LES
Dieux |
Ml- lumen, vos uinbra rcijit.
(Vieille devise de cadran solaire).
On.LQr'iN se rappcllo-l-il. parmi celle cilé universelle (le 19UU, aussi parlaiLemcnl disparue mais infiniineiil moins rogreltée que la pauvre Messine, ce que fui louverlure du Pelil Palais? Elle mouvement continu qui (il des peuples entiers s"eni^oullVer dans sa baie de cristal et de fer? Que cherchaient ces peuples? — Une pendule, répondra Ihistoire, si l'histoire se soucie des mouvements de la foule, et si elle est franche. Mais l'histoire n'est pas franche et elle se divertit à donner aux curiosités humaines des causes honorables et rares que déterminent, à loisir, les esprits conq)liqués. Ce jour-là, en elVcl, on parlail dune exhumation des trésors ignorés de nos vieilles ég-lises et les arehéolog'ues semblaient plus tiers du coup de filet jelé dans les ténèbres de la province que s'ils eussent tiré du fond des mers les g'alionsde Vigo. Des centaines d'épaves étaient exposées. Formes élincelanles et barbares, reflets d'émaux ou d'iTailics luisaiiles, ossements ajourés aux couleurs (ranibie. idoles auver^^nates,
130 Ll<: MIROIR 1)K LA VIC.
inexplicables ustensiles. Devant ces montres authentiques aux yeux de carpe, aux pustules de joaillerie, l'enthousiasme des délicats l'ut lyrique. Mais quand on interrogeait la foule humaine qui, répandue autour des vitrines, déferlait sur ces îlots de pierres précieuses, on s'apercevait vile que ses curiosités n'allaient point là. Peu de gens avaient pensé s'amuser au Bal des Saurafjes ou s'édifier devant la Chasse de Sarrancolin. On eût compté ceux qui avaient fait \c voyage pour un « peigne liturgique », ou pour un diptyque d'ivoire au nom du consul Justinianus. I"]nfin, pour « champlevé » qu'il lut, l'émail d'une « colombe eucharistique » n'attirait que peu de regards parmi ces millions d'yeux ouverts sur ces milliers de pierreries. Ce qu'ils cherchaient tous, c'était une pendule.
C'était la Pendule aux Trois Grâces, de Falconet. Déjà célèbre au temps de Diderot, elle redevenait, ce jour-là, fameuse par les désirs qu'elle suscitait chez les amateurs, jusqu'a-u delà des mers. On parlait d'un million offert et refusé. Dans ce mot : « Un million pour une pendule! » les gens faisaient tenir toute une esthétique. L'histoire et la légende l'enguirlandaient de leurs fleurs comme les trois petites déesses elles-mêmes. Et les foules, en défilant devant elle, s'efforçaient de comprendre ce qui la rendait si désirable et ce qu'elle révélait dart aux initiés.
Si nous faisions comme cette foule, peut-être apprendrions-nous quelque chose.
L'horloge est de tous les engins de la science le le plus ancien et le seul qui ail traversé, sans
LES DliaX DE L HEURE. 131
changer de forme essentielle, les plus belles époques de TArt. On peut donc étudier sur elle, sans qu'aucun élément étranger intervienne, la pure fantaisie ou, si Ion veut, les pures nécessités de Tart décoratif. Son moteur, qui est le poids, est connu depuis mille ans. Le progrès qui tend toujours à diminuer le signe extérieur de nos engins ne pourrait diminuer celui-ci sans nuire à sa fonction même. On a rendu invisible la source de la chaleur dans nos maisons, invisible la source de la lumière, invisible, dans nos voitures, la source du mouvement, mais on ne peut rendre invisible la manifestation de l'heure sans la supprimer. Quand on inventa le ressort spiral, on put réduire lAme de cet engin, mais on fut toujours obligé de donner la même ampleur à sa figure : le cadran. Ainsi riiorloge n'a pas diminué de volume nécessaire. Elle n'a pas non plus changé de forme nécessaire. II y a une forme géométriquement nécessaire pour elle, tandis qu'il n'y en a ni pour la cheminée, ni pour la théière, ni pour le flambeau. On peut faire triangulaire une cheminée, non un cadran. On peut faire piriforme une lampe, non une horloge. Il y a dans cet objet une forme qui ne peut être éludée. Kt, à part ce programme qui est inamovUjJe. lartisle peut tout. C'est donc bien sur le même thème de tous les temps et de tous les pays que les artistes ont travaillé, comme s'ils étaient rassemblés dar,s la môme salle et dans le même concours, depuis le xiV siècle jusqu'à nos jours.
