jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la chambre, feignant que ce fût la mer. » « Année 1605 : Il court en la galerie, va le long des lambris, feignant de cueillir des raisins qui y sont en peinture. » « Année 1610. Passe le temps à faire semblant de marier son nain Dumont à Marine, naine de la reine, fait apporter un contrat, y écrit. » Et cependant il avait les plus beaux jouets du monde....

Croit-on que ces salons en miniature, que ces chapelles, que ces rouets d'ivoire, que ces poupées

articulées, que ces carrosses, que ces fourneaux de Caffieri et ces cuisinières de Saxe, soient bien ce qui a diverti tant d'enfants? Non. Ce que nous voyons dans les collections, ne sont que des choses mortes. Ce qui les amusa, ce furent des choses vivantes et aujourd'hui passées : ce furent des rêves, les rêves qu'ils firent en maniant ces choses ou peut-être d'autres choses plus humbles : des bouts de bois qu'ils habillèrent d'un lambeau d'étoffe où ils virent un roi, des boîtes de carton qu'ils ornèrent d'une ficelle et dont ils firent un transcontinental, des rognures de chandelles où ils aperçurent des figurines subtiles que Saxe ou Sèvres n'ont jamais produites — tous petits objets de leur vie familière que leur imagination promut à la dignité de princes, de fées, de héros dans un pays lointain, immense et enchanté....

Mais ces somptueuses machines, allons donc! Croire qu'elles ont donné la joie aux enfants des princes qui les possédèrent, les conserver comme des signes de leur désir, c'est comme si l'on conservait, sous une vitrine, les constitutions écrites depuis 89, pour nous montrer ce qui a fait, pendant un siècle, le bonheur du peuple français, ces mécanismes curieux et fragiles, savamment construits par les Vaucansons de la politique : la Constitution de l'An III, la Constitution de l'An VIII, la Charte... et si l'on nous disait : « Voilà ce dont nos pères se sont amusés! Voilà ce qui a fait leur bonheur! Voilà pourquoi ils ont fait des révolutions!... » Nous répondrions tous : Eh! non! ce n'est pas de cela, de ces choses froides, savantes, artificielles, ennuyeuses.

que s'enthousiasmèrent nos pères! Ce n'est pas pour cela qu'ils se battirent dans le monde entier! Si vous voulez exposer, dans une vitrine, les jouets des hommes ce sont d'humbles objets bien simples, bien vieux, bien peu savants qu'il y faudrait mettre : une médaille de fer-blanc, au milieu d'une croix, où tout un peuple a cru voir l'étoile aux rayons infinis partant de la poitrine d'un soldat, allant sillonner le monde, puis un carré d'étoffe où l'on a cru apercevoir le visage invisible de la Patrie, et aussi ce bâton mystérieux, que tout conscrit promena, sans jamais le voir, à travers l'Europe, dans sa giberne.... Voilà les choses par lesquelles vraiment les hommes furent enthousiasmés, consolés dans leurs crises de larmes, récompensés dans leurs efforts vers le progrès, vers la croissance, vers la vie, parce que ces choses elles-mêmes n'étaient rien, mais parce que les rêves qu'ils y attachèrent furent infinis....

De même, si vous voulez nous montrer ce qui a consolé les âmes dans les heures où elles pleurent comme des enfants, n'exposez pas les jouets philosophiques savamment construits pour elles par les plus hautes intelligences de ce monde, mais bien plutôt les légendes qu'elles se sont faites à ellesmêmes, les croyances rudimentaires qu'elles ont adoptées, parce qu'elles donnent moins à travailler à notre intelligence et davantage à notre imagination....

L'enfant jouit beaucoup par son imagination. Il anime tout ce qui le touche : il prête à chaque objet des besoins et des sentiments pareils aux siens. Regardez le portrait du jeune marquis de Pange

montrant à lire à son polichinelle, par Drouais ou la petite fille causant avec sa poupée, assise dans un fauteuil de M. Alexander. L'enfant y est représenté dans sa fonction d'auteur dramatique. Il suppose à sa poupée ou à son pantin des impressions; il lui suggère des désirs, il lui invente des répliques.

