LA SOCIÉTÉ
Les petites marionnettes Font, font, font Trois petits tours Et puis s'en vont.
ill!/ VllîILLE IIONIIE.
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^^ "T' ous nous vendons au monde a si bas prix, que son service ^ nous coule à la lîn fort cher; nous lui sacrifions corps et -i- ^ ànie, et il ne nous récompense que de fumée et de vaines espérances. 0 traître de monde! tantôt lu nous hausses et tantôt tu nous abaisses, tantôt tu nous réjouis, et tantôt tu nous affliges. Tu donnes ta l'orgueilleux des honneurs pour le livrer ensuite au mépris, tu abandonnes à l'avare les richesses, afin d'augmenter son indigence, tu prostitues au luxurieux des femmes afin qu'il se ruine la santé, et tu endors le paresseux dans l'oisiveté, afin qu'il crève et s'engourdisse dans la fainéantise. Ta fausseté nous est connue; et cependant nous avalons ton venin sucré avec une extrême avidité, jusqu'à ce que la mort nous surprenne et nous fasse passer à l'éternité, où la justice divine distribue les gages dus aux services qu'on la rendus.
— Le Jérémie, qui se douloie avec un si noir pessimisme sur le monde et la société, est un certain philosophe suédois
inconnu, bien que de~ hajifo valevir, le comte Oxenstiern, mort au début du siècie dernÎBç^eg^son p|iys de brumes. Les moralistes, en général, ne sont point teaucoup plus tolérants lorsqu'ils se trouvent en face de tous les 'coups de canifs donnés au contrat social et de toutes leB t-ristësses cachées sous le brillant des rela- ^tions mondaines. — Le monde ne vaut point tant d'invectives; il n'y a qu'un moyen d'y entrer, mais il y en a cent d'en sortir, IX proclamait malicieusement Montaigne. 'I v^ De la société on peut dire de même, ripn n'est plus aisé que de s'y soustraire ; si les uns n'y gobent que du vent, comme le chien d'Esope, les autres mettent les relations en coupe réglée et savent habilement se servir des hypocrisies sociales en tant (j^ue force motrice de leurs ambitions. Qu'on la compare à une cage emplie de fous ou à une galère peuplée de sots, la société n'en est pas moins l'expression de la vie civilisée et iuxueuse; il est nécessaire d'y passer, sinon de s'y attarder, ne serait-ce que pour y parfaire sch humanités au contact de îomme'et de la femme. Puis, à vrai dire, si lilaires, >i penseur^, si intimistes ou si ours que nos goûts ou notre éducation nous ait faits, le monde, avec son bruit, ses soirées, ses fêtes, nous attire par le charme et le mystère d'inconnu que nous aimons (si désillusionnés puissions-nous être) à lui
LE MONDE ET LA SOCIETE
prêter lorsque nous recevons une nouvelle assignation à comparaître en ses agapes Nous jurons de ne point nous départir de notre dégoût mondain et nous nous laissons séduire par cent que sais-je tt mille peut-être, qui sourceront toujours de notre nature romantique et sentimentale. — Nous arrivons frais, pimpants, afîriandés sur l'hippogriffe de notre idéal avec cette petite lanterne,, de Diogène où brille la lueur d'espérance de rencontrer un homme ou une femme dans ce tourbillon vaniteux ; nous nous déchry- j^ salidons au vestiaire, et l'empilade des vêtements , qui tous se ressem blent dans la lai deur de leurs formes et la tristesse de leur tonalité, nous emplit déjtà d'un noir dans l'âme de mauvais augure Nous entrons banalité^ mesure del'hô tesse de céans; à gauche, à droite, poi,
mains, salutations lointaines, esquissées par un sourire, ou grimacées par un cligne-
jfent d'oeil èîpressîif'^^as.^ aans vtn premiei 3salon, des femmes parquées sur des siège^.: (e à côte, dans la geôle de leurs corsets, tristes et. résignées à leur exposition collective. — Debout, eiïkfê^^ i\ mais souriants, circulant avec peine, mi-étouffés, ventre à %^ dos, serrés aux coudes , des hommes de tous âges se poussent,^ | ' avancent péniblement on ne sait où, le front moite de sueur, (tJ avec une allure curieuse de badauds qui attendent un événe- U ment. Des lambeaux de phrases heurtées se croisent, propos hâtifs de coins de rues, sans l'ombre d'une conversation suivie; on est là pour voir et se faire voir, en une sorte d'exploitation de vanité en commandite, dont le receveur particulier et les invités espèrent toucher les dividendes dans les citations des ^3 journaux du lendemain ou la tradition orale des salons voisins. 1 Les heures passent dans le néant de la chose, et lorsque four- /
I bus, fripés, engourdis, pleins de vide, de lassitude morale, / 7 nous regagnons notre voiture sous le ciel inclément de l'hiver, \ lorsque le coupé fuit sous l'averse dans la rue esseulée, nous nous) ^entons bêtes à faire peur, alourdis par l'incroyable nullité de ces relations vagues, furieux d'être dupes de nous-mêmes, contrits de la désertion du foyer, où, sous la lampe claire, dans le bien-être du chez-soi, au milieu des objets aimés, élus de notre choix, des esprits ailés, des âmes chantantes, amis de toute heure, livres fortifiants et irradiants, nous attendaient, prêts à nous faire oublier, par leur élévation, les éclaboussures humaines de la journée.
