‹ Le mirroir de la vie, essais sur l'évolution esthétiqueChapitre 24 sur 37 · TU ML LU SULKMMA · texte numérisé non relu

TU ML LU SULKMMA

k'S saillis accueillent celui (jui, ayaul traversé la moit, vieil I vers eux. Là-bas, c'est une scène dadieux; ici, une scène de bienvenue et de présenta lion au Seij^neui". Le chrétien n'est plus accompagné à son départ : il est reçu à Tarrivée. Autant qu'une bienvenue est plus joyeuse ({ue des adieux, autant le cortège de la mort au Moyen âge est moins triste que dans l'Antiquité.

Non que les proches ou les serviteurs éplorés de la stèle attique aient disparu loul à fait du tombeau gothique, (le serait grand (loiniiiage, car leur douleur et leurs robes ont diclé à nos maîtres " ymagiers » des gestes et des plis qui sont de purs chefs-d'œuvre : les pleurants des ducs de Bourgogne et du duc de Berri, les «deuils » de Philippe Pot, par excmj)le. Le cortège funèbre s'est même, depuis l'Antiquité, enrichi de figures nouvelles et peu à peu, sont venus se ranger, autour du mort, des représentants de toute l'échelle de la vie : des anges, des hommes et des bêtes; des anges pour le garder, des hommes pour le pleurer et des bêtes peut-être pour le distraire.

Les anges apportent aux gisants le secoui's de leurs mains et de leurs ailes. De leurs mains, ils soulèvent le rideau, comme l'ange admirable de Donalello, sur la tombe du cardinal Brancacci, à San Nilo de Naples; ou bien, ils balancent l'encensoir, comme ceux de Philippe, frère de saint Louis, souiiant des lèvres aux lèvres souriantes du prince qui dort. De leurs ailes |.alpilantes, ils chassent les mauvais rêves. Ils ne pleurent jamais. Ce sont les amours qui pleurent, peut-être aussi ces faux anges

qui entourent, tout nus, dc^bout, le corps du beau Philibert, à Brou. Les vrais animes protègent ou aident, mais ils sourient : ils ne connaissent pas la mort.

Les bètes, non plus : les lions, les chiens ou les guivres pelotonnés sous le dur talon du chevalier, ou sous la molle pantoulle de la dame ou de Tabbesse. Ils ne savent pas qu'ils mourront et ne se doutent guère qu'ils sont dans une église et accomplissent une fonction solennelle. Il suffit d'aller au Louvre, dans les salles du rez-de-chaussée, pour goûter l'extrême fantaisie du Moyen âge. Combien, parmi les milliers de visiteurs qui assiègent, chaque année, les box de l'Exposition canine, ont-ils la pensée de pousser jusque-là, sur le même quai de la Seine? Ils trouveraient, cependant, en ces carlins, ces king's charles, ces épagneuls, ces levrettes de marbre ou de liais, couchés aux pieds des dames, jusqu'aux grands chiens courants de la Diane de Fontainebleau, la plus singulière collection de chiens que puisse imaginer la fantaisie humaine. Ces bètes sont presque aussi vivantes et attachantes que celles de l'Exposition canine. Mais elles sont beaucoup moins bien élevées. La plupart se disputent des os, se battent, se roulent, dévorent avec une inconcevable avidité. Et le mort, étendu, la tète entre les purs esprits qui le couvrent de leurs ailes, les pieds parmi les bètes rageusement occupées à leurs nourritures, semble encore partagé entre les deux natures, céleste et animale, qui se sont disputé sa vie.

