‹ Le miroir des heures, 1906-1910Chapitre 35 sur 105 · EN MAIVGE DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

EN MAIVGE DE SHAKESPEARE

A VOUS, à qui l'amour avait souri, malgré

Votre visage obscur par le Turc balafré,

A vous que, fils lointain de la barbare Afrique,

Avait fait l'un des siens la ville adriatique,

A vous qu'elle envoyait, comme son seul espoir.

Défendre cette Chypre où je crois vous revoir,

A vous que va bientôt, sur ce rivag-e, suivre

Celle dont votre cœur se délecte et s'enivre

Et qui mêle l'éclat de son rire enfantin

A la rude rumeur de votre âpre destin

Et ti'esse à votre front que le laurier couronne

Le vert rameau du myrte amoureux, — Desdémone !

Othello, Othello, pourquoi n'avez-vous pas

Ecouté cette enfant qui riait en vos bras,

Si tendrement, les mains jointes à votre épaule?

Il est tard. Le flot bleu déferle sur le môle

Et l'ombre des hauts murs s'allong-e sur la mer,

La lune d'Orient monte dans le ciel clair

Et votre femme, au vent du soir plus frais, dénoue

Les long's cheveux dorés qui caressent sa joue.

Sur le lit, près duquel elle vient de prier,

Voici le drap unique et le double oreiller.

Venez : son jeune sein est doux sous les dentelles.

De poste en poste court le cri des sentinelles.

g8 LE MlROm DES HEURES

Famagouste s'endort. Dormez, fermez les yeux. Pourquoi ces polng-s serrés et ce front soucieux?

Que d'autres, Othello, maudissent ta mémoire :

Je te plains, car l'enfer luit sur ta face noire.

Horreur! pour un seul mot bassement chuchoté

Et dont l'impur écho dans ton âme est resté,

Le soupçon, monstrueux, subtil, âpre, vorace,

Te pénètre, te mord au cœur, t'étreint, t'enlace

Et fait g-rincer tes dents et trembler tes g-enoux !

Pour un mot, pour un mot, entends-tu, ô jaloux,

Pour un mot que n'a pas repoussé ton oreille,

Sonore cependant de la clameur vermeille

Des batailles, du bruit des flots et de la mer

Et du cri des clairons et des beaux chocs du fer

Et du frissonnement des drapeaux sur la proue,

Pour un mot que n'a pas rejeté dans la boue

Le divin talisman des paroles d'amour,

Pour un seul mot, auquel tu devais être sourd,

Tu n'es plus maintenant, en ces lieux dont ton ombre

Hante la solitude et le fauve décombre,

Qu'un fantôme à jamais des siècles exécré.

Que, ce soir, devant eux, mes pas ont rencontré

Et qui, spectre sans voix, tàte d'une main vaine

Des larmes et du sang- sur sa face africaine 1

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