‹ Le misantropeChapitre 5 sur 30 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

PHILINT E, ALCESTE.

PHILINTE

[texte manquant]

V'EST-CE donc? qu'auez-vous?

ALCESTE

Laissez-moy,ie vous prie.

PHILINTE

1 Mais, encor, dites-moy, quelle bizarerie...

ALCESTE

Laissez-moy là, vous dis-je, et courez vous cacher. N'ais on entend les Gens, au moins, sans se fâcher. Moy, ie veux me fâcher, et ne veux point entendre.

PHILINTE

Dans vos brusques chagrins,ie ne puis vous comprendre; Et quoy qu'amis, enfin, ie suis tout des premiers...

ALCESTE

Moy, vostre amy? rayez cela de vos papiers.

l'ay fait jusques icy, profession de l'estre; Mais apres ce qu'en vous, ie viens de voir parestre, le vous declare net, que ie ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des Cœurs corrompus.

PHILINTE

le suis, donc, bien coupable, Alceste, à vostre conte ?

ALCESTE

Allez, vous deuriez mourir de pure honte, Vne telle action ne sçauroit s'excuser, Et tout Homme d'honneur s'en doit scandaliser. le vous vois accabler vn Homme de caresses, Et témoigner, pour luy, les dernieres tendresses; De protestations, d'offres, et de sermens, Vous chargez la fureur de vos embrassemens :

Et quand ie vous demande aprés, quel est cet Homme, A peine pouuez-vous dire comme il se nomme, Vostre chaleur, pour luy, tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moy, d'indiférent.

Morbleu, c'est vne chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi, jusqu'à trahir son Ame : Et si, par vn malheur, i'en auois fait autant, le m'irois, de regret, pendre tout à l'instant.

PHILINTE

le ne vois pas, pour moy, que le cas soit pendable; Et ie vous supliray d'auoir pour agreable, Que ie me fasse vn peu, grace sur vostre Arrest, Et ne me pende pas, pour cela, s'il vous plaist.

ALCESTE Que la plaisanterie est de mauuaise grace !

PHILINTE

Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?

ALCESTE

le veux qu'on soit sincére,et qu'en Homme d'honneur, On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur,

PHILINTE

Lors qu'vn Homme vous vient embrasser auec joye, Il faut bien le payer de la mesme monoye, Répondre, comme on peut, à ses empressemens, Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens.

ALCESTE

Non, ie ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la pluspart de vos Gens à la mode; Et ie ne hay rien tant que les contorsions De tous ces grands Faiseurs de protestations, Ces affables Donneurs d'embrassades friuoles, Ces obligeans Diseurs d'inutiles paroles, Qui de ciuilitez, auec tous, font combat, Et traitentdu mesmeair, l'honneste Homme, et le Fat. Quel auantage a-t'on qu'vn Homme vous caresse, Vous jure amitié, foy, zele, estime, tendresse, Et vous fasse de vous, vn éloge éclatant, Lors qu'au premier Faquin, il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'Ame vn peu bien sitüée, Qui veuille d'vne estime, ainsi, prostituée; Et la plus glorieuse a des regals peu chers, Dés qu'on voit qu'on nous mesle auec tout l'Vniuers : Sur quelque préférence, vne estime se fonde, Et c'est n'estimer rien, qu'estimer tout le Monde. Puis que vous y donnez, dans ces Vices du Temps, Morbleu, vous n'estes pas pour estre de mes Gens; le refuse d'vn Cœur la vaste complaisance, Qui ne fait de Mérite aucune diférence;

le veux qu'on me distingue, et pour le trancher net,

L'Amy du Genre Humain n'est point du tout mon fait.

PHILINTE

Mais quand on estdu Monde, il faut bien que l'on rende

Quelques Dehors ciuils, que l'Vsage demande.

ALCESTE

Non, vous dis-je, on deuroit châtier, sans pitié,

Ce Commerce honteux de Semblans d'Amitié :

le veux que l'on soit Homme,et qu'en toute rencontre,

Le fond de nostre cœur, dans nos discours se montre ;

Que ce soit luy qui parle, et que nos Sentimens * Ne se masquent iamais, sous de vains Complimens.

PHILINTE

Il est bien des endroits, où la pleine Franchise

Deuiendroit ridicule, et seroit peu permise;

Et, par fois, n'en déplaise à vostre austere Honneur,

Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.