Nous reprenons donc possession de notre être et de notre home avec une quasi-volupté; nous nous mettons aux arrêts de rigueur pour celte vaine sortie dans la foire des sottises triomphantes, nous nous croyons désabusés à jamais et notre lanterne de Diogène, lasse de brûler, est devenue sourde, sinon éteinte ; nous ne subissons plus momentanément les attractions du dehors.
^et, enclos dans la^retr^îîte, nous demeurons une ou plusieurs semaines attentifs à la vibration de nos propres sensations, dans l'action de la vie réflective qui est cent fois plus romanesque que la vie mondaine; puis, un beau matin, la girouette tourne et grince : une révolution se fait dans notre jugement, les invitations pleuvent sur notre table, enjoliveuses de promesses et de séductions ; nous nous demandons si nous ne sommes point le pire ennemi de nous-même et du plaisir des accointances fugitives; nous avivons la lanterne, nous disant que l'homme est une ombre, que la vie est un songe, qu'il faut penser, avec Gracian, que le sage est un Protée qui est fou avec les fous, docte avec les doctes, ^ saint avec les saints et jovial avec les enjoués. Nous nous %, persuadons que la ressemblance étant le lien de la bienveillance, il est de notre devoir social de nous assouplir, de nous gracieuser et de gagner les cœurs avec moins de hautaine chevalerie esthétique et plus de bonne monnaie courante à l'effigie banale de tout le monde.
Et nous voilà repartis, dans l'uniforme du frac, à la \! recherche de la meilleure des sociétés modernes. Bals, soirées, auditions, dîners, ;ifternoon (eus, nous nous dépensons partout avec accablement, nous nous mettons de niveau, le plus possible, avec le froid empressenienl qui est de bon ton et Ihonnète lieu commun qui ne fait partir aucun fulminate. Nous agitons superficiellement le corbillon des futilités du jour, la question de théâtre, si primordiale dans l'encabotinement des mœurs actuelles, la question politique et surtout la question de l'éternel féminin entre hommes au fumoir, et partout un bel esprit vient couper tout propos réglé par un bon mot qui fait sursauter les rates.
Le dégoût nous empoigne de nouveau à l'énoncé correct de tant de calomnies, de ragots, d'indiscrétions, de popotages et d'in-
^j^>|^aJfiàWôe§rDes femmes chez lesquelles ^ÇLOi^^'Jpêviôns de rencontrer une âme d^ëkte en détresse sur cet océan fait de vomissements d'infamies, ne nous appa raissent plus que comme des poupées inco: scientes, ballottées par l'ennui, amoureus du mal, désarticulées par la névrose, bonnes "• ' peut-être, au fond, d'une bonté assoupie dans l'hypocrisie de leurs relations; curieuses à l'excès des mystères qu'elles croient deviner, fouilleuses d'hommes à la satiété, condamnées de la vie élégante et mannequins de couturières pour l'orgueil marital. , Ces hommes, au sourire stéréotypé, ils portent sur le visage ce qu'on pourrait appeler le type parisien dont Balzac a donné une si juste analyse, c'est-à-dire « des ambitions trompées ou mortes, une misère intérieure, une haine endormie dans l'indolence d'une vie assez occupée par le spectacle extérieur et journalier de Paris, une inappétence qui cherche des irritations, la plainte sans le talent, la grimace de la force, le venin des mécomptes extérieurs, qui excite à sourire de toute moquerie, à conspuer tout ce qui grandit, à méconnaître les pouvoirs les plus nécessaires, à se réjouir de leurs embarras, et à ne tenir à aucune forme sociale. Ce mal parisien est à la conspiration active des gens d'énergie ce que l'aubier est à la sève de l'arbre : il la conserve et la dissimule. »
LE MON'Dlî KT LA SOCIETK.
