‹ Le miroir du monde; notes et sensations de la vie pittoresqueChapitre 14 sur 14 · LA RÊVERIE · texte numérisé non relu

LA RÊVERIE

laisse s'échapper vers tous les Édens et les Eldorados qu'elles se plaisent à peupler, à tapisser de leurs sensations, de leurs sentiments, de leurs richesses sensitives trop dédaignées. — La rêverie plafonne, pour ainsi dire, entièrement la prison où leur âme s'étiole, et, dans cette délivrance imaginaire, elle prend, la pauvresse, un essor prodigieux et désordonné. C'est alors que cette âme comprimée part vers la terre des rêves, dans un monde de rayons mystérieux et de voix étranges, dans ces contrées chaudes dont elle semble exilée; elle y arrive frileusement pour s'y échauireErdans la tiédeur d'un idéal adoré, sous des baisers impalpable^ ; elle ç'v anime on ce-pay^ de sylphes intangibles, beaux comme' des dicu\, Jau- le charme des discours doucement '■ - susurrés en une langue divine et musiquée ; elle s'y attarde , car elle y règne, car elle y plane, car elle s'y transligure dans une - slumicre de passion où sa sensi-

134 ■ LE Miuoin nu monde.

bilité se subtilise en essence et l'enivre lentement. Aussi la réalité la met-elle en sursaut au sortir de ce somnambulisme provocateur, et c'est cette âme en fredaine, forcée de réintégrer le logis, qui met sur le visage de tant de femmes ce sceau profond de la mélancolie où l'on peut lire comme un chant attristé du Par.tflis perdu. Pour la femme, tout est prétexte à la rêverie; le livre que son œil parcourt et d'où son esprit est parti dans le bleu, au contact d'une idée explosive ; la visite qu'elle vient de recevoir, l'inconnu ^eiitrevu la veille, l'estampe regardée distraitement, la flamme dan- -.■f-^'J-^ santé de l'àlre où elle chauffe ses pieds mignons, la vue d'une 'f{ ^^ fleur délicate, l'écho d'une parole au timbre sincère ; tout ce

\ i'r qu'elle contemple, tout ce quelle touche, tout ce qu'elle flaire ''r|j/^la fait tomber dans cet état de douce catalepsie rêveuse dont \vjf^ elle est insatiable. Son imagination toujours complaisante l/'/V/'vj /!ii'°'^'" ^^* P'^"'^^^^"'^^ *^^" cœur lui octroie, en dépit même ■V\~^l)/'' ^^ "^^ vertu réelle, plus de caprices d'une seconde, plus de I .|,iJ^-0:\ passades attendries, plus de désirs audacieux que les plus \l\h>x^^^\ ji franches aventurières n'en pourraient avoir, de fait et ( M 'i i J/ Nflo consentement. Telle femme que le soupçon ne pour- \\^ ^'' ^rait effleurer et qui passe à bon droit pour la plus 1 , \ «correcte des épouses et des mères, qui n'a jamais failli

>!ir~^'i.. /"'■^ T aux lois des convenances et aux plus strictes for- >y^!^ I // S] , malités de ses devoirs, a pu, dans ces rêveries ,, ' ^ y lointaines, se donner tout entière, sans

,K\ \ LJr^ ,- A y reserve, à tel homme qu'elle s'est plu un ' 'i "C* '^1 ' »> \"-,' ,//^ instant à enrichir de son amour et qui, lui, ) Ifi '^^^ À-rXVir' '/^ "^' pourra jamais s'en douter et parla même iJU/i'l l/V-i'/' ■'lïwi-^— avoir la fatuité de s'en prévaloir. -^■^"rf^t Ov i i.-' JL 'n^- C'est que la rêverie,

'^ci'^ ^ — ~- •- ,j 'Vil' disait Bossuet, « n'est que la

/ V"l^^>^. "'v'^^s ^^^ ' ■ -continuation d'une sensa-

de la femtîà^^est si prompt à s'émouvoir et à galoper aux ^\^ drêmes, que la sensation, chez elle \ s'éveille à tout propos, agissant sur -^on^ centre cérébtal avec une vitesse et une mtenfj/"^ site prodigieuse. — Intuitive à l'excès, elle aime \C^'v^4

à deviner, à scruter chez autrui les imprécisions le§r\\}QN, f-^ plus intimes, car elle est à la fois Sphinx et (ïxlipe, receleuse de mystères et violatrice de sentiments et sa têverie ne cesse de planer dans l'inlîni imaginaire que 1 lorsque sa divination se trouve en face d'une âme à cro- |[^-) cheter. C'est encore rêver, pour elle, que d'errer dans l'impénétrabilité d'une nature mélancoliquement voilée par un /e ne suis quoi douloureux qui la tente. — A l'état de fille, la femme s'alanguit dans des rêveries sur l'avenir de son cœur; elle )pétrit de son idéalité l'être qu'elle doit un jour associer à sa vie, elle apporte dans sa soif d'aimer le poison déjà troublant de ses inquiétudes d'amour, elle s'apprend à sentir, Ws encore à penser. A l'état d'épouse, ses rêves sont —comme les rosiers remontants des illusions flétries, ils sentent les épines des conceptions jalouses ou se lacé rent au contraste des réalités. A l'état de mère, enfin, ils trouvent une voie sublime et sont lestés ^bi> par les entrailles même où grandissent tant d'espoirs, tant de joies, tant de ten s^-4i*esses transsubslanciées. — La rêve ie est chez elle toujours sur un (éternel qui-vin

Voye

LE MIROIR nUT^îOKRE.

