‹ Le mirroir de la vie, essais sur l'évolution esthétiqueChapitre 17 sur 37 · NOUS TOUCHENT · texte numérisé non relu

NOUS TOUCHENT

PoiKQLoi cetlc vérité nous plaîl-elle si fort à en tendre aujourdhui? C'est pour la manière dont elle est dite. C'est que les deux témoins ont justement les qualités que nous demandons aujourd'hui à riiislorien : le goût de lobservation et le don de la vie. Le plus libre des deux est sans doute Fragonard. C'est l'impressionniste du xvni" siècle, l'egardons le Pacha, le portrait de la Dame aux perles et au j)etil chien, qui est la sœur du peintre, 11' liillel doux, les Marionnelles à Sainl-Cloutl, le Poili-ail de Diderot. \ous y voyons le sacrilicc de la ligne à la couleur, la vive coloration des ombres et jusqu'à un certain point, la division du ton, qui sont les trois caractéristiques de l'Impressionnisme. Nous les voyons jointes à quelque chose d'assez moderne aussi : l'esprit du geste, dégagé, non pas toujours de toute alTectation, mais du moins de toute pompe. Nous les voyons, cnlin, exprimant toute chose avec peu de matière, en des louches très apparentes, romme la réen'-alion d'un magicien ou

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d'un jongleur, qui opère sous nos yeux, entouré par la foule, sans truquag-e ni double fond. « Comme c'est simple! » est la réflexion qui vient à l'esprit de tout le monde et il semble qu'il n'y ait qu'à prendre la brosse pour en faire autant. Encore estil à peine besoin d'un outil ni d'une couleur, car devant ses lavis surlont et ses sanguines, devant S'il étail (tiissi fidèle! par exemple, tout de suite vient aux lèvres le mot, qui est le grand éloge de notre temps : « C'est fait avec rienl » Ce « rien » évoque un monde de sensations et ces sensations se continuent en pensées.

Toutefois, c'est lorsque son œuvre est faite de quelque chose que Fragonard est le plus grand. Regardez les Marianne lies, reproduisant la moitié du grand tableau la Fêle à Sainl-Cloucl, mais comme le souvenir ou le désir imagine un spectacle banal, c'est-à-dire infiniment plus beau! Le soleil en est le grand metteur en scène, le soleil déclinant, dont les rayons obliques, traversant les atmosphères poussiéreuses et vus par transparence, colore chaudement et discrètement à la fois tout ce qui se trouve sur son passage, — comme un roi distribue des faveurs et la gloire. Nous le voyons passer làbas, du côté des jets d'eau, des marchandes de frivolités, de la foule aux belles toilettes, enflammant tout de son regard. A sa vue tout change, tout grandit, tout se fond dans une apothéose. Ce ne sont pas des brimborions qui pendent à l'étalage, mais des gages d'amour. Ce ne sont pas des badauds qui tournent autour des bassins, mais des demoiselles élues aux destinées immortelles, attendant des

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cygnes et des Dieux. Ici, tout près, les groupes végètent dans l'ombre. Mais voici que par une sorte d'œil-de-bœuf, ménagé dans l'architecture du feuillage, le soleil envoie un de ses rayons en reconnaissance. Aussitôt, tout flamboie. L'arbre elTondré sous le poids des parasites d'en bas et d'ailleurs étêté par la foudre, ouvrant ses bras courts et tout penché en avant, reçoit ce rayon en plein cœur. Le rayon touche aussi le théâtre forain, le ventre du Polichinelle qui y culbute, va fouiller les masses épaisses du feuillage, va réveiller un vieux buste de marbre qui dormait sur son haut socle et, frisant tout autour de lui les feuilles, lui compose une éphémère auréole; il tire de l'obscurité les tôtes écarlates des fleurs des massifs; il distribue encore avant de se retirer quelques faveurs aux lierres qui grimpent et aux aristoloches qui retombent, crible les profondeurs secrètes du parc, et après avoir teinté de blond vénitien les ciiignons et les cheveux fous, décrit, autour des tètes rieuses des spectatrices, sur l'ombre azurescente des jets d'eau ou smaragdine des futaies, le nimbe d'or des parasols. . . Et maintenant, f|u'a pour nous |)laire l'art de Chardin? Il existe, d«> lui, une grande nature morte représentant divers instruments d'art ou de mathématiques, groupés autour dun Mcfcii/r de Pigalle. Ce tableau passe pour avoir (''It' cédé à un brocanteur en échange d'une planclic, par un savetier qui s'en servait pour se défendre les |»i('ds <hi froid <lans son échoppe. Comment i-épond-il si bien aujourd'liui à notre sentiment dart? Ccsl qu'.iiijourd'liui, nous ne demandons pas ;i un .irli^lr. pour «•In- (''imus, le

déploiement, dans son œuvre, de toutes les ressources de la peinture : nous lui demandons seulement de no point traiter t\ la légère Tobjet qu'il a choisi, si humble soit-il.

