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LA " MESNIE" DE LA MORT

Cr.Tïi: impression que laisse en nous la figure du gisaul est amplifiée et précisée encore, si nous regardons celles qui lui font cortège, — ce qu'on pourrait appeler la « Mesnie de la Mort ». Être accompagné lors du dernier voyage par les serviteurs, les clients, l'épouse même, parut longtemps à l'homme une condition de survie. On les sacrifiait donc sur sa tombe. Être accompagné par leurs images, les plus belles possible, se présenter aux générations futures entouré de leurs formes, s'embellir de leur beauté, parut un sort enviable longtemps après qu'eurent cessé les sacrifices humains et une condition de survie, sinon dans les Champs Elyséens, du moins dans le souvenir des hommes. La tombe égyptienne est une exposition universelle des serviteurs, des richesses, des propriétés, des récoltes du mort, en même temps qu'une histoire de ses guerres et de ses travaux publics. La tombe d(! Tanagra confient encore tout un petit cortège de danseuses, de marchands ou d'amours, (l'est la

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vie louL onlièrc cl de loiil nu |)cni)lc <|iii s'agite oL bourdonne autour du mort. Les l'eninies jouent de l'éventail, les athlètes se trottent les muscles, les marchands crient leur marchandise, les mimes l'ont leur mimique, les enfants lutincnt quelque volaille, les amours voltigent.

L'idée qui inspira le coroplaste grec domine l'Antiquité tout entière, sur tous les hoi'ds de la Méditerranée, dans toutes les îles, païenne ou chrétienne, h demi barbare ou décadente : mettre autour du niorl, sur son tombeau, la \ ic familière, la vie accoutumée. Rien de surnaturel. Pas plus sur le tombeau chrétien que sur le païen, vous ne trouverez de scènes comme Dante en imagine et qui nous ravissent dans un autre monde. S'il y a un ange, il est sans ailes, tout à fait semblable à un autre jeune homme. S'il y a un génie, tenant un cartouche, c'est un pur motif décoratif. Sans doute, les dieux y paraissent, mais dans leurs besognes terrestres : Apollon luttant avec Marsyas ou Bacchus traîné en triomphe sont des personnages de la plus naturelle humanité. Sans doute, le Christ fait des miracles, mais en pleine vie coutumière, au milieu des pains, des poissons et des jarres, sous les arbres où perchent des colombes. On peut en voir d'excellents exemples à Arles, au Musée lapidaire ou, si Ton ne va pas jusque-là, à Saint-Germain dans les moulages réunis par M. Salomon Reinach. H ne s'agit ni de ce qui se passe dans le royaume souterrain des morts, ni de ce qui se passe au ciel. On reste, même avec l'art chrétien, sur la terre et l'on y pose les deux pieds.

TUiMULO SOLEMNIA .. lO")

Sur ccUc Icric, lo corlège change copeiulanl. à mesui'i' ([uc passt'iil les siècles. D'abord, ce sonl les l)ar('nls ([iii le roriiiciil on les sci'vilcnrs, penchés sur r(Mi'(' (|ui nCsl plus, lui Icndanl le coflVeL aux bijoux, ou un oisrau, ou son enl'anl nouveau-né. Sur les sLèles alliqucs, le ukuI est presque toujours entouré de sa laniille. Ai^alhon se tient debout, auprès de sa i'eninie Koi'allion, Dion auprès de Mika. La (illc de IMirasiUléia se jelle dans les bras d^^ sa mère. « Une suivante », dans la stèle l'unéraire qui est i\ La Haye, tend Leniant à la morte et reniant lui lend les bras, (".es figures de jeunes lenHues à peine i)rolilées sur le pentélique, telles ([u'on s'inuigine Vdnimiila hlandiila, ragiila, que chaule rLnqx'renr-poèle , sont prescpie toujours entourées de leurs proches. Bien peu tiennent, solitaires, le collVel. le miroir ou le fuseau.

l'uis. des foulrs survicnucul autour du sarcophage se livrant, tout autour du mort, à toutes les besognes de la vie : les amours grimpent aux échelles pour vendanger, l'ouleut le raisin dans la cuve, porlent des guii'landcs. montent dans la voiture aux chèvres. Des chasseurs accourent : des barbares, des Perses, au galop de leurs chevaux, et ce sont d'étranges luttes avec les sangliers, les lions, les aurochs ou les poursuites des cerfs détalant aux quatre coins du .sarcophage. Le tumulte, la rumeur, le cliquetis des armes, le sol bal lu par les foulées cadencées du galop, voilà ce qu'entendent, incessamment autour d'elles, les ombres dans leur long sommeil. l"^l ce sont presque toujoui's des scènes de tuerie ou de cariuige (iu'ai)er<;oiveiit