Enfin, de simples mortels l'accompagnent, des « pleurants » comme sur la tombe de Philippe le

a lis

TUMULO SOLEMMA... 203

Ihirdi, dans la salle des Gardes, au musée de Dijon. C'est là (luil faut aller, pour voir, au complel, la « mesnie do la mort. » On voit chez. Hossellino ou Donatello de plus beaux anges; on voit eliez Guillaume Regiuiult ou Germain Pilon de plus i^entilles bêles; on voit à lnnsbruck,de plus fiers chevaliers. Mais, nulle part, on ne voit une semblable réunion d'anges, d'hommes et de bêtes, en face du g-rand mystère, c'est-à-dire d'êtres qui ne sont pas mortels, d'êtres qui ne se savent pas mortels, et de Têtre, enfin, en qui le drame réside, parce qu'il sait qu'il meurt et qu'il espère revivre.

Ce drame surtout est admirable, à Dijon, dans le chef-d'œuvre de Jean de Marville, de Claux Sluler et de Claux de Werwe, multiplié par les quarante moines ou chevaliers encapuchonnés, pleurant, répétant, développant et variant, comme les quarante strophes d'un poème, le môme thème de douleur, tandis que les cinquante-quatre « ang-elots d'alebaslrc » nichés dans les architectures, les deux anges tenant le heaume ou bassinet et le lion couché aux pieds du duc, répètent le même thème de gloire. Quand un coup de lumière vient à toucher les anges dorés, change en hautes flammes leurs grandes paires d'ailes, il semble Cju'on voie une œuvre de joaillerie splendide et chimérique flotter, avec le corps du duc, sur un lac noir : le marbre, où |)loiigent les reflets tricolores du man- Icau bleu cl or. du coussin rouge, de la doublure rouge du manteau, des tuniques blanches des anges semées déioiles d'or, de leurs pieds nus tout roses, du lion éploré dans sa crinière l)rune et

204 Lie MIIUIIU l)K LA vu:.

doroc. Et tandis que la Inmirrc s'cMiroule et luit aux grains dorés de l 'aiciiitecturc comme aux grains rouges des rosaires, voici que, tournant sous le plafond noir de la dalle, empêtrés dans leurs robes de marbre, secoués par les sanglots, passant et repassant sous les petites voûtes, derrière les piliers, dans un cachc-cacbe morne et sans fin, les pleureurs conjuguent tous les temps du désespoir, sans montrer leurs figures, sans montrer buirs mains, par le mystérieux soulèvement de leurs lourdes bures et la funèbre éloquence de leurs plis. Cette éloquence est chose toute nouvelle. Elle dit des choses que les plis admirables de Vllegéso ou de la Mynno n'avaient jamais dites. Quand on pouvait croire que l'Antiquité avait épuisé toutes les nuances du drapé flexible et pur, Tartiste gothique Ta, sans effort, renouvelé entièrement. 11 ne pouvait plus en faire l'expression de la forme humaine, dorénavant perdue dans les profondeurs de la robe monacale : il en fit l'expression du geste humain et, par là, ce qu'il n'avait pas été chez les Grecs, l'expression du sentiment de l'homme. C'est à peine si ces pleurants peuvent soulever leurs lourdes robes, leui's capuchons, leurs longues manches. Mais leurs gestes prolongés par les lignes épaisses de la bure semblent grandir, comme projetés sur un mur en ombres gigantesques. Sur le côté gauche du monument de Philippe le Hardi, ils sont six, dont on ne voit pas la figure et trois qui, peut-être, n'en ont pas. A ses pieds, il y en a quatre, dont les traits restent cachés; il y en a huit sur le côté droit de Jean sans Peur, Ce sont

TUMULO SOLEMNIA... 20;i

les plus (I [)l(>ui'anls » de ces « ploui'anls n, cl les plus trafiques. Tantôt, le pli tombe des yeux comme un flot de larmes; tantôt, il se rebrousse et se ramasse comme un froncement de sourcils; tantôt, il glisse en tournoyant jusqu'à terre comme une plume qui se pose; tantôt, il s'évase etdemeure suspendu en lair comme une cloche; tantôt, il moule le corps comme un i^anl, et t;uilôt, il le cache comme un bouclier, ou il se creuse comme une écuelle et se ferme comme une poche, ou il se replie, s'aplatit et se tasse en zigzags, ou il traverse toute la draperie en diagonale et ceint le corps comme un baudrier. L'artiste a signifié les plus intenses expressions de Tûme sans montrer de ligures ni de membres. 11 a fait du pli le grand trait expressif du corps comme la ride, qui est le pli de la peau vêtant les muscles, est le grand trait expressif du visage. Dès lors, l'être entier n'est plus dessiné que par un geste : un geste de douleur.

