‹ Le misantropeChapitre 19 sur 30 · C ELI MENE · texte numérisé non relu

C ELI MENE

Au contraire, Madame, et si l'on estoit sage, Ces auis mutüels seroient mis en vsage; On détrûiroit, par là, traitant de bonne foy, Ce grand aueuglement, où chacun est pour soy. Il ne tiendra qu'à vous, qu'auec le mesme zele, Nous ne continuyons cet office fidelle; Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moy, moy de vous.

ARSINOÉ

Ah! Madame, de vous, ie ne puis rien entendre; C'est en moy que l'on peut trouuer fort à reprendre.

CELIMENE.

Madame, on peut, ie croy loûer, et blâmer tout, Et chacun a raison, suiuant l'âge, ou le goût : Il est vne Saison pour la Galanterie, Il en est vne, aussi, propre à la Pruderie; On peut, par Politique, en prendre le party, Quand de nos jeunes ans, l'éclat est amorty; Cela sert à couurir de fâcheuses disgraces.

le ne dis pas, qu'vn jour, ie ne suiue vos traces, L'Age amenera tout, et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sçait, d'estre Prude à vingt ans.

ARSINOÉ

Certes, vous vous targuez d'vn bien foible Auantage, Et vous faites sonner, terriblement, vostre Age : Ce que, de plus que vous, on en pourroit auoir, N'est pas vn si grand cas, pour s'en tant préualoir; Et ie ne sçay pourquoy, vostre Ame, ainsi, s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte?

CELIMENE.

Et moy, ie ne sçay -pas, Madame, aussi, pourquoy, On vous void, en tous Lieux, vous déchaîner sur moy? Faut-il de vos chagrins,sans cesse,à moy vous prendre? Et puis-je mais des Soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma Personne, aux Gens, inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour, Des vœux que vôtre Cœur peut souhaiter qu'on m'oste, le n'y sçaurois que faire, et ce n'est pas ma faute; Vous auez le champ libre, et ie n'empesche pas, Que pour les attirer, vous n'avez des Appas.

ARSINOÉ

Helas ! et croyez-vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'Amans dont vous faites la vaine : Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger, A quel prix, aujourd'huy, l'on peut les engager? Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que vostre seul Mérite attire cette foule ?

Qu'ils ne brûlent, pour vous, qued'vn honneste amour, Et que, pour vos Vertus, ils vous font tous la Cour? On ne s'aueugle point par de vaines défaites, Le Monde n'est point Dupe, et i'en void qui sont faites A pouuoir inspirer de tendres Sentimens, Qui, chez elles, pourtant, ne fixent point d'Amans; Et de-là, nous pouuons tirer des conséquences Qu'on n'acquiert point leurs Cœurs, sans de grandes auances; Qu'aucun,pour nos beaux yeux,n'est nôtre Soûpirant, Et qu'il faut acheter tous les Soins qu'on nous rend. Ne vous enflez, donc, point d'vne si grande gloire, Pour les petits Brillans d'une foible Victoire; Et corrigez, vn peu, l'orgüeil de vos Appas, De traiter, pour cela, les Gens de haut en bas. Si nos yeux enuioient les Conquestes des vôtres, le pense qu'on pourroit faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir, Que l'on a des Amans, quand on en veut auoir.

CELIMENE.

Ayez-en, donc, Madame, et voyons cette Affaire, Par ce rare Secret, efforcez-vous de plaire : Et sans...

ARSINOÉ

Brisons, Madame, vn pareil Entretien, Il pousseroit trop loin vostre Esprit, et le mien : Et i'aurois pris, déja, le congé qu'il faut prendre, Si mon Carosse, encor, ne m'obligeoit d'attendre.

CELIMENE.

Autant qu'il vous plaira, vous pouuez arrester, Madame, et là-dessus, rien ne doit vous haster : Mais, sans vous fatiguer de ma céremonie, le m'en vais vous donner meilleure Compagnie; Et Monsieur, qu'à propos, le Hazard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir.

Alceste, il faut que i'aille écrire vn mot de Lettre, Que, sans me faire tort, ie ne sçaurois remettre; Soyez auec Madame, elle aura la bonté D'excuser, aisément, mon inciuilité.

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