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les fouilUnirs, sous leurs pioches, lorsqu'ils fout surfji-ir quelque chef-d'œuvre sur quelque j)oinl que ce soil du uionde méditerranéen, depuis les champs de Sidon jusqu'à la vigne Ammendola. La famille et les clients, voilà de qui se compose, sur le tombeau païen, la « Mesnie de la Mort. »

Sur le tombeau chrétien, la famille disparaît. Elle ne reparaîtra guère plus qu'au six" siècle avec Thorwaldsen ou les artistes du C.ampo Santo de Milan ou de Gènes. Elle est remplacée par les saints, les apôtres, la grande famille chrétienne, c'est-à-dire par des étrangers, aux yeux de la cité antique, par des inconnus. Le lapicide travaille à la gloire non de la famille, du foyer, de la gens, mais du genre humain, de tous les frères en Jésus- Christ. Et la nature naît, grandit, foisonne autour de la tombe, avec ses drames : le serpent qui monte en s'enroulant autour de l'arbre, menaçant le nid; avec ses joies : les grands paons qui boivent à la coupe ou les colombes insinuant la balançoire de leur cou et de leur queue dans le paraphe arrondi des vrilles de la vigne. Ce n'est plus la communion familiale ni même patriotique autour du mort; c'est la grande communion chrétienne, la communion largement humaine qui commence. Le Christ guérit l'aveugle; il multiplie les pains; il relève le paralytique; il change en vin l'eau des amphores de Cana. Le mort repose entouré de prodiges. Autour de lui, par la volonté du Seigneur, Jonas sort de la baleine, Daniel est arraché aux lions, Isaac au couteau de son père, Mo'ise et son peuple à la main du Pharaon, les trois jeunes

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Hébreux à la loiirnaist'. 11 dorl, donc confiant : il sera délivré do la mort. C'est un immense panoi-ama de j)rodiy;es qui se déroulait aux Alyscamps, sur les milliers de sarcophages chrétions, autour des dix- neuf chapelles, dans cette plaine tout inégale et bossuée par les tombes dont parle Dante, et vers où, de tous les points des Gaules, le Rhône charriait continuellement des marbres et des morts.

Ainsi, en un point qui, esthétiquement, est capital, le cortège chrétien de la tombe antique et son cortège païen se ressemblent. Ils sont tous deux formés par des humains et des humains qui agissent. Autour du mort, l'artiste grec, ou gréco-romain, ou étrusque, figure la vie active et une compagnie ou « mesnie » purement naturelle.

Au Moyen Age, tout change : ce qu'il y a, autour du gisant, ce n'est plus une vie active, mais une vie contemplative, et ce nest plus un cortège humain, mais une compagnie surnaturelle. Les anges descendent du ciel pour veiller sur le mort. Dieu toul-puissanl paraît au-dessus de sa tète. Les saints sélagent ou s'alignent, non plus dans les besognes dt' la vie, mais dans les attitudes du triomphe et du repos. Rappele/.-vous la vision ([iii domine, à San Zanipolo, de Venise, les doges Michèle Morosini et Mocenigo, ce dernier par Niccolo et Giovanni di Marlino, tous deux du xV siècle, ou bien encore celle du Cardinal de Braye par Arnoll'o di Cainbio, à l'église de Saint-Dominique, à Orvieto, et vous aurez la brus(pie révélation d'un sentiment <{uc ne vous donne pas la littérature. Les poètes ont déploré que le Moyen Age ait ramené la pensée sur

les choses de la mort et que la foi clirélKuine, a inrlant la terreur à l'espoir »,

Ail mis ri-^lcrnilc douliMisc au fdnd des Idiiiljcs...