Chardin en choisit de très humbles et non pas sans raison. On raconte qu'un jour, se trouvant avec son ami le peintre Aved, qu'il a peint sous ce titre : le Souffleur, une dame entra qui voulait, d'Aved, son portrait jusqu'au genou, et qui lui offrait pour cela quatre cents livres. « Aved, disent les Concourt, trouve la somme trop modique et refuse; Chardin, habitué à des prix plus modestes, insiste auprès de lui pour qu'il ne laisse pas échapper cette occasion, disant que quatre cents livres sont toujours bonnes à gagner. « Oui, dit Aved, si un portrait était aussi facile à faire qu'un saucisson! » Chardin, à ce moment-là, était justement occupé à peindre sa Table servie qui est fameuse : une nappe blanchâtre, un broc et une bouteille dans un seau à rafraîchir, deux verres, Tun renversé et l'autre où tremble un rubis liquide, un couteau et, précisément, dans un plat d'argent, le saucisson vilipendé par Aved... Piqué du mot de son confrère, Chardin prit une grande résolution : il abandonna la nature morte, et du coup devint un maître peintre de figures.

Quelle que soit l'authenticité de cette réponse, et quelque démenti que Chardin ait pu lui donner, Aved avait tout à fait raison. Il n'est pas un artiste qui ne sache qu'il est infiniment plus hasardeux de chercher la vie et la ressemblance dune figure de jolie femme que celles d'un saucisson.

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Une nature morte, c'est un tableau d'objets qui attendent et qui ne sont pas dans la lumière dilluse. Ce sont des choses qu'on pose soi-même et qui gardent indéfiniment la pose, qu'on éclaire soimême, et qu'on peut éclairer toujours de la même façon. Ils n'ont que les reflets qu'on veut qu'ils aient. Il est vrai que les pattes, le poil, les plumes des modèles reloiir de chasse, ont des «retraits», et que les légumes aqueux fondent jusqu'à ne plus être que des fils; mais ce sont là petites difficultés, car il est aisé de renouveler le modèle. L'artiste est maître de son décor, il est l'imprésario de sa troupe, comme dans nul autre genre. De plus, la nature ne peint jamais plus d'un point de la même couleur, tandis que l'homme peint ou crée un objet de la même couleur : une assiette, un gobelet, une nappe, un chaudron peuvent être, sur toute leur étendue, de la même couleur foncière. Elle sera modifiée par la lumière, mais il est maître de la lumière, par les reflets, mais il est maître des reflets : du minuscule incendie allumé sur un gobelet par le feu d'une pomme et de la tempête dans un verre d'eau déchaînée par un rayon.

Faire cela et le bien faire comporte des labeurs singuliers et aussi de singulières joies. D'abord, on prend le leiups d'adniirf'r tout ce qu'il y a de poésie et de reflets du monde dans ces humbles microcosmes. Les Concourt, dans leurs pages d'ailleurs si belles sur (Ihardin, écrivent ces lignes extraordinaires : « Jamais peut-être l'enchantement de la peinture matéiiidk' Imichnnl aux choses sans inlc/cl. les transfigurant par la magie du rendu, ne

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fut poussé plus loin que chez lui. » C'est la réédition du mot étrange et bien peu esthétique de Pascal. Choses sans intérêt! Pour qui? Assurément pas pour un peintre. Il suffit qu'il les regarde pour y trouver autant de jouissances qu'à un glacier et parfois autant d'enseignement. Dans le creux d'une bassine de cuivre, il voit tout le mystère de la réfraction des couleurs et de la lumière, et dans un potiron entr'ouvert sous le jour frisant tout allumé par le soleil, plus d'ors que n'en avaient le carrosse et les laquais de Cendrillon tirés par la fée de la citrouille magique. Un verre à boire, selon ses épaisseurs diverses et son entourage, est ici opaque, là transparent, et à un autre endroit translucide : il l'invite à observer toutes les teintes diverses que prend un même corps selon qu'il renvoie la lumière, par transparence ou bien par réflexion et à jouir d'une infinité de phénomènes, aussi bien que s'il les observait à la voûte du ciel. Est-ce un fruit qu'il a pose sur la table? Il suffit qu'il le regarde, l'isole, oublie que la terre en produit des millions de semblables et toute la vulgarité de ce fruit disparaît, car il n'est vulgaire que parce qu'il est abondant. Chaque fruit ainsi élu par l'artiste est le premier fruit aperçu dans le Paradis teri'estre. Chaque raisin est celui qui se balançait sous la perche des deux porteurs du pays de Chanaan. Chaque pain est aussi précieux que le pain de proposition placé sur la table d'or par une tribu d'Israël. Si c'est une fleur, c'est la fleur, donnée pour la première fois par la main aimée : elle est aussitôt unique et c'est comme si toutes les fleurs

