‹ Le mirroir de la vie, essais sur l'évolution esthétiqueChapitre 21 sur 37 · LE GISANT · texte numérisé non relu

LE GISANT

LA lii^iirc humaine, au contraire, n'a cessé d'y grandir. Dans le sarcophage égyptien, elle était peu de ciiose. Le basalte noir ou le granit rose résistaient à la pointe de lartiste. A peine pouvaitil détacher le corps du roi ou du scribe, de sa lourde gangue. Cette difficulté gardait à la figure du mort un aspect monumental, pesant, qui nous toucha encore aujourd'hui bien plus que les virtuosités de nos dentelliers du marbre, au Campo Santo de Gènes, détaillant une toilette avec le bavardage d'une modiste. Pour retrouver cet aspect de sommeil au sein de la matière, cette pesanteur de corps rendu à la terre, indéracinable, il faudra, de la part du sculpteur moderne, une volonté, peutêtre môme un parti pris. Au contraire, dans les temps héroïques de la grande statuaire, mal servie par des instruments imparfaits, il suffisait pour faire monumental qu'on ne pût faire autrement. La dureté de la matière employée enchaînait le « lapicidc » à sa grandeur. Il était grand et simple parce

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qu'il luiclait impossible d'èlre mièvre et compliqué. Mais dès que le sculpteur, mieux armé ou pétrissant une plus docile matière, put lui faire exprimer toutes les nuances de la myologie, la figure du mort devint une œuvre maîtresse.

Et elle changea, d'ûge en âge, bien plus encore que la forme générale du tombeau.

L'Antiquité tout entière a représenté le mort vivant, ordinairement entouré de ses proches, tel qu'on aimait à se le représenter, tel qu'il l'eût aimé lui-même, s'il avait préparé son tombeau. Depuis les premières stèles grecques jusqu'aux sarcophages chrétiens de Sanf Apollinare in Classe, ou de la Gayolle, ce que l'artiste nous montre dans le héros de son monument, c'est la vie. Ce n'est pas une vie ardente, agissante, expansive, celle du combattant ou de l'orateur, il est vrai, mais l'art antique est celui qui figure la nature la plus calme et qui se dépense le moins en gestes. 11 n'est pas étonnant qu'il en ait donné très peu aux morts. Une poignée de main, c'est tout ce qu'il leur permet, d'ordinaire, ou bien l'ouverture d'une cassette et le déroulement d'un collier de perles. C'est ce que vous trouverez sur toute la paroi Est de la salle grecque au Louvre, où les exemplaires de cet art sont médiocres, mais représentatifs. C'est tout ce qu'il y a dans la stèle fameuse d'Iiégéso, à Athènes. Hégéso, fille de Proxénos, est assise, un peu lasse, sur une chaise aux pieds courbes : devant elle, debout, se tient une petite esclave qui lui met sous les mains un coiï'ret ouvert. De ce coffret, la morte a tiré quelque chose que nous ne voyons pas. Cela était

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|)(Mnl autrefois sur la iiiorrc cl s'est effacé. Mais son i^esle est si juste et sa tète penchée si attentive que larliste n'avait nul ijesoin, pour nous le montrer, de lii^iirer un collier de perles. Cela semble, déjà, un yesle d'ûme, maniant une parure invisible, mais si présente, comme l'ombre même de la morte, que chacun de nous, sur la i)ierre, saurait en tracer le contour.

Cette llégéso est bien vivaiilo. n)ais sa vie est si sereine et si calme (juelle S(;mble soustraite à toutes les ag-itations de la notre. ()n n'imagine pas ((u'elle |)arle. (Jn n'imagine pas quelle entende. A peine si l'on s'imagine qu'elle voit. Toute sa sensibilité semble s'être réfugiée dans ses mains, au bout de ses doigts, autour de cette parure dont nous n'apercevons plus le moindre vestige, mais qui représente, pour elle, de la vie qu'elle a vécue, de la terre et des mers quelle a connues et des îles qui luisent à l'horizon et des amies demeurées là-haut sur la terre, fout un monde ou une série de mondes minuscules redétés dans cet invisible orient...

Un peu plus actives sont les scènes où la personne disparue, toujours assise, prend la main de son fils ou de sa fille, de son mari ou de sa femme, debout devant elle et à peine triste. C'est une réunion de famille, la dernière peut-êti"e, ou Itien c'est l'indice de la présence perpétuelle, au milieu des siens, {juoique invisible, de l'être disparu. « Il est entre les morts et les vivants, dit une épigramme funéraire de rAnlhologi»', un doux commerce d'affection et de souvenir. » En donnant la main à celle (jui vit encore, la personne morte sendjle toujours

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vouloir la relenir, raliirer vers elle, el la vivaiile a toujours Tair près de prendre cong-é. La scène se passe-t-elle donc au royaume des ombres? Le fond nu et irréel ne dil rien. Tous les doutes parlent. Les savants, qui cherchent de la logique dans ce qu'il y a de moins logique au monde : les sentiments de l'homme en face de la mort d'un être aimé, se désolent de ne pas trouver à ce geste d'explication rationnelle. Mais l'ignorant laisse opérer en lui le charme. Devant les stèles de Tito, d'Asia, d'Eutamia, de Mynno, de Mika et Dion, de Korallion, la pAleur du marbre, la douceur du relief, çà et là fondu et à peine exhalé sur la pierre, la lenteur des mouvements, imaginés par l'artiste pour cette vie sans hâte, donnent à la funèbre rencontre l'apparence des choses qu'on voit en rcve. C'est bien ainsi que l'imagination, dans ses plus folles entreprises, aime à se figurer le retour que la raison sait impossible et la réunion que le souvenir seul peut réaliser. C'est ainsi qu'elle se figure la bienvenue à qui ne reviendra pas, l'étreinte entre deux êtres que l'infini sépare. 'Elle n'ambitionne pas grand'chose : une illusion, une réunion même imparfaite lui suffit. Elle se représente à peine le profil de l'absent : pas une parole, un glissement seulement, un bruit de feuille morte poussée parle vent, la porte ouverte, l'attitude prise sur le siège accoutumé, un regard, le geste de la tète, du cou, de la main, le geste que faisait seul l'être aimé et que personne, depuis, parmi tant de millions d'êtres humains qu'on dit « nos semblables », ne fait plus !