« Un garçonnet de deux ans et demi, raconte M. James Sully, demanda un jour à sa mère : « Veux-tu me donner tous mes livres d'images pour « les montrer à ma poupée? Je ne sais pas lequel elle « préférera. » Il indiqua du doigt chacun l'un après l'autre et regarda la figure de la poupée pour avoir une réponse. Il fit comme si elle en avait choisi un et lui montra gravement les images en disant : « Regarde, petite », et en les lui expliquant avec soin.... »

Évidemment, lorsqu'un enfant fait ainsi sentir et parler un morceau de bois, il sait bien que ce sont ses propres sentiments et sa propre pensée qu'il exprime. Mais le morceau de bois lui est utile pour opérer ce dédoublement et pour objectiver ses imaginations, comme était utile à ce romancier fameux la collection de poupées qu'il mettait sur sa table pour figurer devant ses yeux, plus présents ou présents d'une manière plus objective, les personnages issus de son cerveau. Les poupées de l'enfant sont sœurs des héroïnes du poète.

En même temps, ses conceptions du monde sont cousines des mythes anciens. Curieux des causes premières, il anthropomorphise tout : le Vent, la Mer, la Pluie, la Mort, le Soleil. Voyant l'homme fabriquer chaque chose, il n'a pas de peine à se

figurer le fabricateur de la terre et des étoiles comme une personnalité : un Dieu. Mais il ne peut pas se le figurer très loin, .très inaccessible, très dissemblable'de nous. Il demande souvent: <( Qui a fait Dieu?,» Il en parle avec une étrange familiarité. M. James Sully en cite un exemple dans la prière suivante d'une petite fille de sept ans dont le grandpère venait de mourir : « S'il te plaît, mon Dieu, puisque grand-papa est allé près de toi, prends bien soin de lui. Pense toujours, s'il te plaît, à fermer la porte, parce qu'il ne peut pas supporter les ' courants d'air.... »

Il cite encore un petit garçon de quatre ans et demi jouant avec des couteaux et auquel sa mère dit en manière d'avertissement : « Tu vas te couper les doigts, et, si tu les coupes, ils ne repousseront pas »; et qui répondit après avoir réfléchi et d'un ton de profonde conviction : « Dieu les fera repousser; il m'a fait,- donc il peut bien me; raccommoder. Si je me coupais les bouts des doigts, je dirais : « Bon Dieu, bon Dieu, viens faire ton ouvrage! » et il me répondrait : « Très bien . »

Les naïvetés de l'enfant, ce sont ses ailes. Ce sont elles qui ont permis à Raphaël, au Pérugin, à Murillo, de lui attacher aux épaules les puissantes rémiges qui rélèvent au-dessus de l'humanité. Ce n'est pas une imagination déréglée qui circonvint Dieu le Père de beaux bébés cravatés d'ailes, ou qui les fit rêver sous la Madone de Saint-Sixte ou chanter sur le. cliaume de ' Bethléem. Les i petits enfants, dans leurs recherches directes des causes

premières , vivent toujours au temps dont parle Thomas Hood :

When the Reavens were doser lo us, And the Gods were more familiar....

Les cieux sont plus proches, puisqu'ils demandent, — comme la chose la plus facile à se procurer, — la lune. Dieu est plus familier, puisqu'ils s'adressent à lui dans les termes où ils parleraient à leur bon papa. Le Petit Samuel de Reynolds n'a pas les yeux perdus de l'adulte priant, extasié; il les tient fixés sur un but défini. Il a l'air d'implorer quelqu'un qui se tient tout près de lui, à l'étage au-dessus. C'est le regard confiant, direct, de ce petit Anglais qu'on surprit un jour félicitant le bon Dieu d'avoir fait « la mer et les trous à crabes, les arbres, les champs et les fleurs ».

A mesure que le bébé grandit, il s'éloigne du ciel. Les jours, en s'écoulant, augmentent la distance. Les causes premières lui paraissent plus obscures, la machine du monde plus compliquée, Dieu plus hautain, plus lointain. Il cesse d'y penser, de questionner sur ces choses, de s'y intéresser même. Toute philosophie perd son charme, toute poésie sa spontanéité. Il n'imagine plus rien. Il ne transforme plus les grains de sable en des trésors, ni le vent en un Génie.

Plus volontiers son esprit s'applique à l'examen de ses semblables, de leurs défauts, de leurs ridicules. Toute son attention se tend à les saisir. Le petit métaphysicien devient un petit psychologue. L'enfant promu gamin a de l'esprit, de la moquerie :

il n'a plus de réflexions métaphysiques, il ne fait plus de questions profondes. Du jour où il se moque de son prochain, c'est un homme. Son portrait ne peut plus figurer sur le toit de Bethléem, dans les nuées de l'Assomption. 11 lit. Il devient savant, il sait ce que c'est qu'une machine à vapeur. 11 sait dire des monologues, citer les poètes; il fera peutêtre semblant de s'élever à leur suite, dans des régions lyriques, mais regardez bien aux épaules : les petites ailes n'y sont plus....

