LAMOUR
il forge en personne ses chaînes et ses propres armes aux foyers incandescents qu'il attise de son souffle; Alcée tire sa généatogie de Zéphire et d'Éris, car il suscite la discorde et apporte 4a p^ptjirbation au sein des hommes; Démocrite l'indulgente par S^ Jï%f ^ Heraclite le noie dans ses larmes. • ;^ \ - f^^^'
L'affabulation de la théogonie antique n'est jam?iis eriljdoftait lorsqu'il s'agit de l'Amour. — Selon certains pçètes, la Nuil pondit un œuf, le couva, fît éclore ce gentil petit dieiï^'-^ant controversé, et ce papillon géant déploya ses ailes dorées , prît aussitôt son essor et alla éveiller, réjouir et troubler les mondes nai^ sants. — On nous le représente un bandeau sur les yeux, signe de sa cécité; on lui met un flambeau à la main, témoignage des clartés qu'il apporte dans nos âmes et des incendies qu'il allume en nos sens; on lui prête dc"^ ailes, double symbole de sa légèreté et de son étemelle a^^pi ration à s'élever vers l'inlini; on lui pose un doigt sur la bouche, comme cachet de son mystère et de sa dis-,^-^^^ crétion; ici, on le voit servir de guide à la fortune; là, c'est la folie qu'il conduit.
Tous les poètes ajustent leurlyres en son honneur. Anacréon, l'aimable et joyeux vivant qui marie Vénus à Bacchus et les nymphe^ à Silène, compose une ode à l'Amour mouillé, laissaat passer dans Vellc fiction charmanteJSiniàge de la l'ilie ouvrant la j)orte aux traîtrises du malicieux petit porteur d'arc, ciu,' la L'Uié, celle veslule gardieuni du sentiment, sotiveni prélude^ a i'^mo^
lus-souvetit" encore.
^^ *^ Vi;/' LE MIROIR DU MONDE.
^K N\/ ij'f lui •-uml, et lox ancien^, qui ne possédaient guère cepen-
'> V *A'" danl la science ducieur. ne 1 ignoraient point. î.'^ À/'^ nV^ ()\ide. ^'l^glle, Til)ulle, Properce, Théocrite, Catulle
'^ — ^ '"' '.\ fi V et tant d'autres chantent en leurs œuvres leurs immor-
.:4.\\^,^\ I . ''\ telles amours; Didon, Camille et Neère expriment les ris,
^ i^^sié^âces et les tourments de l'amour antique, dans toutes les riaantes si variées de la tendresse, de l'ardeur, du caprice, de liiicqnstance de la volupté et de la passion.
La définition de l'amour antique pourrait tenir dans ces deux mots : sentir et désirer. Le premier des sentiments était l'adoration du beau sous toutes ses formes les plus complexes, dans l'harmonie physique et morale ; ce qui était beau alors devenait divin et était idolâtré comme tel. Les Latins se servaient du même mot pour exprimer l'idée d'aimer et celle de choisir. L'amour était donc en quelque sorte une élection naturelle des espèces, élection tout esthétique et sensuelle et dans laquelle n'entraient point toutes les considérations psychiques que la morale chrétienne par sa lente éducation apporta depuis dans nos cœurs.
Le christianisme, dès son origine, inventa, pour ainsi dire, tous nos sentiments. Nodier, dans une grande page éloquente, nous peint mieux que personne cette transformation de l'idéal humain :
<c Les bergers de l'étable, écrit-il, arrivèrent les mains pleines de fleurs, comme les bergers du poète, et les prodiguèrent au monde rajeuni, comme le gage d'un nouveau printemps ; les plus précieux de ces bienfaits aujourd'hui si méconnus, c'était la liberté, c'était l'Amour.
