‹ Le misanthrope, comédie. Publiée sur les textes originaux avec une préf. et des notesChapitre 93 sur 96 · LETTRE A D ALEMBERT 17I · texte numérisé non relu

LETTRE A D ALEMBERT 17I

mais de lui avoir donné des lureurs puériles sur des sujets qui ne dévoient pas l'émouvoir. Le caractère du misanthrope n'est pas à la disposition du poète, il est déterminé par la nature de sa passion dominante. Cette passion est une violente haine du vice, née d un amour ardent pour la vertu, et aigrie par le spectacle continuel de la méchanceté des hommes. Il n'y a donc qu une âme grande et noble qui en soit susceptible. L'horreur et le mépris qu'y nourrit cette même passion pour tous les vices qui l'ont irritée servent encore à les écarter du cœur qu'elle agite. De plus, cette contemplation continuelle des désordres de la société le détache de lui-même pour fixer toute son attention sur le genre humain. Cette habitude élève, agrandit ses idées, détruit en lui les inclinations basses qui nourrissent et concentrent l'amour-propre ; et de ce concours naît une certaine force de courage, une fierté de caractère qui ne laisse prise au fond de son âme qu à des sentiments dignes de l'occuper.

Ce n'est pas que l'homme ne soit toujours homme : que la passion ne le rende souvent faible, injuste, déraisonnable ; qu'il n'épie peut-être les motifs cachés des actions des autres, avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs ; qu'un petit mal ne lui donne souvent une grande colère, et qu'en l'irritant à dessein, un méchant adroit ne pût parvenir à le faire passer pour méchant lui-même ; mais il n en est pas moins vrai que tous moyens ne sont pas bons à produire ces efifets, et qu'ils doivent être assortis à son caractère pour le mettre en jeu : sans quoi, c est substituer un autre homme au misanthrope, et nous le peindre avec des traits qui ne sont pas les siens.

Voilà donc de quel côté le caractère du misanthrope doit

porter ses défauts, et voilà aussi de quoi Alolière fait un usage admirable dans toutes les scènes d'AIceste avec son ami, où les froides maximes et les railleries de celui-ci, démontant 1 autre à chaque instant, lui font dire mille impertinences très bien placées ; mais ce caractère âpre et dur, qui lui donne tant de fiel et d'aigreur dans 1 occasion, l'éloigné en même temps de tout chagrin puéril qui n a nui fondement raisonnable et de tout intérêt personnel trop vif, dont il ne doit nullement être susceptible. Q,u il s'emporte sur tous les désordres dont il n'est que le témoin, ce sont toujours de nouveaux traits au tableau ; mais qu'il soit froid sur celui qui s adresse directement à lui. Car a^ant déclaré la guerre aux méchants, il s attend bien qu'ils la lui feront à leur tour. S il n'avoit pas prévu le mal que lui fera sa franchise, elle seroit une étourderie et non pas une vertu. Q,u une femme fausse le trahisse, que d indignes amis le déshonorent, que de faibles amis 1 abandonnent, il doit le souffrir sans en murmurer. Il connoît les hommes.

Si ces distinctions sont justes, Molière a mal saisi le misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? Non, sans doute. Mais voilà par oîi le désir de faire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère.

Après 1 aventure du sonnet, comment Alceste ne s atiend-il point aux mauvais procédés d Orontc? Peut-il en être étonné quand on l'en instruit, comme si c'étoit la première fois de sa vie qu il eût été sincère, ou la première fois que sa sincérité lui eût fait un ennemi? Ne doit-il pas se préparer tran- (luillement à la perte de son procès, loin d en marquer d'avance un dépit d'enfant?

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Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter, Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester (i).

Un misanthrope n'a que faire d'acheter si cher le droit de pester, il n'a qu à ouvrir les 3'eux ; et il n'estime pas assez l'argent pour croire avoir acquis sur ce point un nouveau droit par la perte d'un procès : maisilfalloit iairerire le parterre.

Dans la scène avec Dubois (2), plus Alceste a de sujet de s impatienter, plus il doit rester flegmatique et froid, parce que l'étourderie du valet n'est pas un vice. Le misanthrope et l'homme emporté sont deux caractères très diÊférents : c'étoit là 1 occasion de les distinguer. Molière ne l'ignoroit pas ; mais il falloit faire rire le parterre.

Au risque de faire rire aussi le lecteur à mes dépens, j'ose accuser cet auteur d'avoir manqué de très grandes convenances, une très grande vérité, et peut-être de nouvelles beautés de situation. C'étoit de faire un tel changement à son plan, que Philinte entrât comme acteur nécessaire dans le nœud de sa pièce, en sorte qu'on pût mettre les actions de Philinte et d'Alceste dans une apparente opposition avec leurs principes, et dans une conformité parfaite avec leurs caractères. Je veux dire qu il falloit que le misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics, et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il étoit la victime. Au contraire, le philosophe Philinte devoit voir tous les désordres de la société avec un flegme stoïque, et se mettre en fureur au moindre mal qui s'adressoit directement à lui. En effet, j'observe que ces gens si paisibles sur les injustices publiques sont toujours ceux qui font le plus de bruit au

(1) Acte V, scène I.

(2) Acte IV, scène IV.

moindre tort qu on leur fait, et qu ils ne gardent leur philosophie qu'aussi longtemps qu ils n'en ont pas besoin pour euxmêmes. Ils ressemblent à cet Irlandais qui ne vouloit pas sortir de son lit, quoique le feu fût à la maison. La maison brûle, lui crioit-on. Que n'importe? répondoit-il, je n'en suis que le locataire. A la fin, le feu pénétra jusqu'à lui. Aussitôt il s'élance, il court, il crie, il s'agite; il commence à comprendre qu'il faut quelquefois prendre intérêt à la maison qu on habite, quoiqu elle ne nous appartienne pas.

11 me semble qu'en traitant les caractères en question sur cette idée, chacun des deux eût été plus vrai, plus théâtral, et que celui d'Alceste eût fait incomparablement plus defi'et; mais le parterre alors n'auroit pu rire qu aux dépens de l'homme du monde, et l'intention de Fauteur étoit qu'on rit aux dépens du misanthrope (i).

Dans la même vue, il lui fait tenir quelquefois des propos d humeur d un goût tout contraire à celui qu'il lui donne. Telle est cette pointe de la scène du sonnet :

La peste de ta chute, empoisonneur au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez !

Pointe d autant plus déplacée dans la bouche du misanthrope, qu il vient d en critiquer de plus supportables dans le sonnet d Oronte ; il est bien étrange que celui qui la fait propose un instant après la chanson du roi Henri pour un modèle de goût. Il ne sert de rien de dire que ce mot échappe dans un

(i) Je ne doute point que^ sur l'idée que je viens de proposer, un homme de génie ne pût faire un nouveau Alisanthrope, non moins vrai, non moins naturel que l'Athénien, égal en mérite à celui de Molière, et sans comparaison plus instructif. Je ne vois qu'un inconvénient à cette nouvelle pièce, c'est qu'il scroit impossible qu'elle réussît : car, quoi qu'on dise, en choses qui déshonorent, nul ne rit de bon coeur à ses dépens. Nous voilà rentrés dans mes principes. {N.de l'A.)

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