Pendant qu'elles y sont encore, le peintre doit les faire voir. Beaucoup des gestes du bébé sont des gestes de poète : telle cette petite fille d'un an et et onze mois « qui prenait dans ses mains les rayons du soleil et les mettait sur sa figure ». Tel l'enfant aux Bulles de Savon de Millais, gonflant, suivant des yeux et regardant crever en pluie fine l'image qu'il s'est faite du monde. Souvent, ses mains cherchent quelque chose qu'elles ne peuvent pas trouver et montrent un objet qui n'existe pas ou qui n'existe que dans sa petite imagination créatrice, comme chez le Master Rare de Reynolds.

Regardons-le ce gracieux petit être dont le maître eût pu faire un chérubin s'il eût voulu, et qu'il s'est contenté de ranger parmi les jeunes sujets de Sa Majesté Britannique. Examinons comme son modelé expéditif, hardi, impétueux et tendre résume tout ce que le pinceau peut dire d'une tête d'enfant et tout ce que la pensée peut y mettre de grâce et d'innocence et de joie et de paix. C'est une des plus belles visions de l'enfance que le monde connaisse. Elle est d'une époque où les anthropologues

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n'étaient pas encore venus contester sa divine origine et mettre l'éteignoir sur ces auréoles qu'on croyait voir dans leurs cheveux blonds lorsque y passait le soleil. Même quand on ne faisait pas de l'enfant un Dieu recevant les Rois Mages, on se plaisait à y voir un petit ange venu du ciel pour égaver les maisons vides.

Maintenant, lorsque les savants voient un bébé, ils n'ont qu'une idée : le suspendre par ses menottes à une branche d'arbre pour comparer ses facultés de préhension à celles de l'orang-outang, ou lui mettre sous les orteils une baguette pour guetter si ses pieds ne vont pas chercher à la saisir, comme feraient des pieds de quadrumane, et ils le photographient dans cette posture!... Reynolds, lui, n'a pas songé à cette scientifique attitude. Son Master Hare est un poète qui montre quelque chose dans les cieux. Hâtons-nous d'admirer ce geste pendant qu'il en est temps encore, tandis que les anthropologues, poursuivant leurs enquêtes, guettent chez les nouveau-nés le moindre indice et le souvenir d'un singe, comme les Mages guettaient l'indice et la promesse d'un Dieu....

§ 3. — L'alchimiste.

Aux caractéristiques de l'explorateur et du poète, viennent s'ajouter celles de l'alchimiste. L'enfant ne se contente pas d'examiner les choses qui l'entourent. Il ne se contente pas d'imaginer les dieux lointains qui le gouvernent. Il veut, lui aussi, créer, fabriquer, transformer la matière. C'est pour cela,

qu'après avoir admiré un mécanisme, il est assez enclin à le mettre en pièces. Ses jeux sont redoutables. Mais ce n'est nullement un instinct de destruction, comme on le dit souvent, qui le pousse : c'est une idée de transformation, c'est le désir du « changement à vue », c'est la curiosité de voir par quels états successifs et différents peut passer la matière. Quand Gœthe nous raconte comment il jeta par la fenêtre toute la vaisselle de la maison paternelle, il nous avertit bien que « ce fut pour voir la curieuse façon dont elle se brisait sur le pavé ». — C'est une curiosité d'alchimiste.

Si l'enfant pouvait se donner ce plaisir de transmutation par la construction d'une chose utile autant que par sa destruction, il ne détruirait pas, il construirait. Seulement il ne le peut pas ou, s'il le peut, ce n'est que trop lentement pour son esprit incapable d'attente, de persévérance, de prévision. Il ne jouit d'une transformation que si elle est subite. C'est pourquoi il s'amuse aux féeries. Lorsqu'il a construit une forteresse de sable sur la plage, rien ne l'amuse tant que de voir le flux de l'océan l'envahir, la bouleverser et substituer l'uniformité liquide, aux inégalités solides de son monument.

Il n'est pas démontré que nous ne soyons pas tous plus ou moins enfants en ce point et que nous n'appelions pas la vie « amusante » en raison de la variété de ses sensations et de la rapidité de ses métamorphoses. Et si, par exemple, l'examen des couches géologiques d'une montagne ne nous récrée pas autant que le spectacle d'une fontaine lumineuse, ne serait-ce pas tout simplement que les

transformations de l'une demandent des siècles, tandis qu'aux transformations de l'autre suffisent quelques secondes, pour être perçues?