Kn même temps, l'horloge est de tous les thèmes de l'Art décoratif celui «(«mt rornemcnlalion noua
louche le plus, ùtanl celui qu'on regarde le plus souvenl. lieaucoup de gens ont oublié le dessin des meubles et la couleur des tapisseries, (jui non! pas oublié riiorloge de leur enfance. AulanL que le flambeau, i)lus que Taig'uiére ou (pie la potiche, la forme de la pendule s'insinue en nous, et les heures tristes ou joyeuses que nous y avons lues ont pris à notre insu pour nous la forme des figures qui s'y sont dressées. La grAce d'un beau décor se fait donc sentir ici plus qu'ailleurs, et plus qu'ailleurs est risible la déchéance du goût. Aussi bien, est-ce \h que les fantaisies les plus fines ont triomphé et que les plus insolentes se sont donné carrière. On croit généralement que le mauvais goût en ce monde, est infiniment multiforme et insondable. C'est une erreur. Il suffit pour le sonder et pour en déterminer les lois, de regarder quelques pendules et, sur elles, les Saturnes, les Parques, les Grâces, les Apollons, les Amours, tous ces dieux, toutes ces déesses, dont on fit, en divers temps, les emblèmes de V Imperator Rerum. Peut-être que nous ne saurons pas mieux l'heure, mais nous connaîtrons mieux l'art de notre pays : l'art qui marque mieux que les horloges les grandes heures de l'humanité. Sur ces cadrans, nous lirons ce que le sentiment décoratif des maîtres fit pour sauver de la laideur la machine inventée par la science, pour en dissimuler la géométrie, pour en adoucir la voix, et pour en varier les aspects par la présence et par la grâce des « Dieux de l'Heure ».
rr^m les dieux vertueux, r^^i
\}i^ LES DIEUX TERRIBLES, V-^n^ lê^ LES DIEUX JOYEUX Î2^
IONGTKMi's on les ignora. A l'apparition d'une j merveille de la science, comme était l'horloge au xir siècle, le sentiment qui domine, ce n'est pas qu'il l'aul rcniljcllir, mais cju'il l'auL en profiler. Ainsi, de nos jours, personne ne songe à décorer un phonographe. On songe à tirer de la découverte nouvelle tous les services dont elle est capable. Emerveillé par son ingéniosité, on ne lui demande pas de beauté. Ce qu'il l'allait aux contemporains du moine Gerbert, ou à ceux de Jehan des Orloges, ce n'était pas de belles figures, (jui adoucissent la voix grave des iieures, mais des perfectionnements mécaniques qui permissent de l'entendre mieux et d'en mieux calculer les retours : j;ic(pu'marts, automates, carillons, sphères, planètes avec leurs cercles, épicycles, cadrans secondaires manpiaiil les jours de la semaine, les <|uaiitièmc> du nntis, les signes du /<»flia(pic, les |>liases de la lune, le lever et le coiiilici- ilu soleil; vl puis, par là-dessus,
les coqs chantant, les anges trompcttant, les cerfs courant et tapant l'heure avec leurs pieds, des « piquantins » la tapant avec leurs lances, des pèlerins oITrant des pommes d'or à dos monstres, des cavaliers se battant en duel et se donnant autant de coups qu'il y avait d'heures h sonner, — bref tant de merveilles et qui faisaient tant d'honneur à la ville qui les possédait, que pour empêcher l'inventeur d'en aller porter ailleurs la recette, la légende veut qu'on le brûlât vif, à moins qu'on ne se contentât de lui crever les yeux.