branche, — écrit La Mettrie dans non Jlonimô-. \ V" Machine, — il semble toujours prêt à s'envole^f^, \ ^ l'imagination est, de même, toujours emportée • M */... par le tourbillon du sang et des esprits ; une oa<%vd»^'. • fait une trace, effacée par celle qui suit; l'âriie'vo, ; court après, souvent en vain : il faut qu'elle s'attende à regretter ce qu'elle n'a pas assez vite saisi et fixé; et c'est ainsi que l'imagination, véritable image du temps, se détruit et se renouvelle sans cesse. — Tel est le cahot et la ^yccessiçm. continuelle de nos idées ;

elles se chassent

conïînô -tiri Jlol ,,:/•/,;<.

po^u^se. 4'ampe ,''"' "

de 6Ô^tè' qtie si „

notre imagi.ùa-

tion n'emploie,.;

pour ainsi dire,

une partie de

ses myscles,,;.

pour être cornue en

équilibre sur les cordes du cerveau, pour

soutenir quelque temps sur un objet qui-

fuir, et s'empêcher de tomber sur un autre

qu'il n'est pas encore temps de contempler, jamais elle ne sera

digne du beau nom de jugement. »

Mais la rêverie n'a point besoin d'apodectique, de logique ou de rectitude ; elle se volatilise en formes vagues et translucides dans la lumière d'or des féeries inlisibles; elle nous tient la vie en suspens sous le charme exquis de son irréel, elle nous fakirise l'intellect, nous berce le cœur et sait surtout assoupir la raison, celte pédante

.'«lV",;

-^ ';>r- algebree qui règle

, ^- et marge notre existence.-

Kuis Qulraîne au loin dans des voyagea innommés, où nos âmes désencagées volent librement comme ces têtes d'anges ailées qui accompagnent les transfigurations dans l'art écrit j^"^" 4^t- ^ « du christianisme; elle nous fait papillonner dans un '^*'m6nde de fleurs aux senteurs capiteuses qui offrent leurs *!lj '^coroires à no*; baisers, elle nous met en sensations théurgiques '** et lions faiéfcoire à l'ambroisie de l'Olympe. Nous assistons, grâce à elle, à des festins sacrés, comme dans le Lectisterne antique où les statues des Dieux étaient couchées sur des lits, car nos esprits sont si légèrement subtilisés dans la radieuse harmonie des choses inconnues, que nos corps deviennent semblables à ces statues de marbre, ne représentant plus que la divinité que nous leur avons soustraite pour la baigner et purifier dans les profonds ciels de l'âme.

Puis, si l'amour nous béatifie côte à côte, dans une même tendresse, nos rêveries solidaires montent parallèles dans l'inlini comme une prière à deux voix, prière d'ivresse reconnaissante au grand Tout qui nous enveloppe, prière bénie qui flotte sur la nature énamourée, sur la mer, cette infinie charmeuse qui gronde ou qui soupire, sur ces bois mystérieux; prière qui va du brin d'herbe à la montagne et de la montagne au soleil joyeux. — A celte heure où deux âmes s'unissent dans un même pèlerinage de bonheur vers les au delà du toujours, où les lèvres cessent de s'allucher pour

LE MlIiOIIi Dr MONDE.

demeurer béantes devant la béance même de l'éternel, où deux

mains se désunissent comme lasses de ce fini d'expression, à ce

moment troublant où deux amants anxieux de sitôt sentir les bornes

des trop restreintes caresses humaines, cherchent à rompre le cercle

■* de l'impossible pour atteindre à une union plus parfaite, leur rêve-

I [', rie naît de leur impuissance même et semble vouloir dérober aux

étoiles une lumière immuable, pour symboliser l'immuable volupté

qui les enserre. — Mais c'est surtout dans le plein air de campagne

jjj I que ces divines rêveries nous enlèvent à nous-mêmes, dans la

ij] ii|i pureté de la lumière qui nous baigne, car la lumière (ainsi que

I ' l'écrivait ce faux sceptique qui eut nom Voltaire) est, de tous les

êtres ou de tous les modes du grand Etre, celui qui nous donne

l'idée la j)lus étendue de la divinité, tout loin qu'elle soit de la repré-

seiiter « La lumière est réellement un messager rapide qui court

. dan-- le ni and tout de mondes en mondes, écrit-il; elle a quelques

^l'j-X'»- piopriele^ de la madère et des propriétés supérieures, et si

quelque cho^e peut fournir une faible idée commencée, une

notion imparfaite de Dieu, c'est la lumière; elle est partout

comme lui ( lie t^it partout comme lui. »

Dans la nature isolante et isolée, nos rêverle^ prennent , sous l'enveloppement même e cône lumière, un caractère infiniment plus fîénélrant, plus philosophique et plus sain, car la, campagne et surtout la mer communiquent à nos yeux ravis toute la puissance de l'infini qu'elles reflètent. — Dans les champs, couchés sur l'herbe, nos esprits voltigent vers la pluralité des mondes ou bien s'incrustent dans la cony^'^^emplalion d'une fourmilière , Baby- >s^xori'e géante où tout un peuple monte à

l'assaut du travail

suivent encore lé tire- iûwjH'- v^ ^

d'aile inconstant des légers papillons multicolores ou se laissent '^Mj^ charmer jjar le doux i-oucoulement mélancolique et monotone des,^ colombes, amies de Cypris. — La mer, par ç0îitFè7^ï6~iâ€^[&donné point seulement la sensation décourageante de l'immensité', mais elle nous cause aussi l'impression d'une pureté incommensurable, , dont elle nous sature. Il semble qu'on ait devant soi, dans la/ transparence glauque de cette eau vierge, dans ce ciel clair et sans fin, balaj'é par le vent du large, dans cet air vivifiant et assaini, comme l'image d'un purgatoire terrestre qui • nettoie, lave et transforme toutes les immondices humaines. L'geil s'y rince et s'y débarbouille dans la vision de l'immense ; l'âma^s'y ç blanchit, pour ainsi dire, s'y console et espère; c'est un collutoir^Acgénéral de notre moral, un abstergent de notre physique 5 ij(os rêve^ planent sur la mer comme de blanches mouettes aux cris plaintifs f^j! trempant parfois leurs ailes dans l'azur du flot, qui les portent une r^^ seconde et les balancent sur la houppée de la vague; ilsy ont à la fois les ondulations, les phosphorescences, les caprices, les i révoltes et les embellies des abîmes pélagiens.