Désireux de voir sous ses doigts se transformer instantanément la matière, l'enfant la bouleverse, il est vrai. Mais ce n'est pas davantage son but de détruire que ce ne l'était celui de l'alchimiste, quand il fondait dans son creuset les matières les plus coûteuses; ce n'est qu'un moyen d'enquête. De là, infiniment de gestes imprévus, d'actions singulières et peut-être saugrenues, de soins laborieux, et pour nous incompréhensibles, mais pour le peintre précieux en antithèses de comique et de gravité. Essentiellement, l'enfant n'est pas un destructeur, mais un « transmutateur ».

§4. — L'escrimeur.

La turbulence, en effet, l'agitation, l'instabilité, c'est la dernière caractéristique de l'enfant. C'est celle que les anciens portraitistes nous montraient le moins, préoccupés qu'ils étaient du décorum. Mais, si on ne la montre pas, si Ton pose des enfants comme des grandes personnes, si l'on peint les enfants « sages comme une image », on se trompe; on ne peint pas une sage image de l'enfant, sa nature voulant la turbulence, l'expansion, le dérèglement. Étant dans l'explosion première de la vie, il est audacieux, et, contre tout ce qui gêne sa recherche, révolté.

Ce n'est pas l'indice d'un mauvais instinct : c'est

une preuve de vie. Les mères, qui augurent bien du petit révolté et qui proclament avec orgueil qu'il a « le diable parmy le corps », jugent instinctivement bien mieux que les pédagogues. Car un enfant sage est un enfant sans vie : c'est le petit Bombey de Dickens. Obligé de développer son système musculaire et d'acquérir la maîtrise de ce système, il faut que l'enfant s'exerce en une foule de mouvements. Il nous paraissent inutiles, insupportables, — même aux plus déterminés amis de l'enfance. « J'ai vu un vieux Monsieur, raconte Delacroix, qui fut mené par un de ses amis déjeuner avec J.-J. Rousseau, rue Platrière.... Ils sortirent ensemble aux Tuileries; des enfants jouaient à la balle. « Voilà, disait Rousseau, comme je veux « qu'on exerce Emile », et choses semblables.... Mais la balle d'un enfant vint heurter les jambes du philosophe, qui entra en colère et poursuivit l'enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis. »

Le philosophe n'avait cependant pas tort, et l'incident qui vint l'interrompre ne prouvait pas que les enfants ne font pas bien de jouer à la balle, mais simplement que les philosophes font mieux d'aller exprimer leur apologie des turbulences enfantines loin du théâtre où elles se déploient; que les parents sont excusables de défendre leur travail ou leur repos contre les entreprises des petits; et qu'enfin il y a peut-être incompatibilité d'humeur entre la vie normale des adultes et la vie normale des enfants.

Mais pas plus grande qu'entre notre vie et celle d'un explorateur, d'un poète, d'un chimiste ou d'un escrimeur. La grande différence, c'est que le chi-

miste ne casse pas une potiche mais risque de faire sauter la maison; que l'explorateur importune de ses questions des peuples entiers, et que les exercices par lesquels un adulte développe sa vigueur physique secouent les planchers de tout un étage, ou, si c'est un pianiste perfectionnant son doigté, rendent inhabitable tout un quartier.... Et, enfin, si la conscience de l'enfant est mal fixée sur la distinction du vrai et du faux et s'il ment de façon à rendre douteuses quelques-unes de ses affirmations, qui pourrait croire tout ce que dit un poète? et qui, dans l'habitude de la vie, s'accommoderait d'un romancier qui mêlerait continuellement à ses conversations sur les faits réels et journaliers le récit de ses conceptions? Cependant à tous on fait fête, comme on fait fête à l'enfant, s'ils apparaissent un instant, puis disparaissent, leur rôle joué, mais on ne souhaite nullement vivre au milieu de leurs exercices quotidiens.

Défauts bruyants du batteur de fer, défauts de l'explorateur, défauts du poète, défauts de l'alchimiste, ce sont donc là les conséquences obligées de son combat pour la croissance et pour la vie. Ses caractéristiques sont des nécessités. Le rôle du peintre n'est pas de les redresser, ni son talent de les amoindrir. Son rôle est de les saisir dans leur épanouissement sincère et son talent d'en tirer tout ce qu'ils comportent de joies exubérantes, — et de Beauté.

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