Le sentiment qui domina ensuite, ce fut la joie : joie de savoir enfin l'heure, de pouvoir mesurer le temps mal défini jusqu'alors par les cadrans solaires, ou par les clepsydres et les sabliers. Elle éclate dans tous les attributs dont les artistes du Moyen âge entourèrent les premières horloges. Ce n'est pas alors qu'on eût pensé à leur donner pour attributs des dieux sombres comme les Parques ou le vieux Chronos, ni pour épigrainmes quelquesuns des tristes aphorismes antiques sur la brièveté des jours et la fuite de la jeunesse. Ces idées ne nous sont venues que plus tard, lorsque, blasés sur les services que rendait cette machine, nous nous sommes avisés de rechercher la leçon qu'elle contenait. Dans les premiers temps de l'invention, la connaissance de l'heure fut une bénédiction. Ce fut un mystère joyeux. La Vierge, les Saints, l'Lnfant Jésus, les Rois mages, telles furent les figures qu'on vit d'abord annoncer l'heure à Strasbourg, à Venise, à léna, à Lund, en Suède, comme â Lyon. Les dieux qui entourent le cadran
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LKS liIKLX I)K L lIELHi:. 135
sont dos dieux rédempteurs. On n'y voit pas la Mort, avec sa faux prête à faucher, mais les anges de rAnnoncialion, le lys à la main, prêts à crier le miracle. Dans un manuscrit du xv" siècle, on voit Dieu le père, assis sur son nuage, actionnant le marteau d'une iiorloge, pour prévenir un cadavre qu'il est temps de quitter le cercueil. Ce que l'horloge marque ainsi, c'est non l'heure de la mort, mais celle de la résurrection. Bien loin de la mettre au milieu des sombres Parques qui en aggravaient la sévérité, ou bien des Muses et des Grâces qui en font oublier l'enseignement, le Moyen âge plaçait l'horloge parmi les Saints, dans la main des Vertus. Vous rappelez-vous le pavillon de l'Espagne, en 1900, dans la rue des Nations et ces tapisseries singulières qui semblaient non pas des tissus, des fils d'or et de soie, mais des apparitions éteintes de figures autrefois rayonnantes et comme les cendres de tableaux splendides, suspendues, par quelque procédé magique, dans les airs? Si l'on examine de près ces tapisseries, on y découvre des détails plus étranges encore. Dans Vllisloire de la Vierge, à la gauche du Christ couronné d'épines, voici qii une pieuse femme, les yeux baissés, présente au Sauveur une horloge, comme s'il demandait riieure. Et dans la lapisserie de la Juslire, nous voyons qu'une autre l'emme. — fort honorée dans la composition, car ell(> se tient à gaijche de la Justice', — s'est embarrassé les mains, pour témoigner (lésa vertu, d'un binocle ou diiue lourde horloge. C'est la Tempérance, il faut, pour s'expliquer son attribut, se <(iiivenir que le- longs repas du Moyen
âge n'avaient guère de terme que celui même du jour. L'instrument qui, le premier, vint avertir qu'on buvait déjà depuis quatre ou cinq heures put passer pour importun, mais assurément parut vertueux. Aussi figure-t-il, dès lors, avec honneur, dans les combats entre les Vertus et les Vices, et, grâce h son mécanisme, la Tempérance triomphe sur les miniatures des manuscrits, sur les tapisseries, et jusqu'au pied des tombes. L'idée qu'une parfaite exactitude, irréalisable autrefois, va désormais régner dans les relations humaines, amène les esprits à considérer l'horloge comme un signe sensible de la sagesse et du progrès moral. Les vers de Passerai que vous pouvez lire sous l'horloge du Palais de Justice à Paris :
Machina quai bis sex lam juste dividit horas, Justitiam servare monet legesque tueri.
reflètent bien la pensée qui avait dominé tout le Moyen âge. Devant cet engin nouveau fourni par la science, l'humanité ne demande qu'à s'instruire davantage et à se livrer au plaisir de Témerveilleinent. Tels furent les premiers Dieux de llleure.
A la Renaissance, l'émerveillement ayant cessé, la réflexion commence. L'homme, blasé sur les services de la machine à mesurer le temj)s, s'avise de sa philosophie. En somme, se dit-il, s'entendre à chaque instant mécaniquement rappeler la fuite de la vie, c'est fort triste! Ce sentiment se fail jour dans les horloges où figure encore le Dieu du Christianisme. Ce ne sont plus les mystères joyeux de notre religion qu'évoque l'heure, mais les mystères
LES DIEUX [lE L'UELliE. 137