Au logis, la causalité de nos rêveries change avec les sensations diverses du home; le cerveau plus surmené, plus perturbé, plus congestionné par l'air malsain des réclusions volontaires, nous pousse davantage dans le domaine de l'étrange et du paradoxe imaginatif. La lecture, la causerie, les idées d'art

^ras?!*^

,^-..,' à des songeries

7 '^•^ .//' troublantes, tordues, indéfinis

, ' sables, mais ruisselantes d'inouïsme. ''1^ Nous y cherchons des avatars excentriques qui '\^^.-^^

nous font vivre au pays des contes bleus, au milieu <<r^ / ^'v'^T^^'VVÇn^i d'une flore inconnue; nous y naviguons, délicieuse-^"' ment inertes, sur des rivières d'argent, montés dans des embarcations d'ivoire, d'or et de nacre que nous diri- : geons distraitement avec une plume d'oiseau géant. Notre fantaisie rêveuse nous transporte encore dans des contrées indécises de l'Inde, en un pays dont nous nous plaisons \ à formuler les lois et à décréter l'architecture , le " paysage, le climat et l'atmosphère, en dehors de V\ toutes les idées reçues. Nous y voyons un ciel d'ar- • , gent mat, pâle et immuable, éclairé par un "\ soleil adamantin, brillant comme un solitaire dans un firmament diurne de roses à

'^ facettes, tandis qu'au cré-

puscule, une lune couleur de turquoise morte '^ s'y lève sur un horizon de cuivre pâle tout constellé , d'escarboucles, d'émeraudites, d'opales, de rubis, d'œils- ' de-chat, de topazes, de grenats et d'améthystes. Nous y vou- \ Ions une végétation rouge et bleue fibrinée d'or, des fûts d'arbres d'amarante, d'aquillaire et de violette, des palais de faïence tendus de foulards multicolores parfumés comme des sachets, des oiseaux multiformes avec des yeux de jade, d'onyx ou de sardoine et des pattes de bronze rouge, fauve ou vert, objets d'art vivants, se mouvant et peuplant. Seul, nous régnons dans ce pays, jeune, beau, virtuose d'amour, sur un peuple de femmes -nubiles de toutes races et de tous tons, ayant tous les styles de beauté, toutes les étrangetés de nature, toutes les mœurs et tous les tempéraments. — Notre rêve se poursuit avec la hantise de l'idée fixe qui parvient à créer l'artificiel. Enfouis dans nos divans d'Orient, au milieu de cet art chinois et japona|^ (jui a vu naître les plus grands rêveurs qu'aucune gêné ration et qu'aucun peuple aient peut-être jamais produits, nous nous alanguissons de longues heuVes'^ {TS\ dans notre fiction. Il nous paraît que notre litxde /./ repos est un palanquin porté sur les épaulesV| A |/

précédant noire cortège, une musique 'singulière, naïve et enchanteresse, nos yeux ii ravis et dilatés par cette féerie imaginaire, f panorama où les dômes de porcelaine luttent d'éclat avec les minarets de leucite et les campaniles de jaspe sanguin. — Ni Golconde, ni Bagdad, ni Héliopolis, ni Visapour n'approchent de la beauté, de l'opulence, de la splendeur fastueuse de notre domaine royal, car nous l'avons doté de toutes les pierreries, de toutes les magnificences, de tout l'apparat, de toutes les pompes et aussi de tout le superflu et de toutes les élégances de notre conception d'artiste et d'extravagant. — La rêverie nous donne l'insaisissable de la vie; elle fait de notre esprit un miroir grossissant et fellateur, où viennent se refléter toutes les images que nous évoquons ; elle sait ti'omper nos désirs et alimenter nos illusions ; elle part bruissante comme la libellule et nous emplit du bruit métallique de son vol; elle s'en va errante, s'égarant sur divers objets et ne se fixant jamais. Elle s'éveille aussi bien dans le bonheur que dans le malheur, mais l'art seul la captive et lui donne des formes exquises; la musique, la poésie, la prose chantante sont ses tremplins de départ préférés. '\ jC' Elle sait paraphraser une sonate, un motet ou un X; |\nocturne sur le clavier interminable dont elle ,,v *", \ (dispose pour ses variations, et la moindre Gantier; ' lène se transforme, grâce à elle, en une hymne "dithyrambique ; elle porte en soi cette poudre d'or et de diamants dont elle saupoudre les choses les plus ternes; elle pindarise les pensées esthétiques, interprète le symbole des fleurs, et développe délicieusement la langue occulte des parfums. \ « Il faut peu de cause pour agiter notre àme,