Seroit-il à Fropos, et de la Bienseance,

De dire à mille Gens tout ce que d'eux, on pense?

Et quand on a quelqu'vn qu'on hait, ou qui déplaist,

Luy doit-on declarer la chose comme elle est ?

ALCESTE

Oüy.

PHILINTE

Quoy ! vous iriez dire à la vieille Emilie,

Qu'à son âge, il sied mal de faire la jolie ?

Et que le blanc qu'elle a, scandalise chacun?

ALCESTE

Sans doute.

PHILINTE

A Dorilas, qu'il est trop importun :

Et qu'il n'est à la Cour, oreille qu'il ne lasse,

A conter sa brauoure, et l'éclat de sa Race t

Fort bien.

Vous vous moquez.

ALCESTE

le ne me moque point, Et ie vais n'épargner personne sur ce poinct. Mes yeux sont trop blessez; et la Cour et la Ville, Ne m'offrent rien qu'objets à m'échaufer la Bile : l'entre en vne humeur noire, en vn chagrin profond, Quand ie vois voisviure entr'eux,les Hommescomme ils font ; le ne trouue, par tout, que lâche Flaterie, Qu'Injustice Intérest, Trahison, Fourberie; le n'y puis plus tenir, i'enrage, et mon dessein Est de rompre en visiere à tout le Genre Humain.

PHILINTE

Ce chagrin Philosophe est vn peu trop sauuage, le ris des noirs accés où ie vous enuisage; Et crois voir, en nous deux, sous mémes soins nouris, Ces deux Fréres que peint l'Ecole des Maris, Dont...

ALCESTE

Mon Dieu, laissons là, vos comparaisons fades.

PHILINTE

Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades, Le Monde, par vos soins, ne se changera pas; Et puis que la Franchise a, pour vous, tant d'appas, le vous diray tout franc, qu2 cette maladie, Par tout où vous allez, donne la Comedie, Et qu'vn si grand courroux contre lesMœurs duTemps, Vous tourne en Ridicule auprès de bien des Gens.

ALCESTE

Tant mieux, morbleu, tant mieux, c'est ce que ie demande, Ce m'est vn fort bon signe, et ma joye en est grande : Tous les Hommes me sont, à tel poinct, odieux , (lue ie serois fâché d'estre sage à leurs yeux. Vous voulez vn grand mal à la Nature Humaine !

ALC ESTE

Oüy, i'ay conceu pour elle, vne éfroyable haine.

PHILINTE

Tous les pauures Mortels, sans nulle exception, Seront enuelopez dans cette auersion?

Encor, en est-il bien, dans le Siecle où nous sommes...

ALCESTE

Non, elle est generale, et ie hais tous les Hommes : Les vns, parce qu'ils sont méchans, et mal-faisans; Et les autres, pour estre aux Méchans, complaisans, Et n'auoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses Que doit donner le Vice aux Ames vertueuses.

De cette Complaisance, on voit l'injuste excès, Pour le franc Scelerat auec qui i'ay procès; Au trauers de son masque, on voit à plein leTraistre, Par tout, il est connu pour tout ce qu'il peut estre ; Et ses roulemens d'yeux, et son ton radoucy, N'imposent qu'à des Gens qui ne sont point d'icy. On sçait que ce Pié-plat, digne qu'on le confonde, Par de sales Emplois, s'est poussé dans le Monde : Et que, par eux, son Sort, de splendeur reuestu, Fait gronder le Mérite, et rougir la Vertu.

QuelquesTitreshonteuxqu'en tous lieux on luy donne, Son miserable Honneur ne voit, pour luy, Personne : Nommez-le Fourbe, Infâme, et Scelerat maudit, Tout le Monde en conuient, et nul n'y contredit. Cependant, sa grimace est, par tout, bien venue, On l'accueille, on luy rit; par tout, il s'insinué; Et s'il est, par la Brigue, vn Rang à disputer, Sur le plus honneste Homme, on le voit l'emporter. Testebleu, ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'auec le Vice on garde des mesures; Et, par fois, il me prend des mouuemens soudains, De fuir, dans vn Desert, l'approche des Humains.

PHILIN TE.

Mon Dieu, des Mœurs du Temps, mettons-nous moins Et faisons vn peu grace à la Nature Humaine; [en peine, Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts, auec quelque douceur.