doulolU'rux ; ]'i</ilate el orale (ju:ri ncscilis horam, lit-on sur une horloge anglaise du \\i" siècle, qui porte la (igure du Christ et les emblèmes de sa mort. I]t, sur une autre, pour qu'on ne puisse pas s'y tronquer : Qiiœlibet hora <id luorlcm uestifjium. C'est à cette époque aussi qu'on ciselle des montres portatives à la ressemJDlance d'une tète de mort, où les citations d'Horace alternent avec la Bible pour terrifier ceux que Taiguille renseigne. Au lieu des Rois mages et des douces vertus chrétiennes qui entouraient l'heure au M.oyen âge, ce sont les dieux païens, et les plus sombres, qui viennent symboliser la fuite du temps. C'est Chronos ou peut-être Saturne, le Temps ([ui dévore tout ce qu'il a créé, armé du sablierfiui mesure la vie et de la faux qui la tranche; c'est lui (pii fait le i)remier son apparition. Il gambade sur la lùle peinte dune vieille horloge du xvi- siècle, oii il olfre les appaiences à la fois sauvages et cavalières plutôt d'un diable «pie d'un Dieu. De l'obscure place (|u"il occupe ainsi, au xvr- siècle, le vieux porte -faux s'élance, dès le siècle suivant, sur le sommet de toutes les pendules. On ne sait trop d'où il vient, ni ce t|u"ily fait. Son idenlil('' mylhologicpie est incertaine; sou rôle décoratif est multiple. Il porte une faux comme la Mort, une barlje comme Jéh<i\ah, des ailes comme un Jinge, et un torse puissant comme Hercule vieilli. D'ailleurs, il ne fauehe jamais. Tantôt il se sert de son arme c(immi' d un index pour montrer Ihcure siii- une sphère <pii l<»urne, comnu' dans la salle du trône à W indsor. TjimIôI il lagilt' comme un •'uidon à l'extrême soniniil, tonum' sur
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les horloges de Boulle, avec console et marqueterie d'écaillé. Tantôt il supporte le globe céleste tout entier qui est lui-mèrae une pendule et ressemble h Atlas. Tanlôf , d'un large geste, il découvre la figure de ITIistoirc. Tantôt, enfin, il a laissé choir son arme et, couché lui-même; au pied du cadran, il ne s'occupe plus ({u'à peser les actions des hommes dans une juste balance. Ou bien, tendre aux faibles et dur aux superbes, comme dans le cartonnier de Frédéric le Grand, à Potsdam, il foule aux pieds la tiare et la couronne et il berce un enfant. En même temps, les déesses de la fatalité se sont assises sous le cadran et se sont mises à filer les jours de rhomme. Glotho, Lachesis, Atropos redisent par leurs attitudes ce que Chronos marque par ses attributs. Ces figures, dont le xvii'-' siècle poétise l'heure, s'entendent toutes pour nous en faire sentir la brièveté.
« Marche... marche... », dit le sermonnaire, et les pendules de son temps répètent le môme avertissement. Le bonheur de vivre devait à cette époque paraître bien grand pour que l'idée de la fuite des jours parût à l'orateur sacré si propre à frapper les pécheurs, et, aux décorateurs de pendules, si capable dattirer l'attention. La supplication du poète contemporain : « 0 Temps, suspends ton voll... » est déjà au fond de tous ces symboles. Il semble que l'avenir ne pût apporter rien de plus beau à ce wW siècle et que ceux qui Font connu sentissent qu'ils perdaient tout, en le perdant.
Mais, bientôt, d'autres habitants du même Olympe viennent remplacer ces fâcheux. Regardons dans
LES DIEL'X I)K L lli;i |{|:. i:î9
qucl([ue i^rand régulateur dr (]ar(ieri, Tari (|ui déploya sur son sommet le galop de Pyroïs, d'Eoiis, d'Ethon et de Phlégon et qui fit croîln» ;\ son pied Daphné changée en laurier par le Soleil. Regardons quelque petite pendule de Gouthière où un trait d"Eros. fait rortice daiguille. Voici des dieux nouveaux, toujours des dieux païens, mais des dieux de lumière, des dieux de joie, de jeunesse et d'amour : Apollon, Eros, les Grâces et les Muses. Déjà sous le grand roi, Phébus - Apollon avait disputé rilorloge à Ghronos. Souvent, sur les grandes horloges de Boulle, vous voyez le Dieu du jour (diassant devant hii, en éventail, ses (dievaux d'or, laiulis <|u'au-dessus de sa tète sarroiidil le nimbe é<dalant du cadran où se tiennent les Heures dans leur émail bleu, à égales <listances comme dans le palais du Soleil décrit par le poète : posilœ spaliis rpfjualilnis horiv. Sous Louis XV et sous Louis XVI, partout les dieux joyeux triomphent. On voit même des Bacchantes prendre, autour du cadran, la place autrefois dévolue aux Tenipéi-a/iccs. Le petit Amour a dérobé au vieux Temps sa faux. Il la brandit au-dessus descartcds du wni' siècle. Il domine le sommet du cadran dOù Glnoncjs est descendu, comme on le voit ^nl• Ic^^ pendules de Windsor l'I sur «('Ile de ia cliainbrc de Louis \I\' à Versailles. (l'est lui. dorénavant, (|ui, dé<(iu\ rani le cadran, dévoile aux hommes l'heure. Il faut cacher les rides de la sie -mi- le -dinin' de la vi(>. lîegarde/. la pendule de j'aledUei. ( ".e n"est plus le vieux ."^aluine. mais les GrAees (pii mai'quenl, — et non [)lus de la pointe d'une faux, mais du
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boul (le leurs doigls, — les heures. Les Grâces, ou Chariles, sont les sœurs des heures, si elles ne soul les heures elles-mêmes, l'allés ont laissé tomber les voiles que Germain Pilon, deux siècles auparavant, leur avait assez mal attachés quand il leur fit porter les reliques de Henri II; elles ont désenlacé leurs mains pour nouer des guirlandes, et sur leurs tètes, maintenant désunies, l'urne autrefois funéraire ne contient plus les cendres d'un roi, mais la poussière des jours qui ne sont plus.