Mi

disait Montaigne; une rêverie sans corps et c-'?'.\ 4^^^

sans sujet la régente et l'agite. » — La rêverie ^^^^ ^^y t^^'.^'N nous porte au coma physique par la torpeur de vj -sy w"^^ÊL^-^J .M^, ^ son exquise demi-somnolence ; elle provient toujours d'une légère congestion cérébrale ; elle met la lame au clair, hors du fourreau, et le corps se ressent de ces perpétuelles pérégrinations lointaines de la Benoîton du logis. — Pour telle folie qu'il y ail à bercer ses rêves et ses pensées dans l'errance mystique de l'âme, nous ne consentirions pas cependant à i)roscrire celle

grande consolatrice, ni à charger nos ailes des^--!^J^ \i*À\3^^'^~^ C

poids contrôlés de la raison. — La folie mixte, '^^ n.'j-^'^w^- ,^ ^""vè^ ^"-^ cellequin'estpoint tapageuse et ne porte aucune <''/li'v AW'"^^"^ •' '• nuisance à autrui, peut être une des formes de ' ■ :^r^*

notre bonheur, si nous nous sentons en paix avec nous-même^ icar tout n'est que folie ici-bas, à cette différence que la conTmûi^ijlté tient à s'aveugler sur la démence générale et ne coïisent point a reconnaître des cas particuliers: — la folie, c'est d'être fou d'autre manière que les déments groupés en société, d'où on s'est avisé de créer le mot idiènè, qui exprime si drôlement l'état d'un être qui désire s'isoler et devenir étranger à la grande famille. La rêverie, c'est la prise d'air de notre esprit, la large fenêtre ouverte sur l'infini ; nous devons nous y accouder souvent par hygiène morale. , mais nous garder de l'attirance du vide et du vertige, nous efforçant de mettre en harmonie et équilibre la conception et l'exécution, deux sœurs inséparables en apparence, mais en réalité dans le domaine de l'art, deux terribles rivales. — L'une, éternelle vagabonde, nous appelle, comme la sirène, au fond de son gouffre d'azur et nous séduit à la façon de Circé ; l'autre, Cendrillon laborieuse, attend souvent en vain, [)rès de l'âtre, le concours de son aînée.

LE MIROin DU MONDE.

sans la provende de laquelle rien ne lui est possible. — Toutes deux s'évoquent désespérément, mais la conception est fugace et ne revient point sur ses pas pour mettre en servage les forces agissantes de sa cadette, et Cendrillon doit courir après l'inconstante charmeuse pour la fixer un instant. — Discipliner l'une et l'autre en soumettant celle-ci à la puissance despotique de celle-là, ramener la conception dans les chaînes de l'exécution ; les tenir toutes deux sous sa tutelle morale, c'est le chef-d'œuvre de la vie, car c'est employer la rêverie comme force motrice de la production intellectuelle et la concentrer dans l'accumulateur de sa volonté pour en user à son loisir et selon ses intimes ambitions.

<i Plus s'étendent les'.conceplicris de notre esprit, pensait Kant, plus nous approchons du vrai bonheur "; — il s'agit ici des conceptions de l'entenclemeaK^ qui ne sont, en- réalité, que des rèvei'ies canalisées vers ijne'oslivre morale effective.

,MZ?

L'amour de la nature est le seul qui ne trompe pas les espéianees humaines. Tôt ou tard, le sentiment écrasant r!"v de la permanence de la nature nous emplit le cœur, nous remue profondément, et nous finissons par y être inquiets ^ de Dieu.

(B.ILZAC.)

.viME — écrivait peut-être un peu trop idéalement l'auteur des Paysans — la vie heureuse et tranquille des champs où la bienfaisance est perpétuelle, où les qualités des âmes grandes et fortes peuvent s'exercer continuellement , où l'on découvre chaque jour dans les productions naturelles des raisons d'admiration, et dans les vrais progrès, dans les réelles améliorations, une occupation digne de l'homme. Je n'ignore point, ajoutait-il, que les grandes idées engendrent de grandes actions ; mais comme ces sortes d'idées sont fort rares, je trouve qu'à l'ordinaire les choses valent mieux que les idées. Celui qui fertilise un coin de terre, qui perfectionne un arbre à fruit, qui applique une herbe à un terrain ingrat, est bien au-dessus de ceux qui cherchent des formules pour l'humanité. »

Assurément la vie champêtre constitue la plus heureuse et la plus douce situation humaine pour un être exempt d'ambition, purement contemplatif et qui règle sa journée sur le soleil ; mais

pour adorer la campagne sans autres horizons que la campagne même, il faut avoir la naïveté du génie ou le génie de la simplicité, ne point se sentir une âme complexe, instable, aventureuse, perpétuellement inquiète de psychologie humaine, sans cesse troublée par le mystère de la créature ; il ne faut point loger en soi un esprit fiévreux, n'aimant la solitude que dans le brouhaha des foules, et surtout n'être point possédé du démon de la combativité qui nous pousse dans la mêlée des idées et des passions courantes. L'amoureux de la campagne doit avoir l'âme limpide et transparente, le culte de la famille, l'adoration des petits et des humbles, la gaieté franche et sonore, et sentir sourdre en soi la simplesse et l'indulgence; ainsi se rapprochera-t-il de Dieu comme les patriarches.

La vie de campagne nous assainit le corps, nous vivifie le sang et nous purifie l'esprit ; elle balaye loin de nous les germes morbides et fortifie notre vertu aux heures accablées. Elle est astringente, mais aussi absorbante et dévoreuse d'idées ; les ressorts de notre être s'y détendent, mais ne tardent pas à s'y rouiller. L'habitude des champs nous y animalise ; peu à peu nous courbons sur cette terre où germent

LA CAMPAGNE

^;^^ijw^^B%tef^^^^

'-" '\*? P^'' •* ^^^^ enveloppés par les intérêts misérables ainsi / î|qUe par les conceptions basses et mesquines qui nous enviroriqen'h Tout ce qui est du domaine de l'art et de l'esprit affiné ne tarde pas à nous y paraître vain et superficiel, et nous nous détournons peu à peu d'un cercle d'études ou de connaissances pour lesquelles nous nous pensions faits. La vie rustique ne donne point davantage la solitude que la vie des villes où l'on peut encapuchonner ses idées et rendre imperméable son individualité ; la solitude est en nous, elle ramène à nous nos pensées, restreint et resserre nos désirs et nos soucis et nous concentre immuablement au gîte qui nous est propre. La campagne, au contraire, nous évapore plus en rêveries indécises, selon l'état de l'atmosphère, la conformation des nuages qui passent ou le charme du paysage pittoresque déroulé sous nos yeux, car la nature, comme le dit Fontenelle, a le secret merveilleux de diversifier toutes choses et de les égaler en même temps par les compensations.

