LETTRE SUR LE MISANTHROPE XXXI
justes. II est vrai qu'il semble trop exiger ; mais il faut demander beaucoup pour obtenir quelque chose ; et pour obliger les Hommes à se corriger un peu de leurs défauts, il est nécessaire de les leur faire paroistre bien grands.
Molière, par une adresse qui lui est particulière, laisse partout deviner plus qu'il ne dit, et n imite pas ceux qui parlent beaucoup, et ne disent rien.
On peut asseurer que cette Pièce est une perpétuelle et divertissante instruction, qu'il y a des tours et des délicatesses inimitables, que les Vers sont fort beaux, au sentiment de tout le Monde, les Scènes bien totimées et bien maniées, et que l'on ne peut ne la pas trouver bonne sans faire voir que l'on n'est pas de ce Monde, et que 1 on ignore la manière de Tivre de la Cour et celle des plus illustres personnes de la Ville.
Il n'y a rien dans cette Comédie qui ne puisse estre utile, et dont l'on ne doive profiter. L'ami du Misanthrope est si raisonnable, que tout le Monde devroit 1 imiter : il n'est ni trop ni trop peu critique ; et ne portant les choses dans l'un ni dans l'autre excès, sa conduite doit être approuvée de tout le Monde. Pour le Misanthrope, il doit inspirer à tous ses semblables le désir de se corriger. Les Coquettes médisantes, par 1 exemple de Celimene, voyant qu'elles peuvent s'attirer des affaires qui les feront mépriser, doivent apprendre à ne pas déchirer sous main leurs meilleurs amis. Les Fausses Prudes doivent connoître que leurs grimaces ne servent de rien, et que, quand elles seroient aussi sages qu elles le veulent paroistre, elles seront toujours blâmées tant qu'elles voudront passer pour prudes. Je ne dis rien des Marquis : je les crois les plus incorrigibles ; et il y tant de choses à reprendre encore en eux, que tout le Monde avoue qu'on les