Que s'est-il passé depuis lors? Les dieux le savent peut-être, mais les dieux sont partis... Un siècle de hâte a remplacé un siècle de loisir. On n'a plus senti le besoin d'embellir ce qui est utile. M. 13enoiton n'est curieux que de l'heure. Après les symboles chrétiens, après les dieux terribles du Paganisme, après les dieux païens riants et tendres, il n'y a plus de dieux du tout. Car des bourgeois vêtus d'ailes, ou embarrassés de glaives, ne sont pas plus des divinités que les « hommes de bronze » de nos réjouissances foraines ne sont des statues. Regardons les pendules que nous ont laissées l'Empire, la Restauration, le règne de Louis-Philippe. Les ennemis du Beau n'ont jamais rien machiné de plus perfide. Car ces « sujets » contiennent assez de souvenirs des allégories anciennes pour les rendre ridicules aux esprits superficiels par le travestissement lamentable qu'ils leur ont donné. Gà et là, paraissent de timides tentatives d'art. Un jour les Trois Grâces de Germain Pilon reviennent i)orter les heures dans un globe de cristal; une autre fois, les Trois Grâces de Falconet se retrouvent dans
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les Tfois Ilcu/es de Bonassieux. sciilplécs pour la grande horloge de la Bourse de Lyon : médiocre exécution, mais idée gracieuse : Tiieure présente, qui est une jeune fille debout, se penche attirée par sa sœur endormie, Tlieure passée, et tend la main, pour quelle se lève, à sa sœur, l'heure future
qui sY'veille Hors cet essai, tout nest, au
XIX'' siècle, que barbare opulence.
Enfin, aujourd'hui, le souvenir même des dieux a disparu. L'idée qu'on se l'ail du temps, c'est (|u'il faut le mieux coniuiître pour le vaincre. On a répandu Iheure partout, sur les bracelets, les ombrelles, jusque sur les couvertures de voiture et parmi les automobiles. Nos vêlements sont ocellés dhorloges. Mais, en répandant l'heure, on l'a dépouillée de ses allégories.
Aucun dieu n'habite les horloges des deux gares les plus récemment construites h Paris, ni celles qui flanquent les quatre cotés d'un phare aux abords de la gare de Lyon, ni celles (jui, à la gare d'Orléans, s'ouvrent comme des yeux nujustrueux sur le fleuve et sur la cité. Elles n'ont même point le cadre décoratif du Gros Jlorhxjc de l'oucu. Sans doute, ces machines sont assez suggestives |)ar elles-mêmes. Pour les rendre maj(*stueuses et terribles aux foules, il suffil (|u"('llcs y puissent lire, clairement et de loin, leurs chances de |)reudrc le train. — De même, nos montres, jolies n'ont plus le moindre ornement. Elles ne sont i)lus(|ur des instruments de précision, brillants et sinq)les comme des armes. Les montres du \\\' au xix' siècle : marquises, ù chaton rond, œufs, amandes, oignons,
étaient compliquées et fragiles comme des joyaux. Si nous voulons trouver, dans le Passé, quehjuc outil aussi simple que les nôtres, il raiitallci' rechercher les montres solaires d'autrefois, en bois ou en ivoire. Le Progrès de la machine insensiblement nous ramène à la simplicité ou plutôt à Tabsencc môme de l'art décoratif.
;^'g LA PLACE ^^c:i2^J &1 DU CADRAN
SI les dieux de llieure ont disparu, ils nous ont laissé du moins un enseignement, c'est que l'art décoratif ne doit exister que par et que pour l'objet qu'il décore. Du jour qu'il cherche autre chose, il périt.