Puis nous nous sommes prodigieusement éloignés, depuis des révolutions successives, de cet homme des champs du xvii" siècle, lequel jouissait en repos du bien de ses ancêtres, sans ambition, sans idées politiques, sans être tourmenté par de vains désirs pour le changement de son état, ni trompé par de fausses espérances pour quelque élévation chimérique. Ce gentilhomme d'antan bornait son horizon à ses terres qu'il faisait valoir, cueillant la récom-

pense si l'année élail bonne, jouissant de ses petits revenus au milieu du respect et de l'attention des paysans aptes à le servir. Il ne faisait sa cour le matin qu'à ses champs, et sa famille le soir lui tenait lieu d'assemblée; la chasse lui servait de divertissement et la pêche de récréation utile. Il observait les fêtes de l'année et suivait les offices avec exactitude afin que Dieu pût bénir ses jours ouvriers. Il réalisait presque le type de l'homme heureux d'Horace, en un âge où les terres se groupaient comme une famille sous la direction d'un maître. Aujourd'hui, les querelles de clocher, le droit populaire, l'arme du vote, l'abaissement du prêtre, la diffusion de la laïque et le morcellement des terres ont fait de tout paysan un animal déchaîné, hostile, irrespectueux, malveillant, guettant avec une ^patience de caïman les propriétés immobilières qu'ils doivent tour à J îour engloutir. Les citations d'Horace et de Virgile ne sont plus de jsaison. la lutte misérable des intérêts est aux champs non moins vive "'^^u'à la ville, mais elle v affecte plus de basse astuce, plus d'aterloiements, plus de duplicité: elle y apparaît avec une mesquinerie 3t un caractère louche qui est odieux, avec une vilenie rampante. \^ec une allure torve qui ne se redresse jamais.

Cet ennemi campagnard, insinuant, calomnieux et d'une incommensurable pusillanimité . nous enveloppe et nous épie de toutes parts ; il a l'oreille d'un Peau-Rouge et l'reil perçant d'un tiercelet ; on ne le voit point, il est partout, car il arrive à se confondre avec la terre à force d'entrer en communion avec elle. — Vous sortez dans une plaine mangée de soleil . vous ne distinguez rien , vous ne j)ercevez aucun bruit , tout seniiile reposer

sous un ciel ( embrasé el les oiseaux /^ eux-mêmes contribuent au silence ; \ horizon des chemins est désert et aucune tète ne sort de ces blés jaunissants : \ le calme et l'inhabité semblent vous environner, cependant le paysan est là qui vit et s'em ploie de mille manières ; lui vous voit de son œil y^-^^lin et rond, il vous voit comme ce moineauS immuable sur sa branche , comme cette grenouille contemplative issant des lentilles d'eau ; mais rien ne le révèle. Avancez, il sortira dun pli de terrain ou apparaîtra soudain 'v^'?

'au détour d'un arbre, la riiine hàlée et sans expression. — Il est peu d endroits, en apparence aussi solitaires, où l'on soit plus épié qu'à la cam- ^ pagne, moins libre de ses actions, plus vilaine- 'ytî "^ MU nt interprété dans ses actes; la terre y a des i: \ iix invisibles aux autres yeux, la vie s'y exerce '* cependant ici et là silencieuse ; la voix humaine ne monte dans l'atmosphère assourdie que pour inciter la bète aboyante ou injurier loui'demenl la passivité de la bète ruminante.

A l'heure de VAiiffelu.s. heure mélancolieuse noyée dans les brumes du crépuscule^4andis que les nuages se rougeoient encore des derniers regards du soleil couchant, là campagne s'anime et >(inplit de voix confuses, de bruit de clochettes et (If piétinements surlecailloulis des chemins; c'est

I n MlliOllt 1)1 MONDE.

''^^ue ÏAnffelui, sonne la retraite de la prairie, et lo'> N icIk<5 doçilf ^ conduites à l'abreuvoir, s'en p reviennent déjà avec une allure douce et lente a l'étable où l'on va les (l'aire. Il y a comme une lassitude de travail (iccullc dans la nature 1 1 un assoupissement tombe du ciel dans le bercement de rumeur<> qui s'éloignent ; la nuit déjà emeloppc la terre ou la végétation s'exhale assoiffée ?^5^ de rosée, la lune s'allume dans le jour mourant et |ilp^'^''r'fAg les bestioles préludent au concert nocturne que viendra (^liiiner tout à l'heure la voix lente, triste, sonore et délicieus,ë|ftent plaintive du crapaud, ce petit monstre aux yeux doux, ce poêt^e; pustuleux, à gilet jaune, ce Mirabeau incompris des revendications batraciennes.

Alors commence pour nous, sous la lampe, - - au début de cette mélodie ambiante qui monte de l'est à l'ouest, du nord au sud de noire demeure, — l'heure du recueillement; la sérénité de la nuit nous rafraîchit et met en nous mille pensers graves et charmeurs à la fois, un bien-être nouveau nous envahit ; nous sentons que le repos nous guette et nous sommes saisis par le mystère de cette éternelle succession de jours et de nuits qui nous entraîne dans l'engrenage du temps vers la certitude de la mort ; nos illusions, nos rêves, nos chimères, chauves-souris ailées des ténèbres de notre être, volent, bruissent et tapissent despotiquement notre esprit; nous prenons un livre, nous croyons lire : nous songeons. — Au dehors, le calme n'est troublé que par les aboiements lointains des chiens des métairies ou des parcs à moutons. Il y a dans ce silence

LA CAMPAGXE.

