‹ Le Misanthrope, comédie en 5 actes et en versChapitre 10 sur 32 · ACTE II , SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II , SCÈNE V

ELIANTE , bas, à Philinte.

Ce début n'est pas mal ; et contre le prochain La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE

Timante encor, madame, est un bon caractère.

CÉLIMÈNE. ' C'est, de la tête auxr pieds, un homme tout

mystère, Qui vous jette en passant un coup d'oeil égaré, Et, sans aucune affaire est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde, A force de façons, il assomme le mondé ; Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, Un seeret à vous dire, et ce secret n'est rien; De la moindre vétille il fait une merveille, Et, jusques'au bon jour, il dit tout à l'oreille.

ACASTE

Et Géralde, madame?

CÉLIMÈNE

Oh, l'ennuyeux conteur!

Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur. Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse , Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse, La qualité l'entête , et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, d'équipage et dé chiens; Il tutoie, en parlant, ceux du plus haut étage, Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.

CLITANDRE

On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien.

CÉLIMÈNE

Le pauvre esprit de femme , et le sec entretien , Lorsqu'elle vient me voir je souffre le martyre , Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire; Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation.

Lebeau temps'etla pluie, et le froid et lechaud, Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt : Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore épouvantable, Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt

fois, Qu'elle s'émeut autant qu'une pièce de bois.

, . ACASTE

Que vous semble d'Adraste ?

CÉLIMÈNE

Ah i quel orgueil extrême !

C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même : Son mérite jamais n'est content délia- cour : Contre elle il fait métier de pester chaque jour; Et l'on ne donne emploi, charge , ou Bénéfice , Qu'à tout ce qu'Use croit on ne fasse injustice.

CLITANDRE. Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui Nos plus honnêtes gens , que dites-vous de lui?

CÉLIMÈNE

Que de son cuisinier il s'est fait un mérite , Et que c'est à sa table à qui l'on rend visite.

ELIANTE.

Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE

Oui ; mais je voudrais bien qu'il ne s'y servît pas : C'est un fort méchant plat, que sa sottepersonne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il

donne.

PHILINTE

On fait assez de cas de son oncle Damis.

Qu'en dites-vous , madame ?

CÉLIMÈNE

Il est de mes amis.

PHILINTE

Je le trouve honnête homme et d'uu air assez

sage. •

ACTE II , SCÈNE V. 391 Oui ; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'en--

rage:

Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. Depuis que dans sa tête, il s'est mis d'être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile. 11 veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit ; ; Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit ; Que c'est être savant que trouver à redire ; Qu'il n'appartienl; qu'aux sots d'admirer et de

rire ; Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du

temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens ; Aux conversations même il trouve à reprendre, Ce sont propos trop bas pour, y daigner des--

cendre ; Et, les deux, bras croisés, du haut de son es--

prit,' II regarde en pitié tout ce que-chacun dit.

, ACASTE

Dieu me damne, voilà; son portrait véritable.

CLITANDRE , à Célimènei Pour bien peindre lés gens vous êtes admirable.

. ALCESTE. . ' Allons, ferme, poussez, mes bous amis de cour, Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour : Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie, en hâte,, aller à sa ren--

' contre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur, Appuyer les serments d'être son serviteur.

CLITANDRE

pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit

vous'blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.

ALCESTE

Non, morbleu! c'est à vous ; et vos ris complai--

sants Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de vôtre flatterie; Et son coeur à railler trouverait moins d'appas , S'il avait observé qu'on ne l'applaudit pas.

C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se

prendre.

Des vices où l'on voit les humains se répandre.

'PHILINTE

Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous , qui condamneriez ce qu'en eux on re--

prend ?

CÉLIMÈNE

Et ne faut-il pas bien que monsieur contredise ? A la commune voix veut-on qu'il se réduise, Et qu'il.ne Jasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux?

Le sentiment d'autrui n'est "jamais pour lui

plaire, Il prend toujours en main l'opinion contraire ; Il penserait paraître un homme du commun , Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire a pour lui tant de

charmes, '-'• . ■ " Qu'il prend contre lui-même assez souvent les

armes, Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.

{Tous rient).