Peu imporle que cette décoration soit surtout architecluralc. comme sous la Renaissance, ou purement sculpturale, comme sous Louis X\', ou mélani^ée d'intentions picturales, comme dej)uis. Pour (ju'clle soit eslhélitjue, il faut et il siiHil quelle soit faite pour el soutenue par l'objet à décorer, c'est-à-dire, iei, pour et par le cadran. Au Moyen âge et à la Henaissance, qui furent les époques de l'archileelure, l'iiorloge est un édifice avec ses tourelles, ses colonnes, ses ogives, ses balustrades, ou bien avec ses ordres grecs, ses frontons, ses colonnades, ses dômes, ses coupole» et ses campaniles. Le décorateur d'horloges est un architecte : il «'onstruit son joujou comme il ferait une Ija^ibque et y loge ensuite un cadran, ijtii y sembh' un portail monslrueux. L m- horloge du
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musée tic lioui'ges, qui remonte au w" siècle, semble èlre sœur de la Lanterne des Morls, construite à la même époque à Téglise d'Avioth. Mais cette architecture est purement accessoire. Au Moyen âge comme à la Renaissance, tout l'édifice est expressément construit pour le cadran : son sommet est une calotte demi-sphérique ou un dôme galbé ou un campanile gothique : il recouvre ainsi exactement l'arc du cadran; ses colonnes l'encadrent exactement, étant de son diamètre et presque tangentes. Les figures logées dans les écoincons du bas font les gestes qui l'enveloppent; les mascarons placés dans les écoineons du haut se penchent vers lui, en sorte que l'édifice quelque architectural qu'il soit, est si bien construit i)our le cadran qu'il ne se comprendrait plus, s'il en était privé. C'est ce qui distingue nettement les horloges architecturales de la Renaissance, des appropriations ridicules du xix*^ siècle, comme ces pendules Louis- Philippe, où un minuscule cadran troue en son milieu une reproduction de l'église \otre-Dame. Dans celles-ci, le cadran dépare une architecture où rien n'était disposé pour lui; dans celles-là, il complétait un monument où, au contraire, tout l'attendait.
Sous Louis XIII, l'architecture de l'horloge se transforme en sculpture. On ne place plus l'horloge sur la table. On la dresse contre le mur sur une console. On ne tourne plus autour d'elle comme autour d'un monument : on la regarde de loin et d'en bas. Dès lors, trois faces seulement étant apparentes, on ne la décore plus que sur
LKS DIEUX 1)K LUEUKE. 145
trois. Auparavant, elle avait la forme d'un édifice stable, lié au sol par les fondations : elle prend dorénavant celle d'une urne ou d'un ostensoir. Elle est en bois ou en bronze, sculptée et dorée, imbriquée d'écaille, noire ou brune, incrustée d'étain, de couleurs tristes et froides. On l'appelle horloge « religieuse ». Mais, là encore, la forme de son toit, l'écartement de ses panneaux, la composition de son fond écaillé, tout est composé en vue du cadran. Les volutes qui l'entourent le rendent aussi nécessaire que, dans le visage, le sourcil et la paupière rendent nécessaire la prunelle de l'œil. Lorsque paraît le style Louis XIV, et surtout, lorsque, au milieu du xvii" siècle, survient l'application (lu pendule, la décoration d'architecturale ([u'elle élait devient sculpturale. En vain Ihorloge grandit, monte le long du mur, devient le régulateur, étroit et haut, ayant, dès lors, deux centres décoratifs et comme deux visages : lun où l'on voit progresser l'aiguille, l'autre où l'on voit passer le balancier. Malgré ce grandissement, ce nest plus du style d'architecte qu'on y sent, mais de sculpteur. Il en existe un exemple célèbre : le régulateur du cardinal de Ruhan. C'est là que toute la décoration est inséparable de l'objet à décorer. En haut, que fei-ait celle voùle sans le cadran? Au milieu, combien serait disgracieux ce renflement sans cette ouverture! Si vous ôtez l'engin qui a commandé i-elle archileclure, non seulement vous ôlez à cet objet son ulililé, — ce qui importe peu pour une (cuvre d'art, — mais vous lui ôtez sa beauté.
i4G lE MIROIR DE LA VIE.
Vous roteriez aussi à tous ces cartels, à ces pendules du xviir siècle, dont Tapparente asymétrie cache des merveilles d'harmonie et des miracles d'équilibre. Sous Louis XV, toute architecture a disparu. Le bois aussi se fait rare. C'est la matière la plus sculpturale, le bronze, qu'on emploie, et c'est selon les formes les plus sculpturales qu'il est employé. Le cadran est pris dans des jaillissements de feuilles et dans des enroulements de vagues, comme un œuf dansant sur un jet d'eau. Ni ces jaillissements, ni ces enroulements n'auraient de grâce sans lui. Pour obtenir plus de vie encore, on fait appel à la couleur. On encadre la lune d'émail blanc qu'est le cadran dans des chimères et des bouquets de porcelaine bleu turquoise, ou bien dans un orchestre de singes et dans un treillage de fleurs de porcelaine de Saxe. C'est la troisième étape et l'on voit que la décoration de l'horloge a passé, depuis la Renaissance, par les trois arts : architecture, sculpture et enfin peinture.