» Cet amour chrétien, éclos peut-être sous l'ombre des silencieuses contemplations de Pythagore, développé dans les sublimes rêveries de Platon, nourri parla foi rêveuse des esséniens, exalté par la sensibilité romanesque des thérapeutes, fut quelques siècles à sortir des épreuves du martyre et de l'exil des catacombes. Il en
sortit chaste et doux, mais aussi triste, pâle et soulhant / j^ comme lagneau qu'on vient sacrifier pour le derniei festni clc^ peuples. — Après lui, en effet, c'est fini de tout amoui 1 mia gination ne conçoit rien qui le remplace, et c'étui i.iixon qu il fût né dans un tombeau, l'amour dont les dernieies flammes devaient s'éteindre sur le tombeau éternel des nations. »
Après avoir justement constaté que ce qui distingue le chrifif-t* lianisme des autres religions, c'est qu'au lieu de placer son sanc-î. tuaire dans l'imagination, il l'a placé dans le cœur, le docte et disert Nodier poursuit ainsi :
« La forme de l'amour chrétien ne fut pas immuable comme son principe ; elle suivit, selon sa nature, les diverses modifications de la société chrétienne, mais sans altérer l'imposant caractère qui révèle son origine... Dites, ô vous, pour qui la beauté a toujours des inspirations, pour qui l'amour a toujours un regard et un langage, ce que la beauté et lamour réunissent d'enchantements dans les chroniques du moyen âge, dans les suaves chansons des troubadours, dans les fables romantiques des paladins; et si vous ne possédez pas le secret de ressusciter le passé, demandez à Hugo, demandez à Vigny quelqu'une de ces palingénésies qui ne sont qu'un jeu pour leur baguette, ^'oici déjà la décoration qui se déploie avec ses tours presque cyclopéennes, ses ogives lancéolées, ses croisées voilées de lierre, ses hauts et larges balcons que le burin patient du sculpteur a couronnés d'un dais de feuillage qui semble frémir. Voici la profonde galerie aux dalles sonores ; et cette jeune femme rêveuse qui la parcourt incessamment en s'arrètant à chaque pas, c'est la châtelaine qui attend depuis deux ans un écuyer venu de Palestine dont elle n'ose plus espérer le retour, car elle pleure. — Ce soldat cependant ne lui doit apporter qu'un message incertain, une consolation trahie peut-être par cent batailles, un rosaire béni aux saints lieux, ou une écharpe sanglante,
heureuse si ce n'est pas quelque fatal écrin où se dessèche insensible un cœur qui a cessé de battre pour elle ! — Est-ce Godefroy, est-ce Tancrède, est-ce Coucy ? — Je l'ignore, je ne sais plus rien de ces mystères. Mais ce que je sais positivement, c'est qu'auprès de cessentiroenis les amours d'Achille et d'Enée étaient de sottes
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Il serait bien permis de différer d'opinion avec l'auteur de ces lignes, eu égard à la dernière expression qu'il laisse tomber avec tant de dédain; — mais passons.
L'Amour chevaleresque, en vérité, [' issu du christianisme et des mœurs gerl maniques, héroïfiait les âmes, car il puisait sa force aux sources mêmes de • /donneur et de la foi gardée, ainsi que '-/"dans un principe suprême de bravoure, ^j^e respect et de profonde moralité. Évoquons par la pensée le souvenir de Pétrarque et de Laure, de Roméo et Juliette, d'Isabelle et Zirbin de Arioste, ou encore celui de Fran- ^çoise de Rimini dans YEnfer du Dante. C'est partout la flamme la "plus pure, la plus constante et la tj>lWardente qui brûle sans se consigner dans le temple gothique çle^ amours du moyen âge. — Il semblerait que le cœur ait battu ^irs fort sous ces armures qui gauchissaienl les mouvements tout — en-grandî.ssant l'allure, qui empe-
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cœur et des Bravoures JîHysiques, dés galanteries épiques et aussi des voluptés^solides et nerveuses. ji
Le xvii" siècle devait mitiger tout cela en apportant une sorte d'idéalité nouvelle. A l'Amour à l'italienne, l'Amour à l'espagnole allait succéder; un amour tout d'afFéterie, de prévenance-., de petits i
soins, emprisonné dans les convenances, ligotté par les de^oiri^, '
un amour d'éternel vis-à-vis, basé sur une métaphysique au^si X^'*^
compliquée que peu joyeuse. Le roman de VAstrée, dont les "-"" ^ ^x^^"" doctrines furent d'abord reçues dans les salons de l'Hôtel de Rambouillet, pour de là se répandre dans la société polie, ce roman, ou plutôt celte pastorale héroïque, mêla le sentimenfi' chevaleresque à l'amour platonique, et, ainsi que le fait remarquer ^ Saint-Marc Girardin, contribua largement à porter a sor^^v apogée la prépondérance des femmes dans le monde et la litté- 1= rature. Le type de l'amoureux parfait fut cet honnête hommey |^^'' décrit par Faret, mourant discret, réservé, qui souffre, soupir&| V ..^ et ne dit mot, le parangon de vertu attendrie, fut cette honnête^ \ \ femme que le père Du Boscq a pourtraicturée en un petit '^'' \J^ volume non moins moral que sévèrement conçu. Le temps était >y i ^' ^ alors le plus sûr auxiliaire de l'Amour et tous les soupirants - ^ #>-^ d'office, et les galants fieffés aimaient à s'alanrruir dans/f i,'; , .'
les lenteurs des poursuites voilées et à mitonner les ^'"' ^
plaisirs aux pieds de leurs cruelles'. ■;. on faisait \ > ^ "^ ^.
montre d'une passion pitoyable; On laissait voir, avec mille siniagrées,- qu'on en avait dans l'aile: on aiguisait des poind^'; '^N
on contournait des allu->ions en é\i- ^''<^ ^ >^^ ^^^^ / ^^S>-
lant le but réel; les -\ eux noj'^ij ^ i^.- ^ '^ ^^;^;^^^^^\^ ' ,( parlaient pour les"iê^iVs''«it£tl€(sy'\-V- " " '^f^'' ^^V' '^'^'*i%^" ,
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et les madrigaux étaient si bien affinés qu'ils tournaient au phœbus pour arriver plus sûrement au cœur par la voie de l'esprit.