ACTE' ii», SCÈNE; y. 393 Les rieurs sont.ppur/vous, madame, t'est touj^

dire, :.' '" ' '/ .;.

Et.yôiis pouvez pousser contre moi la satire;

■-■■ , .'. . PHILINTÏi . ...

Màisril est véritable aussi qBe^otré esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit : Et que;, par un chagrin que lui-même il avoue, Il ne saurait souffrir.qu'on blâme, ni qu'on loiie..

'.-' . .'. ..ALCESTE.'.' •:■■ '• , C'est que jamais, morbleu, leshommes n'ont." .-■■ .raison ; . ',; - ' ' :- "• -' "': -, Quelechagrin contre."eux: est toujours "desaison; Et que je vois qu'ils sent, s'ur toutes lés affaires, Xoùeurs impertinents ,'où censeurs 'téméraires.

- .CÉLIMÈNE.-. . ■•, / -• Mais..'; . ■' ' ■ '.--; ■■'-.■'■ .-..;- -':

'•■' '.,.' ' ' v ■-. ALGESTË'. ■ • • ' ' : '

Non , madame , non , quand j'en devrais

■ ' • '.' mourir,.

Vous'avez des plaisù-s que je lie puis souffrir ; Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme. Ce grand-attachement-aux défauts qu'on y

. blàrmé. : ■ ■/'■'■ .' . '",■'". 'CLiïANckE.. . '' ■ r -- Pour moi, jene sais pas,.maisj'avoûrâi tout 1 ' haut ' . "... ','■.' - • QUe j'ai cru jusqu'ici madame ïans défaut.

'.''" . '-.'; '.-.'ACASTE

ï)é grâces et d'attraits je'voisqù' elleest pourvue-- Mais les défauts qu'elle a ne, fiappent'point ma . " •' VÙè. ■ . ■-.'; ";'■■ *~ ... "r "" ■'■ - ■■' .,'"■..■'.•! • '"' -'." . *ALCESTE. .

Ils* frappentfous la mienne ; et, loin de m'en

cacher,. :. '.. *' ■.-/.' ■ — ' . .

Ëllè'saiLque j'ai soin de les lui reprocher.

Plus on aime quelqu'un , .ftioîns il faut qu'on le

• flatte; - ■;•'■.-,!

A ne^rien pardonner lé pur amour éclate, ; Et je bannirais, moi , tous ces tâchés amants Que je verrais soumis à tous mes sentiments, Et dont,à\ tous propos , les molles complaisances Donneraient dé l'encens à niés extrâtàganeès.

:..•'' - CÉLIMÈNE.'^ ■' ''' ~"'v.

Enfin, s'il faut qù'àvpus s'en/rapportent les

r:.eoeursV ,-> .'■•.; .-'■-,- ' ■ , On dcSt, pour bien aimer, renoncer aux dou--

eeursi , ' ■• . ■*-.-■. ','.;'' ' '.'t .

Et du parfait,amour mettre l'honneur suprême À bien injurié* les personnes qu'on aime.

- '■'. ■ s ■•' êLlÏN'TB'.; L'amour, pour l'ordinaire, ést'peu fait aces, loisj Et l'on voit, les amants vanter toujours', leurs

choix. .-■■'■.,"■ - Jamais leur passion n'y voit rien dé blâmable , Et dans-l'objet aimé tout leur d'éyient aimable ; Ils côrtiptent lés défauts pour des .perfections , Et savent y donner -de favorables noinsji: ï ïjà pâle" est, aùx'jasmi'ùs en blancheur compar

." râblé;• ;• • ' ■' "'""•' •■„ - '• '..-'.■'';" La noireïfaire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de;la liberté.; La' grasse est dans son port pleine de jnajeSté ; La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, Esï-înise sous lé nom de béauté-iiégligéé, Là géante-pariaïteune-déésSe aux yeux ; : .

La naine un abrégédesunejveilles des cicux ; ' L'orgueilleùseà le coeur digne d^rine couronne ; Là fourbe a dp l'esprit ; la sotte est toute bonne ; La trop grande parleuse est d'agréable.hùmeur ; Et la muette garde une honnête, pudeur.

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