Enfin, vient le style Louis XVL Voici qu'on renverse le cadran sur lui-même. Du plan vertical où on l'avait vu jusque-là, on le met sur un plan horizontal. 11 devient une table tournante, où, sur l'épaisseur du bois, les heures sont inscrites. Ce n'est plus l'aiguille qui tourne : ce sont les heures. On les fait tourner autour d'un vase comme dans les pendules de Falconet, ou d'une sphère, ou d'une coupe, et l'aiguille dès lors immobile est remplacée soit par le doigt d'une Grâce, soit par la tige d'une fleur, soit par la pointe d'une flèche, soit par le dard d'un serpent. Là encore, toutes les
formes de la décoration sont ordonnées pour s'allier à la forme du cadran tournant. Les Grâces ne s'unissent, les fleurs ne grimpont, TAmour ne tend son trait, les serpents ne s'enroulent et ne font converger leurs dards que pour nous montrer l'heure. Et, à la vérité, l'heure est médiocrement perceptible dans ces œuvres décoratives poussées à leurs plus extrêmes raffinements, mais du moins l'œil n'en soulTre d'aucune sorte, et l'harmonie est complète entre l'engin qu'on décore et le motif qui vient le décorer.
Après Louis XVI, voilà justement ce qu'on ne voit plus. Parfois, on aperçoit quelque beau groupe de marbre ou de bronze, — mais rien, dans ce groupe, ne sert au cadran, ni ne le postule. L'ornement n'a plus de rapport avec l'objet. Ou bien la place principale est prise par le chronomètre, et les pauvres personnages, fort à l'étroit, ne savent comment poursuivre, autour de ce corps étranger, leurs combats héroïques ou leurs g(^stes d'amour; ou bien ces figures occupent toute la place, et le cadran n'est guère plus que leur montre qu'ils ont laissée choir. Parfois encore, le cadran est venu se loger au beau milieu d'une architecture grecque, comme un boulet turc dans le Parthénon. Si on l'enlevait, non seulement on ne déparerait pas un ensemble, mais on réparerait un dommage.
Cette déchéance de l'art, on peut la suivre à peu près exactement à la place qu'occupe le cadran dans l'ensemble de l'IIorloge. (^etle place a beaucoup varié. Au xvr siècle, nous le voyons logé au milieu de l'édifice déconilif. IMiis l.ird. lorsde l'application
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du pondule, il est monté tout on haut des réj^ulateurs, puis il est redescendu un peu pour se plac(;r au-dessous des g-lobcs célestes, dans les meubles astronomiques de ('astel et deCaffieri. IMais, quelles que fussent ses vicissitudes, le cadran n'a jamais cessé, à toutes les bonnes époques de l'art, de se tenir plus qu'à mi-hauteur de Tensemblc. Depuis le XVIII'' siècle, au contraire, il n'a cessé de descendre insensiblement du haut du monument, jusqu'au bas. Si l'horloge était symbolisée par une statue, toujours la même, qui tiendrait le globe des heures, nous dirions qu'au xvii'^ siècle, elle l'avait posé sur sa tête; qu'au xv!!!*" siècle, elle le tenait à la hauteur des seins; et qu'au xix" siècle, elle l'a laissé glisser à ses pieds.
Ce n'est pas qu'une place plus ou moins élevée pour l'objet à décorer soit nécessaire, mais il est nécessaire que les lignes de la décoration se rattachent à cet objet. Or, plus le cadran est haut placé, mieux elles s'y rattachent, et, quand il est tout à fait au bas, elles ne s'y rattachent pas du tout. Ni le groupe des Trois Grâces ne serait complet, ni le geste de l'une d'elles ne serait explicable, s'il n'y avait pas, au milieu et au-dessus d'elles, l'urne des heures. Mais, au contraire, le cadran qui esta leurs pieds chez M. Bonassieux, n'ajoute rien à un groupe parfait sans lui. Rien n'assigne à l'objet décoré telle place plutôt que telle autre, mais, quelque part qu'il se trouve, il le faut si nécessaire à l'architecture que sa disparition fasse crouler tout le reste. Il faut que le cadran soit placé dans l'horloge comme la légende veut que le portrait de
Phidias tïiL placé sur le bouclier de Pallas Athéné, reliant toutes les armatures de la statue, de sorte que, si quelque envieux l'avait voulu supprimer, il détruisît la déesse tout entière. On a imai^iné une fois de mettre un cadran à la rçtombée des nervures d'une voûte ogivale, à Saint-Nizier de Lyon; c'est presque un symbole de l'art décoratif : l'objet doit être la clé de toute la décoration.