quelque chose de solennel qui ntuis y.-''

envoûte et nous met en prière instinctive

et en recueillement comme dans une églfeé/

<( La majesté de la nuit — a écrit "fiiâ%ac^S

avec cette intuition merveilleuse qui'ét^lt !-/>-,

la fleur de son génie — est vraiment ccm^^-^vl^

tagieuse, elle impose, elle inspirée . ^ li^r, -.,,r*$|

a je ne sais quelle puissance dans cette

idée... tout dort et je veille. » ■' 0 V' '"O'^' 'f-'

La veillée aux champs nous emplit de mystère, de trouble; (st—-^ nous pousse à la superstition ; cette nuit géante qui nous ei>Velbppe. se peuple dans son inscrutabilité d'une mystagogie bigarre qui nous laisse en éveil et sur un qui-vive d'abîme ; nous nous endormons avec le poids de l'obscurité qui paraît animer et développer notre lueur interne et la rendre plus inquiète, plus intense et aussi plus falote sous ce boisseau profond et sacré des ténèbres.

Aussi, l'aube est-elle bénie lorsqu'elle vient chanter matines sur nos paupières closes et nous déjucher comme des oiseaux sur la branche de vie; dès le potron-minet, nos esprits battent la diane dans ce renouveau sublime de la nature, où tout vibre, tout reprend fraîcheur, tout soupire au milieu d'une harmonie musiquée par des millions de cris d'êtres animés, hôtes des bois, des eaux, de l'air et de l'herbe, hémeralopes saluant le retour de l'astre fécondateur. Car le soleil, c'est le dieu, le vrai dieu de la terre, dans sa majesté infinie, l'Elagabal justement divinisé, le Mihras des Perses, le Phrn des Egyptiens, l'Apollon mythologique qui nous touche tous comme la statue de Memnon, nous mettant en sensation joyeuse dés qu'il apparaît; c'est le dieu de tous les ferments, de tous les levains humains, le grand metteur en scène des beautés de la campagne, le flambeau éclatant du jour qui nous attire tous d'âme et de corps comme des papillons joyeux dans sa glorieuse photosphère.

H. yX'^.y ' i ' oans le soleil la campagne reste en

rl(Anl el comme en veuvage. — Voyez

celle matinée de printemps sous un

(.ni maussade qu'on croirait de

leâtre gris ; la gaieté el la végé-

^ tiilion sont arrêtées ; une som-

hiolence , une tristesse invin-

ii)les, des frissons d'ennui sont

C sçlans l'air; c'est la vie neutre, texne, presque accablée.

H i^ Tout à coup le soleil perce

Icintement les nuages ; il les I^Iaire d'abord, il les borde, il les^irange, il les caresse et les met en feu, puis les tioue les dis'.-ipe et les chasse. Il se répand alors, éclatant, portant partout la vie, la sève, l'espérance et l'amour ; il s'étale et se distribue en tous points; il glisse dans les demeures sombres, met des rubis dans les verres au cabaret et des chansons sur les lèvres des paysans attablés ; il filtre sous les taillis comme une pluie d'or qui saujjoudre la chevelure des Danaé-amadryades de la forêt, et les taches ombreuses qu'il fait naître sont les sombres contrastes de sa toute-puissance. — Sous ce simple jet solaire, la nature entre en fête et se fait coquette. Tout revit et s'éjouit : le laboureur vient sur le seuil de sa porte, la mine luisarde, l'œil clair et joyeux, la lèvre sifflotante, frottant ses mains caleuses en témoignage d'allégresse; la mère apparaît offrant le sein à son baby, tandis qu'à cette même heui-e l'âme affadie, atrophiée des villes ressuscite, se dilate et s'envole dans la pureté rayonnante de l'atmosphère. — Le marin appareille pour prendre le large sur cette mer brillante comme un miroir d'azur ; l'humanité s'améliore, s'indulgente et se félicite, et l'amoureux se sent renaître et songe à son

LA CAMPAGNE. 155

aimée dans un rêve d'idylle. A ses yeux se déroulent des Edens pleins de délices dans les tête-à-lête champêtres ; la juvénilité serpente sous sa peau; il sent une éclosion de joie, de désirs vagues, il rêve de baisers profonds sur des nuques renversées et sur des lèvres pâmées ; la concupiscence en un mot grouille en sa tête et se turgit en ses sens, — c'est le soleil !

Le soleil, c'est la renaissance universelle : les arbres secouent leur carcasse noire sous un étincellement de lumière, ils se profilent sur le sol comme pour se mirer et se mesurer sur la terre au sortir de leur convalescence, et ces bourgeons naissants apparaissent, semblables à des yeux qui s'ouvrent étonnés, dans la sereine contemplation du ciel. — Sous les baisers de l'astre divin, la nature entière fait sa toilette ; les oiseaux enivrés chantent, folâtrent, se plument, se battent, s'étirent et marivaudent dans leur langage de xylophone, les basses-cours entrent en rut et le fumier se met en combustion, exhalant l'âme de sa matière en gestation. Tout revit cl tout peuple ; les mésanges et les bergeronnettes ont des robes neuves et fraîches pour conquérir les amours nouvelles, le rossignol ouvre le concours au conservatoire des hymens printaniers ; l'orvet et la couleuvre ont fait peau neuve et se hasardent annelleusement hors de leur gîte hivernal , tandis que l'alouette gentille monte, monte, monte toujours, infatigable, et distille en planant dans l'air sa chanson de cristal, Te Deuna d'amour et de recon-

:iîT

LE MlIiOia DU MONDE

naissance qui s'élève délicieusemenl au ciel comme une ardente prière de fervent en extase.

