ACTE II, SCÈNE I
Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?
Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde,
Au mérite éclatant de sa perruque blonde?
Sont-ce ses grands canons6) qui vous le font aimer?
L'amas de ses rubans7) a-t-il su vous charmer?
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave*8)
Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave?9)
ridicule dans le portrait qu'il fait du prince de Tarente. Voici ce qu'il dit:
„ „Il s*était laissé croître l'ongle du petit doigt de la gauche jusqu'à une grandeur étonnante ; ce qu'il trouvait le plus galant du monde." " Bret.
6) ,,Les canons étaient une large bande d'étoffe que l'on attachait au-dessous du genou, et qui couvrait la moitié de la jambe en l'entourant. Ils étaient ordinairement plissés avec soin, et quelquefois garnis de dentelles. Les petits -maîtres (les marquis) affectaient de les porter d'une ampleur démesurée."
Juger.
7) Du temps de Molière les jeunes seigneurs se paraient comme les dames de rubans, et cette parure féminine entrait même dans leur toilette militaire. M. Bret, dont le Commentaire sur les œuvres de Molière parut en 1773, nous apprend que les acteurs de son temps passaient ici quatre vers et substituaient le mot de frisure au mot de perruque, par la raison, ajoute-t-il, „qu'une perruque blonde, de grands canons et un amas de rubans ne peignent plus rien à nos yeux/' Aujourd'hui les acteurs de la comédie française ne se permettent plus de ces changements arbitraires que le public trouverait aussi impertinents que la raison en est ridicule; car si l'on voulait être conséquent, il faudrait supprimer aussi le costume du temps de Louis XIV et faire mettre aux marquis de Molière l'habit de fantaisie ou la redingote de nos fashionables. Il est vrai qu'en supprimant ce costume qui ne peint plus rien à nos yeux, si ce ne sont les mœurs du temps, on pourrait en appeler au bel usage du théâtre tragique du siècle de Louis XIV, où l'on ne trouvait pas extraordinaire de voir Thésée et Hippolyte habillés en marquis avec la perruque blonde et Pépée au côté, comme il convient à de bons gentilshommes.
8) „Rhingrave, sorte de hauts-de- chausses (nom d'un ancien habillement qu'on a remplacé par le pantalon) ainsi appelés d'un seigneur allemand, gouverneur de Maastricht, qu'on appelait M. le Rhingrave et qui en introduisit la mode." Ménage.
9) „En faisant votre esclave est barbare et presque inintelligible. " Juger. En etfet en faisant votre esclave ne signifie aujourd'hui autre chose que .^feignant d'être votre esclave" ce qui ne paraît pas être le sens que Molière a voulu attacher à cette expression. Probablement le poëte a voulu dire: en se faisant votre esclave.
Ou sa façon de rire, et son ton de fausset,10) Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?
Célimène.
Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage! n) Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage; Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?
Alceste.
Perdez votre procès, madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m'offense.
Célimène.
Mais de tout l'univers vous devenez jaloux!
Alceste.
C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, Puisque ma complaisance est sur tous épanchée: Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.
Alceste.
Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie?
Célimène.
Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.
10) Fausset est le nom que les musiciens donnaient autrefois à la voix de tête, et qui, dans ce sens, s'emploie quelquefois encore, dans le langage ordinaire. Avoir une voix de fausset, parler (Tun^ton de fausset, se dit d'un homme qui parle d'une voix grêle (fetne (Siimme)* Académie.
ai) Ombrage au sens propre signifie Vensemble, la réunion des branches et des feuilles des arbres, qui produit de Vombre. Au figuré il veut dire : défiance, soupçon. Dans ce sens ombrage s'emploie souvent, surtout en poésie, mais il est rare de le trouver au pluriel comme dans le passage suivant de Racine. Hippolyte dit, en parlant à Phèdre:
„Des droits de ses enfants une mère jalouse Pardonne rarement au fils d'une autre épouse;
Toute autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages, Et j'en aurais peutêtre essuyé' plus d'outrages.
(Phèdre Acte II, scène 5.)