El quand, aux heures tardives, toutes ces bêtes humaines — enveloppées par les convenances, empapillottées dans l'élégance et la correction — sont lâchées, affamées, au buffet qui s'ouvre, ne jouissons-nous pas de l'admirable avantage de la civilisation en voyant le cannibalisme de tous ces appétits se ruant à la mangeaille comme une meute à la curée, avec la bousculade, l'égoïsme, la grossièreté même de leurs instincts primitifs. Dans les fêtes officielles, grâce à la voyoucratie montante, ce n'est plus le buffet, c'est l'abreuvoir, où l'on parvient par écrasement et par pugilat; c'est la force populaire qui marche à la conquête du Clicquot gra- . tuit. — Dans toutes ces cohues mondaines, nous arrivons aVec'/,^ des ailes, et nous en retournons en boitant, doûtantVde loùti'S' n'ayant plus notion complète de nous-mêmes, viciés, blessés, \( > souillés, découragés pour le combat, car nous avon< f^nlemiu nieîitS,'/' la force, le talent, le génie même, impudiquef ki vertu, blâmer le courage, abaisser lalgl-an deur. détruire nos idoles et briser "* tremplins. — Parfois, sur un coi de divan, nous échangeons quel ques mots incolores avec une rieuse et co— i-^j^<^^^^--«.
quelle mondaine ' -^^ dont nousappré cions tout lei^|/ --^Mj.
charme et la Si grâce; mais le, dialogue est co^- Iraint , hâtif-, " mal équilibré, car on a la notion de celte \,.^^ v^ superficialilé de connaissance
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LE MI HO m DU iMONDE.
K,qui doit rester tout en façade, sans que jamais le temps Kàie nous permette d'ancrer plus profondément l'amorce Scl'une sympathie souvent sincère. La Société actuelle . - restç'dpnc insaisissable dans un perpétuel frôlement qui exclut i^Jitiiamité <?l la notion approfondie des êtres que l'on voit; chacun îourtydans une folie commune, vers un but incertain, avec la fièvre, l'I'agitation, l'hystérie de la relation et de la présentation. On se perçoit, on se touche la main, on se flaire légèrement, à tort ou à raison on plaît ou on se déplaît, on se sourit, on se congratule, on échange force fausse monnaie, et, déjà distraits par de nouveaux désirs, on se quitte pour se revoir le temps d'une seconde à certains détours du chemin de la vie.
Le cher iimi, dans notre société démoniaque, que cache-t-il? — Un monsieur rencontré fortuitement au coin d'un salon, présenté, et en compagnie duquel on a grignoté quelques lambeaux de phrases et (juelques san(h\iches; on sait, on sent qu'on n'ira jamais au delà, mais on s'étiquetle, on se nomme cher ;inu', on échange des cartes, d'indécises invitations verbales qui ne sont prises au sérieux ni d'un côté ni de l'autre, vaguement on se dit : Venez me voir... vinis savez, le Jeudi, et l'interpellé, non moins donneur de gabaline, reprend : Certes, au premier jour, très bonne mémoire, n'ai/e: crainte, et l'on disparaît insoucieux, fouetté par ces paroles vaines, emporté dans le tourbillon, arrêté au passage par d'autres très chers amis aussi mal connus, toujours souriants, confits en louanges et qui ont fait de la l^analilé amicale un art et un sport extravagants.
Pour le penseur qui sort escorté de soi-même, très absorbé dans la dualité et dans le gonflement de ses rêves, pour le cérébral qui roule des phrases ou des mélodies suivant le rythme des voitures, pour l'heureux de Paris toujours chantonnant et gaveur d'illusions, toutes ces amitiés pour l'usage externe ne sont ({ue des
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gênes, des agrafements désagréables, des imporlunités auxquelles cependant on se fait comme aux trémolos inutiles des anciens mélodrames ; car ces relations forment en quelque façon les trémolos de la vie interne agissante ; on parvient à créer une loge spéciale à son intellect où l'on campe une sorte de concierge des lieux communs qui répond jjour nous, sans déranger l'essor de nos pensées. — N'était-ce cela, la vie deviendrait un bagne où les ennuyeux ennuyés seraient les gardes-chiourmes des analystes et des rêveurs charmés et comme engourdis par un foyer de pensées concentriques.