Le soleil en une seconde produit plus de chefs-d'œuvre que dix hommes de génie dans toute leur existence, car il représente à lui seul le sublime et bon génie de tout, non seulement des humains, mais surtout des infiniment petits qu'il fait éclore, ^'il anime, et qu'il substante. C'est bien le dieu incontesté de celte terre figée qui tourne amoureusement autour de son fojer, c'est bien le dieu de la poésie, de la musique et de tous les arts, le dieu Pan, le dieu Tout, qui nous fait penser que sans îiotre héliognostique et notre constant héliotropisme intelïectuel nous serions esthétiquement aussi mal doués que des Lapons Ou des Islandais.

Le soleil, c'est la campagne tout èîitièi c'est le blé, c'est la flçur, c'est ta prairi c'est le raisin ; sans lui tout est morôs^', il n'est point d'été sou- f riant el point d'automne mélancolique ; mais lorsqu'il apparaît, que ce soit- dans la rafale ou sur la neige durcie de l'hiver, il remet tout en valeur et nous réconcilie avec les paysages les plus dénués de pittoresque.

L'été, il est si doux, si rieur, si blond qu'il parvient à mùthm-^

cages; il

vivifie nos souvenirs

jflr^ii'rîSsfl

Sr^

cl^«^mj.iç^ aân- rîopproffren

y -, 157 "enades aux hlords des

"^ {y /-^ ruisseai^x ja^^eurs, et 2>arfois il nous fait sury> fi^, t^i / 'É fondre dan^ «^a lumière de lourdes paysannes au ' \i 'V ^''iwinv qui, maigre la robustesse de leurs appas, ^ ^ sont cncoïc a no'?. veux des déesses d'un paganisme s^ ' qui sait nous (.mouvoir et peuvent nous rappeler par" leu^carnation superbe les nymphes que Tibulle et Catulle ' -"is ont chantées. — L hiver, quand il se joue sur le givre des haies |t-'5/ A<?flH "A^i et sur la blancheur nilreuse des prés, pâle et clair, au milieu "~ (l'un ciel mal, il éclate, il scintille, il charme encore comme un sourire d'ami qu'on craignait de ne plus revoir; à l'automne /.surtout ses adieux sont touchants, car, dans ses dernières caresses, il apporte la patine de son toucher à la vêgélalion (ju'il a fait naître, et qui, maintenant éparse, fait un tapis d'or à la terré, hier encore si verdoyante. Il laisse son souvenir i , V*5-*^!?aux arbres de la forêt, le souvenir de ses morsures biè&ifaisantes sur ces fûts aux écorces orangées , fauves , ^^âiuminiu niées ou brunies comme le col des moissonneurs ; jih:attache également sa mémoire sur ces chaumes d'un bronze ardent et sur la crête de ces murs aux mousses i'QiîSsi£S. Tout parle de son passage aux yeux et au cœur, et, lorsqu'il semble entièrement disparu, tristes, réfrigérés, nous allumons encore dans l'àtre ces flambées de javelle qui exhalent toute leur chaleur solaire, lentement emmagasinée dans leurs cellules ligneuses , nous éga^-ant soudain à ce soleil £a,ctice qui sait nous échauffer et le corps et les sens.

—Quoi qu'on ait écrit sur les charmes de la vie rustique, on

j)eut ajouter qu'ils élèvent l'âme, mais qu'ils n'ameublent pas

1 esprit; quelle que puisse être l'existence des champs, l'idéalité de

l'homme s'y rouille et s'y rétrécit dans la monotonie et le bien-être

physique et moral. — Or, le bonheur enlève à l'âme humaine son

LK^lliinin

T)Ii MONDE.

■ m'-nie, sa grandeur, sa noblesse (rewpi-ession qui est dans la souffrance, l'inquiétude et la lutte. Lorsque tout en nous est au silence, à la paix et aux quié- Jtjrdes acquises, on peut penser que notre essence s'alourdit et s'engraisse dans un épicurisme inquiétant.

Nous- ne nous sentons plus vibrer dans celte science de vivre , dans s|ji,r,;c^tte agitation du désir, dans cette Saulf de la passion et cette effervescence des ambitions intimes qui épurent et subtilisent notre matérialité, lemarquez que le sublime dérive presque toujours des inteniloureuses pour lesquelles l'homme semble avoir été créé. Lorsque le vent des tempêtes cesse de souffler en nous, lorsque sur l'oçéati infini de notre âme les vagues mollissent et tombent au calme •'^^plat, la divinité de notre créature apparaît moins grandiose; l'indifférence nous envahit lentement de son linceul gris, notre cœur est à la retraite et notre esprit ne se dresse plus impétueux comme un ^général désireux de gagner la bataille. Il nous faut toujours une vi'ièrre promise, sans quoi l'idée fléchit ; le bonheur met du ventre â la bêle et des entraves à la pensée qui rancit près de l'âlre non tisonné de notre personnalité. — C'est la douleur et la passion qui ont enfanté, dans un souffle d'affolement et de doute, toutes les oeuvres sublimes et qui ont trempé la volonté d'acier des hommes supérieurs. Nous ne sommes point créés pour être des contemplatifs, et si, comme le paysan, nous ne luttons pas contre la terre, nous buttant contre elle et fouillant ses entrailles pour la féconder, nous devons au moins batailler pour autrui, semer le bienfait, ne

LA CAMPAGNE

serait-ce que pour récoller l'iiigralilude ou Ijien encore lutter cootJle y nous-mêmes en fécondant le plus vaste des patrimoines, celui de notre cérébralilé, qui nous a été légué avec une façon de cahier dès charges, par l'atavisme d'innombrables générations.