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de la mùme sorte n'avaient jamais été. Lo poêle n'est pas nécessairement un guide qui vous mène dans un pays inexploré; c'est aussi celui qui vous fait mieux voir le jardin où vous avez toujours vécu. Ouand Chardin applique religieusement toute son âme à une poire ou à une bouteille, il ne transfigure pas; il n'idéalise pas : il regarde. Il voit l'arc-enciel que met le soleil dans le moindre jet d'eau. Il lui suffit de tout poser dans le jour convenable et l'âme de ces « choses sans intérêt » livre son secret.

La poire, parexemple, qu'il met presque toujours sur le bord de sa table, est le plus typique de ces fruits d'arrière-saison dus au long travail d'un arbre noueux, d'un bois dur, d'une branche torse et souffreteuse. Les teintes en sont atténuées, fondues, discrètes. Les gris y dominent. L'aspect en est triste et sent déjà l'hiver, ^'ous ne trouve/, presque jamais Chardin en extase devant les fruits de l'été, les rouges criards et canailles des cerises, la pourpre monochrome, épaisse, des framboises, des fraises, des groseilles, l'éclat de ces premiers dons du soleil, sans reflets, sans finesse et sans pénétrant parfum, sans enveloppe, sans mystère, d'iuif leiiiU; uniforme et nullement nuancée. Ces fruits rouges que la nature bâcle en ([uclques jours, ces grossiers rubis dont les arbres sans arciiileclurc ou les verdures sans évolution se couvrent couinir de joyaux à bon marché n'ont presque aucune valeur pour un œil de peintre, comme ils ne dégagent, quand on les ouvre, aueuiie pénétrante odeur. Mais quand vient rauliiHiiie, |»araissent les fruits longu<'iiient

préparés par la terre pierreuse et par le tronc noueux qui a souffert : les pêches, les poires, les pommes. Ils n'ont pas encore l'écorce dure et défensive, la teinte sombre des fruits de l'hiver, mais ils s'enveloppent déjà d'un voile nuancé, et mesurent la pourpre et l'aventurine de leurs robes. En môme temps, ils répandent le plus subtil, le plus pénétrant et le plus persistant des parfums. Comme ils sont le dernier présent des beaux jours, ils en sont le plus durable. Leur éclat qui ne se révèle pas à la foule, comme des lanternes dans des branches, mais se fond avec des feuilles devenues, à l'automne, elles-mêmes éclatantes, ravit le peintre et leur saveur complexe enchante le gourmet. Ils renferment plus de sucs du ciel et de la terre que tous les fruits qui les ont précédés, et, à travers les jours sans couleur et sans chaleur de l'hiver, ils conservent aux hommes l'or, la caresse et le bienfait des chauds soleils. Peut-on dire, en vérité, que ces modèles de Chardin soient des « choses sans intérêt »?

Mais prenons un objet plus humble encoi-e, de la fabrication la plus vulgaire et de l'usage le plus commun : une bouteille. Avant même d'avoir été peinte par Chardin, pour qui donc serait-ce « une chose sans intérêt »? Pour l'œil et la sensation de la lumière? Pour l'âme et le sentiment de l'humanité? Mais regardons-le, seulement un instant, le flacon de l'ancienne France, ferméet cacheté comme un message du passé aux générations futures par des mains qui tinrent peut-être le mousquet à Malplaquet ou à Fontenoy ! Ce n'est pas le maigre flacon

