‹ Le misanthrope, comédie. Publiée sur les textes originaux avec une préf. et des notesChapitre 94 sur 96 · LETTRE A D ALEMBERT I7O · texte numérisé non relu

LETTRE A D ALEMBERT I7O

moment de dépit : car le dépit ne dicte rien moins que des

pointes et Alceste, qui passe sa vie à gronder, doit avoir

pris même en grondant un ton conform.e à son tour d esprit.

Morbleu! vil complaisant! vous louez des sottises.

C'est ainsi que doit parler le misanthrope en colère. Jamais une pointe n'ira bien après cela. Mais il falloit faire rire le parterre ; et voilà comment on avilit la vertu.

Une chose assez remarquable dans cette comédie, est que les charges étrangères que 1 auteur a données au rôle du misanthrope l'ont forcé d adoucir ce qui étoit essentiel au caractère. Ainsi, tandis que dans toutes ses autres pièces les caractères sont chargés pour faire plus d'effet, dans celle-ci seule les traits sont émoussés pour la rendre plus théâtrale. La même scène dont je viens de parler m'en fournit la preuve. On y voit Alceste tergiverser et user de détours pour dire son avis à Oronte. Ce n'est point là le misanthrope : c est un honnête homme du monde qui se fait peine de tromper celui qui le consulte. La force du caractère vouloit qu il lui dît brusquement : « Votre sonnet ne vaut rien, jetez-le au feu » ; mais cela auroit ôté le comique qui naît de 1 embarras du misanthrope et de ses Je ne dis poj^ cela répétés, qui pourtant ne sont au fond que des mensonges. Si Philinte, à son exemple, lui eût dit en cet endroit : Et que dis-tu donc, traître? qu avoit-il à répliquer? En vérité, ce n est pas la peine de rester misanthrope pour ne 1 être qu à demi : car si 1 on se permet le premier ménagement et la première altération de vérité, où sera la raison suffisante pour s arrêter jusqu à ce qu'on devienne aussi faux qu un homme de cour'/

L'ami d'Alceste doit le connaître. Comment ose-t-il lui proposer de visiter des juges, c est-à-dire, en termes honnêtes.

de chercher à les corrompre ? Comment peut-il supposer qu un homme capable de renoncer même aux bienséances par amour pour la vertu, soit capable de manquer à ses devoirs par intérêt? Solliciter un juge! Il ne faut pas être misanthrope, il suffit d être honnête homme pour n en rien faire. Car enfin, quelque tour qu on donne à la chose, ou celui qui sollicite un juge 1 exhorte à remplir son devoir et alors il lui fait une insulte, ou il lui propose une acception de personnes et alors il veut le séduire, puisque toute acception de personnes est un crime dans un juge qui doit connaître 1 affaire et non les parties, et ne voir que 1 ordre et la loi. Or, je dis qu engager un juge à faire une mauvaise action, c est la faire soi-même ; et qu il vaut mieux perdre une cause juste que de faire une mauvaise action. Cela est clair, net, il n'y a rien à répondre. La morale du monde a d'autres maximes, je ne 1 ignore pas. Il me suffit de montrer que, dans tout ce qui rendoit le misanthrope si ridicule, il ne faisoit que le devoir d un homme de bien ; et que son caractère étoit mal rempli d avance, si son ami supposoit qu il pût y manquer.

Si quelquelois l'habile auteur laisse agir ce caractère dans toute sa force, c est seulement quand cette force rend la scène plus théâtrale, et produit un comique de contraste ou de situation plus sensible. Telle est, par exemple, 1 humeur taciturne et silencieuse d'Alceste, et ensuite la censure intrépide et vivement apostrophée de la conversation chez la coquette.

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour.

Ici 1 auteur a marqué fortement la distinction du médisant et du misanthrope. Celui-ci, dans son fiel Acre et mordant, abhorre la calomnie et déteste la satire. Ce sont les vices

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