LETTRE A D ALEMBERT
publics, ce sont les méchants en général qu il attaque. La basse et secrète médisance est indigne de lui, il la méprise et la hait dans les autres ; et quand il dit du mal de quelqu'un, il commence par le lui dire en face. Aussi, durant toute la pièce, ne fait-il nulle part plus d'effet que dans cette scène, parce qu il est là ce qu'il doit être, et que, s il fait rire le parterre, les honnêtes gens ne rougissent pas d avoir ri.
Mais en général on ne peut nier que, si le misanthrope étoit plus misanthrope, il ne fût beaucoup moins plaisant, parce que sa franchise et sa fermeté, n'admettant jamais de détour, ne le laisseroient jamais dans 1 embarras. Ce n est donc pas par ménagement pour lui que 1 auteur adoucit quelquefois son caractère ; c est au contraire pour le rendre plus ridicule. Une autre raison 1 y oblige encore, c est que le misanthrope de théâtre, ayant à parler de ce qu il voit, doit vivre dans le monde, et, par conséquent tempérer sa droiture et ses manières par quelques-uns de ces égards de mensonge et de fausseté qui composent la politesse, et que le monde exige de quiconque y veut être supporté. S il s y montroit autrement, ses discours ne feroient plus d effet. L intérêt de 1 auteur est bien de le rendre ridicule, mais non pas fou ; et c est ce qu il paraîtroit aux yeux du public, s il étoit tout à fait sage.
On a peine à quitter cette admirable pièce, quand on a commencé de s en occuper ; et plus on y songe, plus on y découvre de nouvelles beautés. Mais enfin puisqu elle est, sans contredit, de toutes les comédies de Molière celle qui contient la meilleure et la plus saine morale, sur celle-là jugeons des autres ; et convenons que, 1 intention de l'auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu elle prêche est plus dangereux
que le mal même ; en ce qu il séduit par une apparence de raison ; en ce qu il fait préférer 1 usage et les maximes du monde à 1 exacte probité ; en ce qu il fait consister la sagesse dans un certain milieu entre le vice et la vertu ; en ce qu au grand soulagement des spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête homme, il suffit de n être pas un franc scélérat.