de verre clair, sans mystère, sans âmo, au long- col septentrional .qui, aujourd'hui, sccouéodans les filets des wagons ou des « limousines », porte indilTéremment tous nos pâles breuvages, correcte et géométrique, semblable exactement à des millions d'autres sorties du même moule, — sans un trait individuel, sans un souvenir. C'est ici la vieille bouteille française,pansue, mal coifl'ée, la « bague » mise de travers, toujours une épaule plus haute que l'autre, dissymétrique à plaisir, faite d'une pâte trouble, épaisse, à peine translucide, et qui ne livre pas, d'abord, son secret, ^'énérable et comique, avec sa petite collerette portant son nom et son âge, fière de sa vieillesse, fîère de son terroir, cachant, aux cavités ombreuses de son cristal, la vertu des soleils éteints et des comètes disparues, elle annonce aux hommes ce qui ne se fait pas en un jour et ce qui ne se fait pas n'importe où, mais ce qui demande la collaboration des années et d'un coin de terre choisi. L'ouvre-t-on, voici que remonte des profondeurs du passé le parfum subtil et pénétrant des automnes. Voici que jaillit devant les yeux le rayon qui fil mûrir les grappes et que tinte aux oreilles le chant des vendangeurs, endormis maintenant au pied des coteaux, qui ont cueilli pour nous ce talisman des anciens jours. Voici l'évocation sans artifice des plus éphémères visions du passé! Pour conserver les images, nous avons bien inventé la photographie, — mais quel pauvre soleil! Pour fixer les chants, le phonographe, — mais quelle pauvre musique! Pour garder les parfums des fleurs, les « essences; » — mais (picl pauvre « bouquet »!

La vieille bouteille toute fruste, faite seulement d'un souffle et de cendres, — comme l'homme mémo, — est une moins savante machine, mais elle conserve les choses avec toute leur poésie. Gardienne des soleils qui se sont éteints, des chants qui se sont tus, des parfums qui se sont envolés, elle transmet mystérieusement aux cœurs des vivants la force et la joie, la chanson et la gaieté des cœurs qui ont cessé de battre. Comme la messagère classique des naufragés d'autrefois, elle apporte aux jeunes hommes debout et prêts à partir sur les rivages de la vie, le nom du lieu et du jour où elle fut confiée à l'océan des âges par les générations englouties. Elle leur enseigne le respect des aïeux et le culte du terroir. Elle les fait songer à deux choses : à la Race et à la Patrie. Aux esprits cultivés, son témoignage peut sembler superflu; mais souvenons-nous que des millions d'hommes, peu entraînés à réfléchir, n'ont jamais songé au bienfait de la tradition ni au mérite dii sol que dans le moment 011 ils ont débouché une vieille bouteille. Et c'est là un de ces modèles de Chardin que les Concourt appellent « choses sans intérêt » !... C'est, là, un de leurs prétextes de définir l'art une « transfiguration » ! Non 1 II n'était nul besoin de la << transfigurer » cette bouteille, non plus que de transfigurer cette poire ou cette pêche, ou cette vieille faïence pour en faire un objet de repos pour les yeux et de méditation pour l'esprit. Il suffisait de la peindre, mais de la peindre comme elle l'est chez Chardin : sans éclat inutile, sans entourage absorbant et avec toute sa densité, sa profondeur.

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son mystère translucide et noir. Faire les choses comme elles sont : c'est là tout le miracle!

Ainsi, le miroir que tient Frat;onar(.l reflète la fêle et le rêve du xviir siècle; celui que tient (Ihardin reflète sa vie obscure et sa réalité. L'un fait dire: Comment pourrais-jc le voir? C'est une région à peine entrevue, «ju'on soupçonne possible, mais où Ion n'a jamais pu pénétrer. L'autre montre des pays si familiers qu'on les a toujours liajjités sans jamais y prendre i^arde. Il fait dire : Comment naije pas su le voir? C'est la fenêtre où l'on a négligé de s'accouder. C'est l'Ame près de (jui l'on vit depuis des années sans avoir soupçonné son trésor, ni respiré son parfum. C'est le vieux mur sur le chemin où l'on passe tous les jours, incrusté d'émeraudes, de topazes, de lapis-lazuli, que jamais l'on na discernés. Un homme vient et nous les fait toucher du doigt et nous les voyons désormais étinceler au soleil. La mag^ie et la puissance de la révélation ne sont pas moindres chez l'un que chez l'autre; chez l'artiste qui réalise à nos yeux un désir confus de notre à me et chez l'artiste qui incline notre Ame vers ce qui, depuis longtemps, est réalisé à nos yeux. Et l'on doit unir dans la même gratitude ces deux bienfaiteurs : celui qui fait voir ce (|ue l'on aime et cr\u\ qui fait aimer ce que l'on voit.

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