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11 y a une correspondance mystérieuse entre le sentiment qui anime ces femmes et la draperie qui les enveloppe. C'est la draperie coutumière des Grecs, celle où le mieux toute beauté humaine affleure, grâce à l'infinie divisibilité du tissu fluide comme Tonde. Mais nulle part elle ne l'enveloppe ni ne la révèle mieux que dans la statuaire funéraire, peut-être parce que, sur la stèle, la figure assise, recluse et ramassée sur elle-même, est plus étroitement prisonnière de ses plis. L'artiste grec semble jouer avec les plis comme le vent avec Teau des vasques. Il en joue de façon merveilleuse dans la stèle funéraire dune Femme inconnue qui est au musée national d'Athènes et que Conze a reproduite à la planche XXXI de ses Grabreliefs. Assise, un coude sur une main, la tête inclinée en avant, une jambe rentrant sous sa chaise, elle est tout entière modelée par ce qui la voile, et, de môme la suivante qui, debout, ouvre le colïret aux perles. Des plis exquis fléchissant en leur milieu, comme des guirlandes, enveloppent aussi la Mijnno du musée de Berlin. L'artiste qui a sculpté Vifegéso du Dipylon n'a pas manqué, non plus, de la voiler et de la révéler, tour à tour, en faisant ruisseler des épaules aux chevilles la line ondée de ses plis. Et si l'on examin(î de près la fameuse femme» étrus([ue, la Sei((iiti Thanunid du British Muséum, à demi assise sur son tombeau, dune main soulevant son voile, de laulre lenant son miroir, on s"aper(joit (juun môme enlacement euvel(q)p(! etabstrait toule cette figure : — travail si allcntif et si sublil ((uà leurs épaisseurs variables on j)eut distinguer li-s

dilïérents tissus dont ce costume de terre-cuite est composé. Pas tout à fait visible, pas tout à fait absente, telle est la figure drapée par les Grecs. C/est le sentiment même de leurs épig-rammes funéraires et de leurs cérémonies. Kl ce voile légèrement jeté sur l'être qu'on pleure est comme Tombre transparente où le monde hellénique continuait à voir vivre ses morts...

Dans l'art gréco-romain, la figure du mort se réduit à peu de chose : un médaillon, rond d'ordinaire comme un bouclier, posé au milieu des scènes de chasses ou de combats ou de fêtes, qui décorent le sarcophage. Mais là encore, le mort est vivant et ce n'est pas le Christianisme qui change rien aux formules coutumières. D'ailleurs, à ses débuts, il s'occupe peu de la tombe. Le Christianisme, malgré les retours sournois du vieux culte familial, est bien toujours la religion sortie d'un sépulcre vide. Le chrétien, pour revivre, n'a pas besoin de tombeau. Sans maison, sans esclaves, sans nourriture, sans sacrifices, il poursuit sa carrière glorieuse, lumineuse, infinie. Ni la survivance des enfants, ni leur assiduité aux sacrifices n'en sont les conditions nécessaires. Il y a bien encore, dans les cérémonies pour le « repos de l'âme », un souvenir des traditions païennes, mais un souvenir affaibli, sans rien d'absolu, ni d'impératif. Les portes du ciel s'ouvrent à la plus dénuée, à la plus solitaire, à la plus abandonnée des âmes errantes. Un jour viendra où tous ces tombeaux, comme celui du Maître lui-même, seront vides. Et l'art de la « Bonne Demeure » n'intéresse plus que la

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vanité des vivants, non désormais le repos des morts.

Aussi le chrétien des premiers âges ne songea pas plus à elTacer le décor païen de la tombe où il allait entrer, mort, que celui de la maison où il avait demeuré, vivant. Il prenait quelque débris de statue antique et creusait, là dedans, la tombe de son enfant. Les symboles anciens l'entouraient sans qu'il y prît garde, ou bien, peu à peu, il versait dans ces mêmes formes un esprit nouveau. Ainsi, pendant très longtemps, les figures vivantes du mort et de son épouse, Tun maniant son volumen, l'autre pinçant le bout de son voile, ont paru sur les sarcophages chrétiens, comme sur les autres, entourées de génies ou d'attributs nobles, mais équivoques. Et si c'est vraiment le défunt qui est représenté par cette figure, debout, les bras écartés en croix, priant, qu'on appelle Vorante, voilà encore une image de la vie. Tant que l'art antique a régné, on n'en a guère vu d'autres sur le tombeau.

Quand renaîl la sculpture, au Moyen âge, le mort se couche, et non plus comme sur les terres cuites étrusques, vivant et radieux dans ses parures multicolores, mais endormi d'un profond sommeil. Le mot, dont on le désigne désormais, le définit. C'est un " gisant ». Il ne gît pas lassé, brisé, désemparé, comme une épave de la vie. II se tient aussi droit, couché, que debout à la j)arade, aussi ferme que la longue épée serrée sur son cteur. lîappelez-vous le Pliili/>/)i' II' Hardi, de Dijon, b's mains jointes, les |)oitilcs des doigts en l'air, h's poignets presque

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