Tout le xvii" siècle à perruques règle l'Amour avec apparat et alambique le sentiment avec trop de manières pour qu'il n'ait pas à en souffrir; tout y semble préparé, aligné, taillé comme les jardins à la Le Nôtre, rien de naturel, de vivant, d'excentrique, d'indépendant, de fou; mais beaucoup de rectitude, de froideur, de courtoisie et de magnificence. Ces illustres grandes dames, amies de Victor Cousin ne nous inspirent, à distance, aucune de ces tendresses rétrospectives que nous accordons si volontiers à celles pour qui l'Amour a été toute la lumière de vie, et qui se sont immortalisées par l'outrance même de leur passion. — Au xvii" siècle, l'Amour est si guindé, si baleiné, si brocardé, si engoncé dans le convenu des convenances qu'on ne parvient guère à le désbabiller par la pensée. Il reste debout et semble ne se coucher jamais ; il est correct et majestueux comme le menuet.
Il nous faut arriver au xviii' siècle pour trouver un amour
L'AMOUU.
,U' joyeux „ éphémère , portant la marotte
^j^jr.^.^ ""v-**-"' ^i'ef les grelots de la folie.
Après les austérités des 4eEnières àépées du Roi Soleil, l'Amour semblé se déchrysalid^r^^t prendre sàn vol dans le printemps fleuri de la Régence; il abandonne'ÎJe^Vjùltel^ct tourne au p,ipi//onn,i(/e; la société se fait épicurienne et ne recherche que les sensations fugitives ; l'àme n'y a plus d'attache, les sentiments se mettent à la mode comme les habits ; l'amour se colporte avec les brochures, au petit lever des caillettes, les petits abbés s'en font l'introducteur. — Le cœur n'ose plus entrer en rivalité avec l'esprit, toute la vie se disperse dans le badinage et dans la passade galante. La jalousie même est mise en interdit; on adore dans l'Amour jusqu'aux amours de sa maîtresse. Mais est-ce bien là l'Amour, ou n'est-ce qu'une copie dégradée, avilie, sans expression réelle! — A vrai dire, ce n'est qu'un sixième sens qu'on fête à outrance et dont on se grise légèrement, c'est le Dieu des jardins qu'on honore de ses coquetteries et qu'on enrubanne de fanfreluches, de colifichets et de clinquant.
Jean-Jacques Rousseau, avec la Nouvelle Héloïse, devait rani-
Ll MIROIR DU MONDE.
flier le foyer éteint et nous ramener à la tendrefebC mélancolique et rêveuse, assoiffée d'infini il inventa l'inquiétude métaphysique de l'âme pa'>>ionnée, et, plaçant le sentiment dans la nature, dont pour la première fois peut-être il révélait let) beautés, il mit non seulement l'esprit fran- ^ çais au vert, selon le mot de Sainte-Beuve, mai^ encore fit-il communier le cœur avec les eharm^^ troublants et mystiques de la vie champêtre. Dès lors, l,:A^t^iî à~la Jean-Jacques sentit son incurabilité et s'analysa; il V -âèvint alangui, exalte délirant, inactif, larmoyeux; il cultiva sa pàbSjon jalou&emenl a\ec hystérie, tout en la maudissant; il empoisonna par contagion toute notre littérature des vingt premières années de ce siècle , dont la sentimentalité grise et pluvieuse a pénétré et assombri le cœur de tant de générations de jeunes hommes, de là viennent Musset et Lamartine.
La Révolution cependant avait établi un courant contraire à toutes ces emphases du cœur et des sens et paraissait avoir détruit, par sa renaissance païenne, ces effluves et ces orages de passions nourries d'elles-mêmes. Les sentiments de l'ancien Régime n'avaient sombré avec lui que pour se réveiller vingt ans plus tard. La Révolution ramena l'Amour à la simplicité antique et tenta de ressusciter à sa manière la mythologie voluptueuse. On fit revivre les déesses en chaque femme; on cupidonisa en compagnie de Psyché, de Flore et d'Hébé, l'Amour délaça les sandales des Phrynés citoyennes et chacun s'efforça de soustraire son cœur à toute autre religion qu'à la religion dite naturelle, c'est-à-dire physique. Cabanis, grand prêtre physiologiste du temps, exprime nettement son opinion, ce que doit être \';unoiir rèvolufionnè :
<i Une des causes, dit-il, qui ont contribué à dénaturer l'Amour par une exaltation factice, c'est le défaut d'objets d'un intérêt véri-