L'âge gothique disparu, le cortège des serviteurs ou des clients ne se reverra plus autour du mort. On n'imaginera plus de figurer, même en une simple posture de douleur, ceux que, dans d'autres temps, on eût sacrifiés aux mûnes du maître. On l'imaginerait moins encore aujourd'hui. La Renaissance et le xviii'' siècle ont bien représenté des figures éplorées auprès des tombes, mais ce sont des allégories. Au mx*" siècle, on a bien remis, autour du mort, sur le marbre ou dans le bronze, des figures affligées, mais ce sont des parents. Parfois, on a trouvé encore vraisemblable de faire pleurer la C/uirilé, la Patrie, la Verlii, toutes sortes

200 I.l"- .Mllinili liK I.A VIR.

de fictions auloiir du iii(»il, mais il a lonjours |)ai'ii dépasser les bornes de la vraisemblance d'y faire pleurer les valets. Dès le wi' siècle, les serviteurs, les chevaliers, les moines et les bêtes s'en vont.

Kl, un à un, les dieux du paganisme reviennent rôder autour des tombes. Olil non pas les dieux de volupté : ils n'oseraient se mêler aux apôtres dont les mains bénissent, aux martyrs dont les blessures saignent, mais les dieux des Knfers, les Parques. Regardez aux pieds des enfants de Charles VIII et d'Anne de Brclag-ne, couchés, côte à côte, entre quatre anges de leur âge, par Guillaume de Regnault et Jérôme de Fiesole, à Tours; vous lirez ces vers :

Par Atropos qui les cueiirs humains fond D'un dard mortel de cruelle soullrance, Du Roy Charte et d'Anne, Royne de France, Cy dessoubs gist Charles second enfant...

Les dieux proscrits se glissent derrière Atropos. Hercule traînant son hydre vient se joindre à Samson, traînant sa porte. Des génies ailés se dissimulent sous cette pierre où se tiennent des anges; des dauphins en mordent les quatre coins. Puis apparaissent des figures indécises, dont les tuniques glissent, dont les ailes s'écourtent, qui ne peuvent plus que voleter près de terre, à Brou, et, peu à peu, l'artiste déshabitué des formes sévères et rêvant des grâces antiques, oublie le but pieux qu'il se propose et, parti pour figurer un Ange, en vient à modeler un Amour.

En même temps, aux personnes réelles, vivantes, succèdent de froides allégories. Elles se dressent

TlMl r.O S(lI.i:.MMA... 207

aux t|ii;ili(' f(»iiis du loiiiltcaii de l'raiirt)is II. «lue de lîrclagno, à Nantes, porlaiil t\f>^ (li)j('ls usuels, IWen (jue souvent iiiconiprélieiisililes. 1/uuo avec son lioilog-e el son mors de bride, l'autre avec son miroir à i)ietl ([ui ressendde à un eiit;iu léléplionique et son compas, l'autreavec ses balances. Le passant ([ui n'est pas averti cpie voici la Tempérance, la . Justice, la \ ériié, est l'orl enclin à penser (|uc ces belles dames sont surprises dans les soins de (luebjue tléménat!;-emenl. Mais il se trompe. Elles sont là pour honorer le irisant. |-]lles l'honoreront, pendant ti'ois siècles entiers, cliauiiicant seulement quelquefois de loilelle, rejetant leurs longues robes et leurs manches, abandonnant leurs pendules et leurs balances, se tordant les bras, gémissant, escaladant le sarcophage, la pyramide, souftlant dans des trompettes, repoussant la Mort, se livrant quehjuefois à la plus démonstrative gymnastique, tandis que des orages imaginaires gonllent, creusent, chassent et déploient leurs drapelies de pierre blanche, rouge, noire sur le crâne et les vertèbres dun squelette qui surgit I

