LETTRE SUR LE MISANTHROPE XXIX
agit toujours en femme adroite et spirituelle ; et, par un procédé qui paroît honneste, leur dit qu'elle sçait bien quel choix elle doit faire, qu'elle ne balance pas, mais qu'elle ne veut point se déclarer en présence de celui qu'elle ne doit pas choisir. Ils sont interrompus par la Prude, et par les Marquis, qui apportent chacun une Lettre qu'elle a écrite contre eux : ce que l'Auteur a préparé dès le Troisième Acte, en leur faisant promettre qu ils se montreroient ce qu'ils recevroient de leur Maistresse. Cette Scène est fort agréable : tous les acteurs sont raillez dans les deux Lettres ; et quoique cela soit nouveau au Théâtre, il fait voir néanmoins la véritable manière d'agir des Coquettes médisantes, qui parlent et écrivent continuellement contre ceux qu'elles voient tous les jours et à qui elles font bonne mine. Les Marquis la quittent, et lui témoignent plus de mépris que de colère.
La Coquette paroît un peu mortifiée dans cette Scène. Ce n'est pas qu elle démente son caractère ; mais la surprise qu'elle a de se voir abandonnée, et le chagrin d'apprendre que son jeu est découvert, lui causent un secret dépit, qui paroît jusque sur son visage. Cet endroit est tout à fait judicieux. Comme la Médisance est un vice, il étoit nécessaire qu'à la fin de la Comédie elle eût quelque sorte de punition ; et l'Auteur a trouvé le moyen de la punir, et de lui faire, en même tems, soutenir son caractère. Il ne faut point d'autre preuve pour montrer qu'elle le soutient, que le refus qu'elle fait d'épouser le Misanthrope et d aller vivre dans son Désert. Il ne tient qu'à elle de le faire ; mais leurs humeurs étant incompatibles, ils seroient trop mal assortis : et la Coquette peut se corriger en demeurant dans le Monde, sans choisir un Désert pour faire pénitence, son crime, qui ne part que
d un esprit encore jeune, ne demandant pas qu'elle en fasse une si grande.
Pour ce qui regarde le Misanthrope, on peut dire qu il soutient son caractère jusques au bout. Nous en voyons souvent qui ont bien de la peine à le garder pendant le cours dune Comédie; mais si, comme j'av dit tantôt, celui-ci a fait connoistre le sien avant que parler, il fait voir, en finissant, qu'il le conservera toute sa vie, en se retirant du Monde.
Voilà, Monsieur, ce que je pense de la Comédie du Misanthrope amoureux, que je trouve d'autant plus admirable, que le Héros en est le plaisant sans être trop ridicule, et qu'il fait rire les Honnestes Gens sans dire des plaisanteries fades et basses, comme l'on a accoutumé de voir dans les Pièces Comiques. Celles de cette nature me semblent plus divertissantes, encore que l'on y rie moins haut; et je crois quelles divertissent davantage, qu'elles attachent, et qu'elles font continuellement rire dans l'âme. Le Misanthrope, malgré sa folie, si l'on peut ainsi appeler son humeur, a le caractère d un Honneste Homme, et beaucoup de fermeté, comme l'on peut connoistre dans l'affaire du Sonnet. Nous voyons de Grands hommes dans des Pièces héroïques, qui en ont bien moins, qui n ont point de caractère, et démentent souvent au Théâtre, par leur lâcheté, la bonne opinion que l'Histoire a fait concevoir d'eux.
L Auteur ne représente pas seulement le Misanthrope sous ce caractère, mais il fait encore parler à son Héros une partie des mœurs du tems ; et ce qui est admirable est que, bien qu'il paroisse en quelque façon ridicule, il dit des choses fort