Dans cette culture intelligente de notre être pensant, nous découvrons lentement la diversité prodigieuse de qualités et, dé' défauts incohérents qui mosaïquent notre nature. Nous armoi^jt-'r -^ lire en nous avec intérêt, à y découvrir non seulement une "dualité faite de passion et de sagesse, dialoguant sans cesse comme Tèl^ ^ ' maque et Mentor, mais encore une infinité de sensations bizartfes i.$? ,, .^ , y, . > véhiculées dans notre tempérament par la succession de races dpni^ ^) f (Ç%^''^nous sommes tous pétris. Ces sensations ne s'éveillent qifa'uS'i 'fA,-j\t^ combats de la vie, aux heures de luttes qui agitent et boulever^^lVcy) /~^' ) l'océan de nos molécules sanguines ; à ces moments d'amour, de ii'^^^%'% (^ vail, de sacrifice, de résolutions hardies, nous sentons au tréfondë de^l'K. f

nous-mêmes les profonds tourbillons des courants contrair/s, ôtlU' ^ ^ ' / tiraillés eu tous sens par un concert d'opinions mystér-içuéeg^j* deïP'^^ \/y ^fjL

niers cris lointains des aïeux que nous méconnaissons, lîo'us épriqu- ;

tout d'abord nous élever

dessus de toutes les comédies humaines et des bouffonaeries sociales

au début de notre séjour rustique le calme et la solitude nous è(Àm'^^î)\\^ fj

rent et corroborent à souhait ce premier sentiment ; mais six rilOTS?' Jj/)^ N^' un an se sont à peine écoulés que notre détension nerveuse s^st ifonki^'h transformée en un véritable relâchement général de nos forces '-'"^ •}) ' intellectuelles agissantes, nous nous accagnardons dans des misères d'intérêt local, dans la mesquinerie du milieu, et l'assoupissement des champs nous borde dans la tiédeur d'une oisiveté d'autant plus dangereuse et envahissante qu'elle est moins aisée à surprendre.

Lie MIlKillt Dr MON 1)1-:.

.. Mainlciiaiil (jiic je iic suis i)liis c-aiiipaj^nanlc. vous aurez plus souvent de mes nouvelles », écrivait un jour M"" de Sévigné, à son retour des champs, et la maniérée épistolière avouait ingénument, dans cette phrase, ce que pouvait être la torpeur campagnarde pour la plus remuante et la plus insatiable conférencière du glohc. Elle aussi s'était sentie désarmée par la vie contemplative, elle aussi avait abdiqué ses grâces minaudières devant la grandeur et l'inconimensuraliic de la iialiirc; mai- die revenait à la ville pour y reli'ouvei- M)ii Irciiiplin de lurce el d'élégance, et aussi, il faut le «lire, piiui- y atcoiumoder son encre de petite vertu avec les iinllc el un ciiiiiniérages el menu- hruil- de la ( j>ur.

l'arla^^er sa vie entre la \ille el la tampagiie. se guérir des frelalalinns (le l'une par l'hygiène de l'autre, en aimer profondément le contraste et demander à la solitude des champs les économies pliysiques el morales qu'il sera utile de venir gaspiller plus tard dans la cohue sociale, là esl. j<' crois, le juste milieu de la raison. — Ou jxiil \i\re à la \ille cl monrii- à la campagne, toile doit être la ligure (le noli'e i-iiéloriipie. si lanl e-l (pie nous voulions lour à tour exciter nos vertus el calmer nos pa>>ion- jiunia'ines.

t'^.'^-ff, <f[

''jmm^

APPENDICE CURRECTIF

lie Vâea 'Sm IBwmiHWK «m (UoAaiiF

■/ne', ■ //«*■

-; fe mnHn ff? lypnjh- 't.lre

' . . . ,.e ei iiM^XtMic

ICi-J I.K Mlliolli Dr MONDi;.

L'idée lui vient de se relire, — non point avec cette pseudohlepsie de l'épreuve à corriger qui donne h Vccil d'un écrivain moins de clairvoyance pour l'expression de lu lettre moulée que pour l' allure coquette de la phrase, mais avec cet esprit indépendant qui nuit parfois de l'oubli de l'œuvre écrite. Il promène donc son re<jard dans le texte de son ouvrage comme un propriétaire, après une courte absence, se plaît à parcourir son domaine. Ici, la tristesse l'assombrit, car il se prend à critiquer l'art et le sti/le de son ameub/cnic/it, écrasés et comme en souffrance dans le cadre du logis; il se (lit qu'il a trop sacrifié à l'architecture de lu maison et pas assez au confortable de l'hnlc: il se fait peine et se douloie ; il a dii apporter, ou plutôt Jeté/- là. en hâte et sans cohésion, tous les bibelots de l'idée, toutes les tapisseries inachevées de la pensée, ajouter ici, rogner plus loin, et tout cela, pense-t-il, hurle, danse, chavire et se tient mal en place. C'est, aux i/eux de son amourpropre exagérateur, un désenchantement . une mortification complète. — // confesse cette sensation en t'Hi/c humilité.

Ce ne serait rien encore s'il ne relevai/ un peu partout, l'auteur infortuné, des coquilles gigantesques qui saillent en belle page da/is lu pure typographie de son livre. — Page 21, que lit-il.^ — ; <( On a fait du jimduit d'art la plus monstrueuse des choses en ce sens qu'elle empoisonne le goût », au lieu de » qu'il empoisonne ». Pages 2o et 20, toute une phrase mériterait la refonte, car on y voit un pluriel continuer un singulier à propos de /'ar^ c/u japonais; page 50, il découvre Baudello pour Bandello; page o", il blêmit en trouvant Ilémaphilie et Hémaphobie au lieu de Hémophilie et Ilémophobie; page 112, // recule effaré... Il s'agit d'un miroir fellaleur composé au sens de fallacieux. — •■ Ilorror ! Ilorror! llorror ! » se fût écrié Shakspeare.

L'angoisse alors le saisit, l'horrible angoisse de la faute, angoisse d'inquiétude toujours renaissante et toujours chercheuse! Il incrimine correcteurs, proies et compositeurs; chaque faute découverte curdinulise sa Joue d'une rougeur dont il n'est point responsable ; il

Page 1