liegardez maintenant les tombes contemporaines : tout cortège a disparu. L'Antiquité avait figuré autour de ses morts un cortège naturel : la vie qui continuait, des êtres (laissants. Le Moyen âge a (iguré des êtres surnaturels, ou bien encore la vie qui s'arrêtait un instant: des pleiiranls. La Renaissance et les siècles qui l'ont suivie dotèrent leurs morts dun cortège allégorique, d'une vie factice et voulue, de jUjurunla. Tous les âges avaient fait honneur à l'être disparu, dune compagnie d'êtres

attachés à sa destinée et mourant un peu de sa mort. Et, maintenant, c'est fini. Nous nous en allons seuls dans l'autre monde. Ni les serviteurs égyptiens, ni les petites danseuses tanagréennes, ni les toutous du Moyen âge ne nous accompagnent. On ne brise pas nos armes pour les chasses d'outre-tombe. On ne déchire pas nos livres pour les lectures d'en haut. Ni du monde humain, ni du monde animal, rien n'est sacrifié pour nous servir de cortège. De tous ces sacrifices, le seul vestige qui restât, était celui du monde végétal. On coupait encore des fleurs, on coupait des brassées de fleurs : elles mouraient sur notre tombe, comme si leurs âmes pouvaient suivre notre âme et respirer notre ombre, Tombre de leurs parfums... Et voici que, justement, quelques-uns trouvent (jue c'est trop de sacrifices encore, — et défendent qu'on sacrifie des roses à leurs mânes, — que le règne végétal lui-même est fait pour les vivants, non pour les morts, qu'il ne faut pas sacrifier la plus légère parcelle de richesse à qui ne peut plus produire de la richesse, et que, morts, nous nous devons tout à la terre, et que la terre ne nous doit plus rien...

Cette évolution fut-elle voulue par l'artiste quand il dressa le monument du mort, quand il sculpta sa figure et l'entoura de ses proches? Non, sans doute. Fut-elle le résultat d'une entente préalable entre « tombiers » du môme temps ou dune théorie d'école? Non, assurément. Elle n'en est pas moins très claire, très précise et elle frappe le plus igno-

TL'MULO SOLE.MMA... 209

rant des visiteurs de nos vieilles églises, pourvu qu'il ait des yeux et qu'il regarde devant lui.

Une nuit d'été, sous une chaleur torride, je suivais, dans la campagne de Pise, un long convoi funèl)re mené par des pénitents. La torche à la main, ils allaient, psalmodiant d'indistinctes prières, et faisant onduler, dans Tombre, une double file de petites étoiles. De temps en temps, importuné par la résine ou la cire qui coulait, l'un deux secouait sa torche sur l'herbe séchéc par un mois d'été sans pluie. Et l'herbe prenait feu. Le feu gagnait de toutl'e en toulï'e, et bientôt nous cheminâmes entre une double haie de flammes courtes, dans la nuit.

Ainsi, en célébrant les morts de leurs temps, les Maîtres de la sculpture funéraire ont jalonné en traits de flamme la route. Ce fut bien involontaire. Pas plus que ces pénitents ne voulaient tracer dans la campagne une voie lumineuse, les Rosselino, les Donatello, les Jean Goujon, les Michel-Ange n'ont prétendu figurer, à nos yeux, l'évolution des sentiments de leurs contemporains sur le redoutable problème de la mort. Ils n'ont songé qu'à secouer leur torche sur la route. Mais à la lueur ({u'ils ont faite, voici que nous pouvons nous guider encore et retrouver les chemins qu'ils ont suivis.

Page 1