Il est cependant des sociétés choisies et à porte à peine enlr'ouverte, où la gaieté pénètre et vient s'asseoir à la bonne franquette, où tout en nous se dilate dans une tiède couvaison de bien-être, d'esprit communicatif et de conversation souvent paradoxale, mais toujours élevée; dans ces milieux rares, où survit la superstition du vieux proverbe : .1 plus Je dix, les oreilles poussent, on se reprend à aimer ses semblables et à bercer ses rigueurs et ses dégoûts coutumiers; la [)hilosophie se fait rieuse, excentrique, capricante ou » bon enfant » ; elle indulgente les faiblesses et les pauvretés d'esprits de façon toute chrétienne, car on rencontre dans cette compagnie selecl des par/ners délicats vis-à-vis desquels le tète-à-tête présente le plus raffiné des plaisirs; on-^yTHiri^^œ^ ..• réellement du cerveau avec ces mêmes intimistes^'ir'5^^^^^â:i<^^^\*s- ^ réservés, si timides, si ternes, si obscurs et''" '^ "^ .-^»^.Vv î.Lmuets dans les grandes assemblées houleuses, mais par contre si pénétrants, si quintessenciés, si complexes et si individuels dans l'échange des conversations à deux. On ne se confie plus alors à la légère dans un bavardage flou et gracieux sans nulle expression, on se cherche avec'^ stratégie morale, prêt à se dérober si l'ennf
supposé n'est pas de taille, heureux de déposer "^V',Vl^
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Dans ces met lintfs -^i)eLiau\, on se soiil coude (i ^ « à coude
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on est che/ soi on peut selniei etpailer sa ' l.ui^ui
sortir des conventions et braconner un peu dans les convenances imbéciles. On s'y méliore , on s'y retrempe en souplesse et en jouvence, et la danse n'est jilus cette ridicule niaiserie des salons /lif/h life, elle devient un thème à causerie sautante, une pastourelle séduisante cjui nous met au bras de femmes confiantes, à la i^aieté sonore et naturelle, non point des créatures comprimées, empesées par la rigidité des hypocrisies ; elle nous livre des fleurs fraîches et embaumées au lieu des roses artificielles montées sur le hl d'archal de l'obligation sociale.
'( La société, disait Chamfort, l'admirable contempteur, rapetisse beaucoup les hommes; mais elle réduit les femmes à rien. » Il est permis de se demander ce que toutes ces pauvresses cjui s'habillent, babillent et se déshabillent, pensent au sortir des fêtes mondaines, alors cjue de retour au logis, près du feu de leur chambre, avant de se mettre au lit. elles revoient par la pensée, dans l'écho
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des valses qui lirilinnabulenl encore à leurs oreilles, le néant de leur soirée traversée par le vent des paroles, la coquetterie des compliments et la jalousie ambiante des autres femmes. Si ces corps, pétris d'incitations à l'amour physique, sont quelque peu habités par un esprit hautain et supérieur à la griserie des conquêtes aisées, quelle souffrance et quel abattement ! quel frisson d'esseulement surtout lie doivent pas saisir ces délicats oiseaux de paradis, à leur rentrée au nid encore tiède de toutes les couvaisons idéales, c'est-à-dire de leurs rêves, de leurs ambitions cordiales et intellectuelles ! Quelles nausées pour ces hommes à idées toutes faites, à compliments uni-' formes, à ambitions grossières, à manières identiques ! Elles aussi, ', ces Danaïdes de 1 insondable, douent songer que leur \ie est uni gouffre où, dans la béance du vide pa^sL uniquement lebruil un bruit d'enfer, fait de rires, de mieMcries de ^oK, /lirf,'it/e.s, de coquetteries, de païades dcii|U])(Mi nements, d'expositions publiques et dadoiilion perpétuelle. — Dante a oublii ce ceicle intci'- , nal , et les infortunées Cj theréennes de la société valsante, po^J' kante et nocturne, tour à tour la^ii-J
vaut et reçues, ■ — si tant est quO
pénètre encore en elles un rayon u
soleil de l'âme, — peuvent, dans Je
dégoût de leur existence (donl cllej
ne peuvent sortir, pensent-elh s
sans déchoir), chercher dans^j
l'abus de la morphine ou dans le
toxique de l'amant toujotli
renouvelé , l'oubli ou plutôt __
l'aveuglement du néant qui les udu I m\ ■^r
remémore, comme une fin de ballade ( ii i>»t)ugeant a ces dimnees
la conclusion d'un vieux conte cité par Montaigne : « Ce n'est Ipas à dire que le muletier n'y treuve son heure. » I <( N'oubliez pas, écrivait Diderot, que, faute de l'éflexion
'et de principes, rien ne pénètre jusqu'à une certaine profon-i j ; deur de conviction dans l'entendement des femmes; ,j^[ que les idées de vertu, de vice, de bonté, de méchan-,
! celé nagent à la superficie de leur âme; qu'elles ont conservéji ['l'amour-propre et l'intérêt personnel avec toute l'énergie d^l if^Hiature, et que, plus civilisées que nous en dehors, elles sooi^i., Dfl % ^^^]| ■"p'-reslées de vraies sauvages en dedans, toutes machiavt^;^ *;- ^
listes du plus au moins. » *^
Quoi qu'il en soit, sans elles, la société, aussi laide ;tjue nolis venons de l'entrevoir, n'aurait plus l'ombre d'un
-attrait, ni la moindre attirance d'inconnu. Ce sont les M!
