SCÈNE PREMIÈRE
Alceste , Célimène.
Alceste.
Madame, voulez-vous que je vous parle net?1)
De vos façons d'agir je suis mal satisfait:
Contre elles dans mon cœur trop de bile2) s'assemble,
Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble:
Oui, je vous tromperais de parler autrement;
Tôt ou tard nous romprons indubitablement;
Et je vous promettrais mille fois le contraire,
Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.
Célimène.
C'est pour me quereller donc, à ce que je voi,3) Que vous avez voulu me ramener chez moi?
Alceste.
Je ne querelle point. Mais votre humeur, madame, Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme : Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder; Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder.
Célimène.
Des amants que je fais me rendez-vous coupable? Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
Alceste.
Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre, Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre,
1) Aujourd'hui on prononce toujours le t final de J'adjectif et adverbe net (pron. nèft), voyez Acte I, note 2, mais ici la rime exigerait qu'on ne fît pas entendre le t final.
2) J?i7e, voyez Acte I, note 40.
3) Voi, voyez pour la suppression de Vs à la première personne des verbes, Acte I, note 62.
Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux; Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux; Et sa douceur, offerte à qui vous rend les armes, Achève sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes. Le trop riant espoir que vous leur présentez Attache autour de vous leurs assiduités; Et votre complaisance, un peu moins, étendue, De tant de soupirants chasserait la cohue. Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort Votre Clitandre a l'heur4) de vous plaire si fort? Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime? Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt5)
4) Heur, pour bonheur: „Heur se plaçait où bonheur ne saurait entrer; il a fait heureux, qui est si français, et il a ce§sé de l'être: si quelques poëtes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure." La Bruyère, Caractères, de quelques usages. — Cependant le vieux mot heur se dit même encore aujourd'hui dans le proverbe: II n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Molière a employé plusieurs fois la forme heur, elle est assez fréquente dans Corneille, mais Racine ne s'en sert plus. — Au commencement du long sermon, qu'il fait à la jeune Agnès, Arnolphe l'apostrophe par ces mots:
„Je vous épouse, Agnès; et cent fois la journée, Vous devez bénir l'heur de votre destinée."
Molière, École des femmes, (Acte III, scène %.) , .Expliquez vous, Ascagne; et croyez, par avance, Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance. Molière, Dépit amoureux, (Acte II, scène 2.) Dans le Cid, Elvire conjure don Rodrigue de ne pas augmenter par sa présence la colère de Chimène, dont il vient de tuer le père; mais il répond:
„Non, non, ce cher objet, à qui j'ai pu déplaire Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère: Et d'un heur sans pareil je me verrai combler Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler."
Corneille, le Cid, (Acte III, scène i.) s) Les commentateurs nous apprennent que les petits-maîtres du temps de Louis XIV étaient dans l'usage de se laisser croître démesurément l'ongle du petit doigt de la main gauche. „Scarron (poëte du temps de Mazarin qui s'est distingué surtout dans le genre burlesque, le roman comique, les travesties, premier mari de la célèbre Madame de Maintenon), dans sa nouvelle tragicomique Plus d'effet que de paroles, avait déjà remarqué ce