ACTE I, SCÈNE I
Alceste.
Je voudrais, m'en coùtat-il grand chose,49) Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
Philinte.
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon, 50) Si l'on vous entendait parler de la façon. 5l)
49) Dans toutes les éditions que j'ai vues on lit grand'chose, avec un apostrophe, à la seule exception de la grande édition de Didot. Quoique l'orthographe grand'chose s'appuie sur l'autorité de V Académie , pour ne pas parler de celle de Girault- Duvivier (Grammaire des grammaires), elle n'est pas moins une erreur, qu'il appartient à deux philologues de notre époque, M.Ampert et M. Génin d'avoir rectifiée. Il n'y a pas eu d'élision de l'e final, comme le prétend l'Académie, élision qui serait fort extraordinaire devant une consonne, mais grand est aujourd'hui le seul de toute une classe d'adjectifs qui, dans le vieux langage, étaient invariables en genre, quand ils précédaient le substantif. C'étaient tous les mots qui dérivent d'adjectifs latins en is, comme grandis, fortis, viridis etc. et qui, en conservant la même terminaison pour le masculin et le féminin, ne faisaient que suivre la condition de ces adjectifs latins. La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouvernait les adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en ens , n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour les trois genres. M. Génin (Variations du langage français p. 226 sqq.) appuie cette règle sur de nombreux exemples, tirés des vieux auteurs et dont nous ne lui emprunterons qu'un seul: ,,Naples et Corinte, deux citez qui siéent sur la mer, les plus fors qui soient el pais."
VlLLEHARDOVlN p. 99.
Aujourd'hui même l'adjectif grand, qui a survécu seul à toute une classe, n'est plus invariable en genre qu'au singulier, et encore l'usage a-t-il retranché cet emploi à peu près aux locutions suivantes: Grand mère, grand tante, grand messe, grand chose, grand peine, grand route. Molière nous offre l'exemple de plusieurs autres termes où grand sert de féminin , même au pluriel:
,,Il porte une jaquette à grands basques plissées''
(Misanthrope, Acte II, scène 6.) ,,Le bal et la grand bande, assavoir deux musettes"
(Tartufe, Acte II, scène 3.) L'expression lettres royaux, qui se dit encore en termes de palais, trouve aussi son explication par l'ancienne invariabilité de l'adjectif royal.
so) Tout de bon se dit souvent familièrement dans le sens de sérieusement.
51) Parler de la façon. On dirait plutôt aujourd'hui parler de la sorte, parler ainsi, ou bien : de cette façon.
Alceste.
Tant pis pour qui rirait.
Philinte.
Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux : Cependant à leurs Vœux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, 52) De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner53) dans les mœurs54) d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?
Alceste.
Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve;55)
52) Amuser, dans sa première signification, veut dire arrêter inutilement, faire perdre le temps, puis il signifie, comme dans notre passage: Repaître de vaines espérances (tntt Keerett f>off* îUWCjen fpeifett, fytnfyalteiO, le substantif amusement a le même sens.
„Une fausse Ithaque se présentait toujours au pilote pour V amuser 9 tandis qu'il s'éloignait de la véritable.6*