iMais les poètes chercheraient vainement cette image sous le ciseau des .Maîtres de la sculpture funéraire. C'est peut-être dans les livres, que la foi du Moyen âge a mêlé la terreur à Tespoir; ce n'est assurément pas sur les tombes. Jamais époque ne fut plus familière avec la mort. Comme l'a très bien montré M. Enlart, les « aîtres » ou les cimetières étaient des lieux d' « esbattements » et les gens qui, de nos jours, sont surpris qu'il y ait des vignobles sur les toits de Paris, le seraient bien davantage d'entendre parler du vin récolté parmi les tombes, comme jadis, à Saint-Urbain de Troyes, au xiv" siècle, ou des noix venues du cimetière de la cathédrale de Noyon... Sans doute, il y a un Jugement dernier sur la façade du dôme d'Orvieto, mais il y a de tout sur ce dôme : la Genèse, la création de l'Homme et ces deux anges délicieux qui glissent dans l'air, les ailes toutes droites, comme des cygnes sur l'eau, et la Nativité de l'Enfant Jésus... Sans doute, il y a, sur les murs du Gampo Santo de Pise, la rencontre des « trois morts et des trois vifs », mais il y a la vendange, mais il y a le raisin qu'on foule dans la cuve, il y a la musique jouée dans le jardin enchanté; il y a tout le cycle des prodiges bibliques ou des réalités contemporaines. Quoi d'étonnant si, dans ce cycle, où tout est figuré de la vie, il se soit glissé quelque chose aussi de la mort? Sans doute, enfin, il y a, au

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lyiiipaii (le nos vieilles églises, des batailles de (léiiions et d'anges, des marmites de damnés, des « pesées d'ûmes »... Mais observez que ces choses ne sont pas des tombeaux. Dans les tombeaux nous ne trouverons rien de semblable... Les scènes de TEnfer étaient bonnes pour les vivants. La vision du Paradis enveloppe les morts. Si des mystères sont représentés sur la tombe, ce sont des mystères joyeux : l'Annonciation, la Résurrection, TAssomption. Le doge Morosini est couché dans sa gloire. Il dort; il fait un rêve : il se voit parvenu là-haut, présenté au Christ par la Vierge et par Tarchange. Tel le cardinal de Braye, tel Roderigo Gonsalvi, tel Tévèque d'Albano, tel le cardinal de Portugal.

Toutes ces figures sont surmontées de la vision la plus belle qui fut jamais : la réalisation de leur espérance et la conclusion de leur effort s'épanouissant au-dessus d'eux comme la fleur de leur vie. Là-haut, c'est lui-môme que le doge ou l'homme de guerre, l'évèque ou l'humaniste aperçoit in carne ressuscité, présenté par un saint à son Dieu, — car son Dieu est ressuscité. Scia t/iirxl rcdeniplor meus vieil. C'est pour nous, peul-èlre, mais ce n'est pas pour lui que ILternité est « douteuse ». Nous qui plaignons les hommes du .Moyen âge morts ainsi, sûrs que leur idéal vit et triomphe (pielque part dans les cieux, pourrions-nous en dire autant à riiciiif où ncnis nous sentons fatigués de la lutte et ne devrions-nous [)as, i)lulôt, les envier? Lesquels d'entre nous, mrme parmi les plus forts, parmi les coniianls dans le progrès indéfini de l'esprit humain,

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s'en vonl-ils vcrsla morl assurés en l'avenir de l'idée qu'ils servent, de la justice qu'ils réclament ou de la beauté qu'ils annoncent et combien peuvent-ils se dire, en toute bonne foi. comme ces dormeurs souriants, la tète penchée, les mains jointes : Scio qiiod redemplor meus viuin

Ce groupement de saints, d'anges et de personnages divins autour du mort, sous le portique où il repose, est une chose si simple, qu'on ne sent chez l'artiste aucun effort, aucinn^ coinposition, aucun labeur. Les monuments de Lconurdo Bruni par UossclUno et de Marsuppini par iJesidcrio da Settignano sont des merveilles d'harmonie. On ne saurait où, ni comment, retrancher une seule de leurs figures. Ce n'est point là un rapprochement ingénieux fait par des architectes ou des tailleurs de marbre pour développer une thèse. C'est le geste spontané qui dresse le but auprès du voyageur fatigué, qui range les plis de son manteau, suspend sur sa tète des guirlandes, tire le rideau sur ses yeux et lui montre ce qu'il a tant cherché sur les routes d'ici-bas : la vérité, la justice, l'amour. C'est le geste hospitalier qui réunit, sous le môme cintre, les esprits purs et le corps qui revivra un jour, — et ceux qui sont déjà renés à la lumière, et ceux qui ont souffert pour revivre, — dans cette réunion paisible et qui ne finira plus.

Ici, nous saisissons, au vif, l'antithèse du geste chrétien dans la naïveté de la foi médiévale avec le geste païen des beaux temps de la Grèce. Sur la stèle du Céramique, les parents serrent la main de celui (jui les quille. Sur le parvis de San Zanipolo,

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