Le miroir du monde; notes et sensations de la vie pittoresque
La plupart des gens qui vivent dans ce monde ne le connaissent point, par la raison qui fait que les hannetons ne connaissent pas l'histoire naturelle.
(Ghamfort.)
0 LECTEURS polymathiqiies el minutieux, venez çà... qu'on vous confesse! — N'allez-vous pas, nu seul vu ou à l' audition de ce titre : Le Miroir du Monde, nous verser sur la tête toute une brillante bibliographie moyen-âgeuse et remuer inutilement la poussière des plus rares incunables? — Oui, certes, nous possédons déjà le Spéculum vilai humanse de Rodericus Zamorensis, puis le Spéculum humanae salvationis, remis en lumière par le docte frère Jean, du monastère de Saint-Ulric, et enfin le Spéculum triplex de Vincent de Beauvais, sans oublier le très illustre Myrrour of Ihe World, la première belle impression à gravures faite en Angleterre, à l'abbaye de Westminster, vers 1581, par \\'illiam Caxton. — Est-ce tout?
Mais, de grâce. Messieurs , calmez votre ardeur érudite et
II LE MIROin DU MOXDE.
cessez de ps.i/modier sur ce livre /es lidinies de votre mémoire ré/leclive ; Le Miroir du Monde, qui est ici offert h Ffulminition de tnus les rayons visuels du public d'IIèliopolis, n'a rien à débrouiller avec la bizarre catoptrique de votre répertoire bouquinier ; il n'est nullement taillé dans les pierres spéculaires de l'arcliéolof/ie et n'emprunte ni son éclat à l'obsidiane de la bibliognosie, ni son reflet à la p/ien(/ife des cathaliques rédempteurs de l'antiquité. — C'est un simple petit miroir à main, de facture très moderne, taillé à facettes, coquettement poli comme /"Aîné-y-sourid des contes orientaux, et sa forme n'affecte pas les prétentions sphériques de l'omniscience universelle qu'on lui pourrait prêter.
L'auteur n'a eu d'autre souci rfue de parfaire une <cuvre de polylocjie légère, scintillante comme les zigzags du paradoxe ou inattendue comme les foucades d'un esprit indépendant, œuvre vaporeuse, irisée, nacrée et aussi inconsistante ou fugitive que toutes les bulles de savon des vanités ou illusions humaines.
Il s'est dune appliqué à sertir flans un somptueux cadre très chargé d'ornements certaines pensées d'un caractère peut-être menu, mais grassement encré par le noir ou le bleu de ses inipressions passagères, sans penser à Vauvenarguer ou Rivaroler dans ces perspectives nouvelles d'un ouvrage essentiellement créé pour la ballade récréative de la prunelle. — Se laissant aller benoîtement à la dérive de ses sensations, le malheureux ti/pomane compagnon de Paul Avril s'est faufilé à travers le pittoresque du dessinateur, comme le ruisseau qui gronde et murmure — ô Fénelonesque image! — se f rage un passage au travers des grands sites boisés, vallonnés, variés à l'infini, tantôt bruissant, dans la gaieté du soleil, sur le cailloutis du sol, tantôt cascadant aux sinuosités de la route, tantôt enfin s' assombrissant dans les profondeurs dormantes, sous la mélancolie des bocages entènébrés.
mjOSCEMUM.
A moins qu'il ne soif ;iltcinl de pseuclohlepsie, ledit ètameur du Miroir du Monàe pense nvoir erèè un de ces ouvrajes riimnbles el sans prétention, dont pnrle Horace Vi'.dpole, un de ces recueils qu'on ouvre quand on a la (joulte, quand on s'ennuie plus que de coutume ou qu'on attend du monde, un de ces essais pimpants, irradiés de couleurs gaies, chassant de l'œil la monotonie du noir, juste assez court p<nir servir d'entracte à deu.c loisirs et pas assez lon(f pour épinc/ler le papillon voltic/eant dans nos cervelles; un livre enfin qu'on happe du recjard, qu'on abandonne et qu'on reprend, qui séduit par la raison même qu'il n'attache pas. un (qniscule presque idéal, divisé en autant de chapitres que le budqet des jouissances de cette vie, un livre élégant, moitié heepsake, moitié formulaire de morale, facile à aimer et à jjratiquer distraitement comme le paroissien de la religion mondaine, aisé à diqérer comme les aliments pillulaires revêtus d'une chape d'or, un livre en pente douce, combiné à souhait pour un siècle asthmatique.
En se laissant travestir de toutes pièces par un fantaisiste dessinateur qui a su draper ingénieusement ses aimables versions d'interprète, l'écrivain novateur et fantasque, mais philodo.re a repoussé tout essai de Justaucorps- : il n'a jtoi/it voulu d'une livrée adhérente à ses phrases, n'aimant aucunement à se sentir emboîter le pas de trop près par un zèle fidèle ou intempestif. Il n'a, conséquemment, livré au costumier que l'ombre de sa pensée avec la projection d'un éclairage lointain; il s'en-^uit que nombre de draperies ne s'ajustent guère que sur des choses incrprimées, mais flottant dans l'air ambiant d'une impression sylleptique, tandis que d'autres fois on ne trouve attiffé que le serviteur d'une idée assez maniérée et trop rebelle pour consentir à se laisser prendre mesure.
Au surplus, il est permis de penser que le mariage de la plume et du crayon, de l'art idéologique et de l'art graphique, en par-
faite communion d'expression et de sentiment, ne sera Jamais qu'une franche utopie. If ne peut y avoir entre eux qu'une sorte d'union libre avec vagabondage et infidélité à distance. Telle la Musique n'épouse la Poésie que pour l'étriquer et la déformer en la passant au laminoir du gosier des ténors. — Les neuf Muses sont sœurs ; elles peuvent s'accoupler, comme les femmes damnées de Baudelaire, mais pour se corrompre ■ — l'union saphique est gracieuse, mais elle demeure stérile. — Apollon, par contre, apparaît toujours solitaire ; courtisan infatué de sa propre gloire, il ne poursuit Daphné qu'avec le secret désir de la voir métamorphosée en laurier. C'est que toute expression d'art doit être subjective, altrère, et par là même insoumise à l'interprétation. La sensation idéale de la personnalité est intraduisible, elle reste non moins isolée qu'isolante. La sororité des Arts est, en conséquence, aussi niaise et aussi risible que la fraternité des peuples, chaque artiste d'origine se mirant , comme Narcisse, ii sa propre source. — Conservons donc à Jamais le mgthc Apollonien. Il suffit à illuminer de vérité et à enluminer de son Prisme toute la li/re du Beau.