^-^ femmes qui font les mœurs, alors même qu'elles les
'"'rJfl' déforment, et la société subit inexorablement leurs
"' J lois. Grâoe à elles, si déplaisant que soit le monde en
général, elles y apportent leur Heur d'élégance et réclatj
de leur beauté. Dans l'ennui le plus profond des soirées nulles,
j^- „ • elles font souper nos yeux d'un menu si varié, qu'on
^-— est ébloui dès l'entrée et aussitôt grisé que rôti; elles
régnent par le désir qui les enveloppe, par les capi'ices:
-qu'elles font naître, parfois, par les passions qu'elles déses^
"t'^-'... pèrenl. Lorsqu'elles laissent échauffer par l'amour les
■^ facultés qui sont en elles, elles apparaissent divines
et rayonnantes, et lorsque leur cœur se contente de sourire
des entreprises dirigées contre lui, elles sont susceptibles de
es* amies tendres ^l touchantes. Leur gaieté légère
\\i\ dissipe,.,-. ■■■...''•** notre tristesse et feur déUtiki ¥r^
lesse atténue la vulgarité des mâles; enfin, — ce qui pour nous est la raison même de notre insapience, c'est que, pour peu qu il s'agisse d'elles, nous nous sentons malgré nous conduits dans ce désert du monde , car la femme , comme le sphinx , porte écrit sur son A. front le symbole de l'Apocalypse, le mot qui avive notre «^ curiosité, ce Mystère des mystères qui est comme le Can- ^ . ^ tique des cantiques de notre incrédulité défaillante.
Pour nous résumer, il est sage de nous hâter de faire^ jle tour des convenances sociales, au sortir même de Tado/^ wlescence, afin de délacer ce corset baleiné d'hypocrisiest^i' qui soutient les appas alourdis et cascadants de la vie mondaine; il faut, comme disaient nos pères, distinguer la peau de la chemise, ne point nous mettre en gêne pour manifestement mépriser tant de dessous honteux, etf'jl /n'avoir nul souci de l'opinion, qui n'est, selon le mora '
ite, la renie du monde que parce que la sottise es^^Ja/ reine des sots. Le monde et la mode veulent n'être sui^ i de trop près, ni de trop loin ; il serait aussi ridicule dei ''0J soustraire entièrement que profondément, niais de^s^l (^Illettré en aveugle. (Il est bon souvent d'alinient?^èo^ clégoùt dans la fréquentation du monde pour mieux c^-J,!,,
ftuïtrer ensuite son bonheur dans l'intimité.) On \ j pourrait dire du monde ce que M"'" de Staël peii sait de la gloire : » C'est le deuil éclatant du ^^/^j^f'^ bonheur. >i Nous lui apportons notre or et il n^ nous i-end que la fausse monnaie ; son pouvoir e;^ ^i^\ établi sur le préjugé, la vanité, le calcul;^ dans son milieu, nous envoilorK de crêpe aussi bien la raison que \ . la vérité et le sentiment^
i^ ^\ -s. rtD n-j
H) LE MlHOia UU MOXDi:.
De tous les moralistes qui ont écrit sur la société, La Rochefoucauld, dans la maxime suivante, est peut-être celui qui ait le mieux exprimé nos véritables devoirs et charges vis-à-vis du contrat social qui nous lie tous solidairement : » Pour rendre, dit-il, la société commode, il faut que chacun conserve sa liberté. Il faut se voir sans sujétion et se pouvoir séparer sans que cette séjiaration apporte de changement. Il faut se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer à embarrasser ; et on doit se souvenir qu'on incommode souvent quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes avec qui on veut vivre ; mais il ne faut pas être toujours chargé du soin d'y contribuer. »
Il faut surtout vivre du monde et s'en paître tel qu'on le trouve ; un honnête homme, écrivait l'auteur des Essais, n'est pas responsable du vice ou sottise de son lï^étier.