‹ Le misantropeChapitre 20 sur 30 · ALCESTE, ARSINOÉ · texte numérisé non relu

ALCESTE, ARSINOÉ

ARSINOÉ

ous voyez, elle veut que ie vous entretienne,

Attendant, vn moment, que mon Carosse vienne; Et iamais tous ses soins ne pouuoient m'otfrir rien, Qui me fut plus charmant, qu'vn pareil Entretien. En vérité, les Gens d'vn Mérite sublime, Entraînent de chacun, et l'amour, et l'estime; Et le vostre, sans doute, a des Charmes secrets, Qui font entrer mon Cœur dans tous vos interests. le voudrois que la Cour, par vn regard propice, A ce que vous valez, rendist plus de justice : Vous auez à vous plaindre, et ie suis en courroux, Quand ie voy, chaque jour, qu'on ne fait rien pour vous.

ALCESTE

Moy, Madame! et surquoy pourrois-je en rien prétendre ? Quel Seruice, à t'Estat, est-ce qu'on m'a veu rendre \ Qu'ay-je fait, s'il vous plaist, de si brillant de soy, Pour me plaindre à la Cour, qu'on ne fait rien pour moi ?

ARSINOÉ

Tous ceux, sur qui la Cour jette des yeux propices, N'ont pas, toujours, rendu de ces fameux Seruices; Il faut l'Occasion, ainsi que le Pouuoir :

Et le Mérite, enfin, que vous nous faites voir, Deuroit...

ALCESTE

Mon Dieu! laissons mon Mérite, de grace; Dequoy voulez-vous, là, que la Cour s'embarasse? Elle auroit fort à faire, et ses Soins seroient grands D'auoir à déterrer le Mérite des Gens.

ARSINOÉ

Vn Mérite éclatant se déterre luy-méme; Du vostre, en bien des Lieux, on fait vn cas extrême ; Et vous sçaurez, de moy, qu'en deux fort bons endroits, Vous fûtes hier, loüé par des Gens d'vn grand poids.

ALCESTE

Eh! Madame, l'on loue, aujourd'huy tout le Monde, Et le Siecle, par-là, n'a rien qu'on ne confonde; Tout est d'vn grand Mérite également doüé, Ce n'est plus vn Honneur, que de se voir loué; D'Eloges, on regorge; à la teste, on les jette, Et mon Valet de Chambre est mis dans la Gazette.

ARSINOÉ

Pour moy, ie voudrois bien, que pour vous montrer mieux, Vne Charge à là Cour, vous pût fraper les yeux : Pour peu que d'y songer, vous nous fassiez les mines, On peut, pour vous seruir, remuer des Machines; Et i'aydes Gens en main, que i'emploiray pour vous, Qui vous feront, à tout, vn Chemin assez doux.

ALCESTE

Et que voudriez-vous, Madame, que i'y fisse?

L'humeur dont is me sens, veut que ie m'en bannisse : Le Ciel ne m'a point fait, en me donnant le lour, Vne Ame compâtible auec l'Air de la Cour.

le ne me trouue point les Vertus necessaires Pour y bien reüssir, et faire mes affaires.

Estre franc, et sincére, est mon plus grand Talent, le ne sçais point joüer les Hommes en parlant; Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense, Doit faire, en ce Pais, fort peu de residence. Hors de la Cour, sans doute, on n'a pas cet appuy, Et ces Titres d'Honneur, qu'elle donne aujourd'huy ; Mais on n'a pas, aussi, perdant ces Auantages, Le chagrin de joûer de fort sots Personnages. On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, On n'a point à louer les Vers de Messieurs Tels, A donner de l'Encens à Madame vne Telle, Et de nos francs Marquis, essüyer la ceruelle.

ARSINOÉ

Laissons, puis qu'il vous plaist, ce Chapitre de Cour, Mais il faut que mon Cœur vous plaigne en vostre amour Et pour vous découurir, là-dessus, mes pensées, le souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées : Vous méritez,sans doute,vn Sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme, est indigne de vous.

ALCESTE

Mais, en disant cela, songez-vous, ie vous prie, Que cette Personne est, Madame, vostre Amie?

ARSINOÉ

Ouy, mais ma Conscience est blessée en effet, De souffrir, plus long-temps, le tort que l'on vous fait: L'estat où ie vous vois, afflige trop mon Ame, Et ie vous donne auis, qu'on trahit vostre flame.

ALCESTE

C'est me montrer, Madame, vn tendre mouuement; Et de pareils auis oblîgent vn Amant.

ARSINOÉ

Oüy, toute mon Amie, elle est, et ie la nomme Indigne d'asseruir le Cœur d'vn galant Homme : Et le sien n'a, pour vous, que de feintes douceurs.

ALCESTE

Cela se peut, Madame, on ne void pas les Cœurs; Mais vostre charité se seroit bien passée De jetter, dans le mien, vne telle pensée.

ARSINOÉ

Si vous ne voulez pas estre desabusé, Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé.

ALCESTE

Non ; mais sur ce sujet, quoy que l'on nous expose, Les doutes sont fâcheux, plus que toute autre chose; Et ie voudrois, pour moy, qu'on ne me.fist sçauoir Que ce, qu'auec clarté, l'on peut me faire voir.

ARSINOÉ

Hé bien, c'est assez dit; et sur cette matière, Vous allez receuoir vne pleine lumière.

Oüy, ie veux que de tout, vos yeux vous fassent foy, Donnez-moy, seulement, la main jusques chez moy. Là, ie vous feray voir vne preuue fidelle De l'infidelité du Cœur de vostre Belle; Et si, pour d'autres yeux, le vostre peut brûler, On pourra vous offrir dequoy vous consoler.

Fin du Troisième Acte.

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