EN MAIVGE DE SHAKESPEARE
A VOUS, à qui l'amour avait souri, malgré
Votre visage obscur par le Turc balafré,
A vous que, fils lointain de la barbare Afrique,
Avait fait l'un des siens la ville adriatique,
A vous qu'elle envoyait, comme son seul espoir.
Défendre cette Chypre où je crois vous revoir,
A vous que va bientôt, sur ce rivag-e, suivre
Celle dont votre cœur se délecte et s'enivre
Et qui mêle l'éclat de son rire enfantin
A la rude rumeur de votre âpre destin
Et ti'esse à votre front que le laurier couronne
Le vert rameau du myrte amoureux, — Desdémone !
Othello, Othello, pourquoi n'avez-vous pas
Ecouté cette enfant qui riait en vos bras,
Si tendrement, les mains jointes à votre épaule?
Il est tard. Le flot bleu déferle sur le môle
Et l'ombre des hauts murs s'allong-e sur la mer,
La lune d'Orient monte dans le ciel clair
Et votre femme, au vent du soir plus frais, dénoue
Les long's cheveux dorés qui caressent sa joue.
Sur le lit, près duquel elle vient de prier,
Voici le drap unique et le double oreiller.
Venez : son jeune sein est doux sous les dentelles.
De poste en poste court le cri des sentinelles.
g8 LE MlROm DES HEURES
Famagouste s'endort. Dormez, fermez les yeux. Pourquoi ces polng-s serrés et ce front soucieux?
Que d'autres, Othello, maudissent ta mémoire :
Je te plains, car l'enfer luit sur ta face noire.
Horreur! pour un seul mot bassement chuchoté
Et dont l'impur écho dans ton âme est resté,
Le soupçon, monstrueux, subtil, âpre, vorace,
Te pénètre, te mord au cœur, t'étreint, t'enlace
Et fait g-rincer tes dents et trembler tes g-enoux !
Pour un mot, pour un mot, entends-tu, ô jaloux,
Pour un mot que n'a pas repoussé ton oreille,
Sonore cependant de la clameur vermeille
Des batailles, du bruit des flots et de la mer
Et du cri des clairons et des beaux chocs du fer
Et du frissonnement des drapeaux sur la proue,
Pour un mot que n'a pas rejeté dans la boue
Le divin talisman des paroles d'amour,
Pour un seul mot, auquel tu devais être sourd,
Tu n'es plus maintenant, en ces lieux dont ton ombre
Hante la solitude et le fauve décombre,
Qu'un fantôme à jamais des siècles exécré.
Que, ce soir, devant eux, mes pas ont rencontré
Et qui, spectre sans voix, tàte d'une main vaine
Des larmes et du sang- sur sa face africaine 1
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