LETTRE SUR LE MISANTHROPE XXVII
furieux et jaloux; et I Auditeur se persuade aisément, par ce qu'il a vu dans l'autre Acte, que la Prude, avec qui on l'a vu sortir, lui a inspiré ses sentimens. Le dépit lui fait faire ce que tous les Hommes feroient en sa place, de quelque humeur qu'ils fussent : il ofiPre son cœur à la belle parente de sa Maistresse ; mais elle lui fait voir que ce n est que le dépit qui le fait parler, et qu'une coupable aimée est bientôt innocente. Ils le laissent avec sa Maistresse, qui paroît, et se retirent. Je ne crois pas qu on puisse rien voir de plus beau que cette Scène : elle est toute sérieuse ; et cependant il y en a peu dans la Pièce qui divertissent davantage. On y voit un Portrait, naturellement représenté, de ce que les Amans font tous les jours en de semblables rencontres. Le Misanthrope paroît d'abord aussi emporté que jaloux ; il semble que rien ne peut diminuer sa colère, et que la pleine justification de sa Maistresse ne pourroit qu'avec peine calmer sa fureur. Cependant admirez l'adresse de l'Auteur : ce jaloux, cet emporté, ce furieux, paroît tout radouci ; il ne parle que du désir qu il a de faire du bien à sa Maistresse ; et ce qui est admirable est qu'il lui dit toutes ces choses avant qu'elle se soit justifiée, et lorsqu'elle lui dit qu'il a raison d estre jaloux. C'est faire voir ce que peut l'Amour sur le cœur de tous les Hommes, et faire connoistre en mesme tems, par une adresse que l'on ne peut assez admirer, ce que peuvent les Femmes sur leurs Amans, en changeant seulement le ton de leurs voix, et prenant un air qui paroît ensemble et fier et attirant. Pour moy, je ne puis assez m'étonner, quand je vois une Coquette ramener, avant que s^estre justifiée, non pas un Amant soumis et languissant, mais un Misanthrope, et l'obliger non-seulement à la prière de se justifier, mais encore à des protestations