Regardez le régulateur de Caffieri, et supprimez par la pensée le cadran. Que mettra l'artiste à la place du trou béant? Toutes les lignes y conduisent l'œil, toutes l'encadrent; c'est sur lui que se penchent les chevaux du Soleil, c'est vers lui que grimpent toutes les volutes nées au pied de l'édifice. Au contraire, dans toutes les penduli's « ix sujets i) de l'Empire, de la Restauration et du règne de Louis-Philippe, si vous ôtez le cadran, le reste n'en va que mieux; vous ne détruisez pas un édifice : vous le restituez, au contraire, dans son intégrité primitive. Le cygne qui se tord sur les cheminées de la Restauration se porterait fort bien, sans l'horloge qu'on lui a mise dans le ventre, et dont il paraît grandement incommodé. La statue égyptienne en vase canope qui orne les chambres Directoire, paraît fort déconfite des trois cadrans dont on la ceinturée, comme on fit Sancho Panra de trois boucliers.
La bassesse pouvait aller plus loin encore. On a profité de la forme ronde du cadr:iii pour le Iraveslir en une roue de carrosse, ou en un fond de baril, ou en une roue de canon, formes à double entente qui, de tout tenq)s, ont charmé les ennemis
du beau, comme des calembours esthétiques, et par où le mauvais goût de notre siècle a remporté ses plus éclatants succès. Jamais loi décorative ne fut plus clairement démontrée que par cette contreépreuve. Car, si l'objet disparaissait, non seulement on ne serait pas embarrassé pour le remplacer, mais on pourrait restituer l'autre objet dont il a indûment pris la place : roue, coupe ou baril. Et, pas plus que des Bacchantes n'ont été groupées pour faire valoir les lignes d'un tonneau, ni Vénus et ses colombes pour faire admirer celles d'une roue, on ne peut trouver dans ces « sujets » la moindre appropriation de l'ensemble décoratif aux lignes de l'objet décoré.
Telle est la loi que l'examen des pendules peut nous fournir. Mais c'est la seule. Cette appropriation qu'elles indiquent est purement formelle, simplement linéaire, rigoureusement plastique. Dès l'instant que les lignes de- l'horloge conduisent harmonieusement l'œil aux lignes nécessaires du cadran, l'art est sauf. Il n'est pas nécessaire que la décoration suive la forme du mécanisme, ni qu'elle révèle la fonction de l'engin. Une théorie moderne et fort répandue voudrait que la clarté de la fonction fût, dans les objets utiles, le critérium de la beauté. Selon cette thèse, le plus bel objet serait celui dont la forme définirait le mieux la fonction. Cette théorie est séduisante, mais rien ne la vérifie. Un cadran blanc comme une lune présente mieux les chiffres qu'un cadran émaillé de bleu comme celui des horloges Louis XIV. Une aiguille droite comme une épée les marque mieux que l'aiguille de
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Gouthière, dont le bout éclôt en fleur de lis. El, si la clarté de la ronclion ('(ail la règle de l'arl décoratif, il faudrait dire ([ue \\\ct Parlidmenl Clock d'Angleterre, construite ù ravant-dernier siècle pour échapper à des lois sompluaires, c'est-à-dire un immense cadran bien blanc, un mince cadre de bois, et des heures bien lisibles, serait plus décorative que toutes les pendules de Lepautre, où Ton a souvent quelque peine à distinguer les chilïres. Cependant il n'en est rien. Les plus belles horloges de la Renaissance, les régulateurs les plus somptueux du siècle de Louis XIV, et les plus délicieux cartels où sonnèrent les heures tragiques de la Révolution, sont les derniers engins dont se serviront les médecins ou les astronomes. On lit mieux la mesure du temps sur la montre de Cluses ou de Soleure que sur une croix pectorale de Myrmécide ou sur un œuf de Nuremberg. L'admirable cartonnier-pendule qui est dans le cabinet du Grand Frédéric à Fotsdamne pourrait servir de carlonnier sans ébranler la pendule, et ni ses aiguilles, ni ses chiffres ne sont propres à doser, minute par minute, l'écoulement du présent dans le passé. Elle est bien cejjendant l'horloge qui convient entre la Camarfjo de Lancret et les belles dames couvrant des plis de leurs satins les herbes. Les seigneurs du xviu' siècle ne la consultent guèn; plus (pic les danics ne consultent l'eau qui fuit, ni le soleil (pii baisse. L'Art y est devenu le véritable objet du consirucleur. ('e n'est guère [)lus une IkuIo^^c ijue la vas(|ue d un lableau de Lancret n'est une clei)sydre. l'^t quand nous considérons l'œuvre de Falconet, ces corps souples
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cl fins, celLo architecture sobre, celte grâce des fleurs et cette fantaisie des gestes, ce rajeunissement piquant de l'antique où le xviii" siècle se mire, nous voyons que le plus grand triomphe de Tart a été de faire une pendule qui marque tout dans la perfection, selon le mot de Diderot, excepté Iheure qu'il est.