Il faut, parmy le Monde, vne Vertu traitable, A force de Sagesse on peut estre blâmable, La parfaite Raison fuit toute extremité, Et veut que l'on soit sage auec sobriété.

Cette grande roideur des Vertus des vieux Ages, Heurte trop nostre Siecle, et les communs Vsages, Elle veut aux Mortels, trop de perfection, Il faut fléchir au Temps, sans obstination; Et c'est vne folie, à nulle autre, seconde, De vouloir se mesler de corriger le Monde-.

l'obserue, comme vous, cent choses, tous les jours, Qui pourroient mieux aller, prenant vn autre cours : Mais quoi qu'à chaque pas, ie puisse voir parestre, En courroux, comme vous, on ne me voit point estre ; le prens, tout doucement, les Hommes comme ils sont, l'accoûtume mon Ame à souffrir ce qu'ils font; Et ie crois qu'à la Cour, de mesme qu'à la Ville, Mon Flegme est Philosophe, autant que vostre Bile.

ALCESTE

Mais ce Flegme, Monsieur, qui raisonne si bien, Ce Flegme, pourra-t'il ne s'échaufer de rien? Et s'il faut, par hazard, qu'vn Amy vous trahisse, Que pour auoir vos Biens, on dresse vn artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchans bruits de vous, Verrez vous tout cela, sans vous mettre en courroux ?

PHILINTE

Oûy, ie vois ces Défauts dont vostre ame murmure, Comme Vices vnis à l'Humaine Nature ; Et mon esprit, enfin, n'est pas plus offencé, De voir vn Homme Fourbe, injuste, interessé, Que de voir des Vautours affamez de carnage, Des Singes mal-faisans, et des Loups pleins de rage.

ALCESTE

le me verray trahir, mettre en pieces, voler, Sans que ie sois... Morbleu, ie ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence.

PHILINTE

Ma foy, vous ferez bien de garder le silence ; Contre votre Partie, éclatez vn peu moins.

Et donnez au Procès, vne part de vos soins.

ALCESTE

le n'en donneray point, c'est vne chose dite.

PHILINTE

Mais qui voulez-vous donc, qui, pour vous, sollicite ?

ALCESTE

Qui ie veux! la Raison, mon bon Droict, l'Equité.

PHILINTE

Aucun luge, par vous, ne sera visité?

ALCESTE

Non, est-ce que ma Cause est injuste, ou douteuse ?

PHILINTE

l'en demeure d'accord, mais la Brigue est fâcheuse, Et ..

AL CESTE

Non, i'ay résolu de n'en pas faire vn pas; I'ay tort, ou i'ay raison.

PHILINTE

Ne vous y fiez pas.

ALCESTE

le ne remûray point.

PHILINTE

Vostre Partie est forte, Et peut, par sa Cabale, entraîner...

Il n'importe.

PHILINTE

Vous vous tromperez.

ALCESTE

Soit, i'en veux voir le succès.

PHILINTE

Mais...

ALCESTE

l'auray le plaisir de perdre mon Procès.

PHILINTE

Mais, enfin...

ALCESTE

le verray dans cette Plaiderie, Si les Hommes auront assez d'éfronterie, Seront assez méchans, scélérats, et peruers, Pour me faire injustice aux yeux de l'Vniuers.

PHILINTE

Quel Homme !

ALCESTE

le voudrois, m'en coûtast-il grand' chose, Pour la beauté du Fait, auoir perdu ma Cause.

PHILINTE

On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendoit parler de la façon.

ALCESTE

Tant pis pour qui riroit.

PHILINTE

Mais cette Rectitude Que vous voulez, en tout, auec exactitude, Cette pleine Droiture où vous vous renfermez, La trouuez-vous icy, dans ce que vous aimez ~t le m'étonne, pour moy,qu'estant, comme il le semble, Vous, et le Genre Humain, si fort broüillez ensemble; Malgré tout ce qui peut VQus le rendre odieux, io LE MISANTROPE, Vous ayez pris, chez luy, ce qui charme vos yeux : Et ce qui me surprend, encore, dauantage, C'est cet étrange Chois où vostre Cœur s'engage. La sincère Eliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'vn œil fort doux : Cependant, à leurs vœux, vostre ame se refuse, Tandis qu'en ses liens Celimene l'amuse, De qui l'humeur coquette, et l'esprit médisant, Semble si fort donner dans les Mœurs d'à-present. D'où vient que leur portant vne haine mortelle, Vous pouuez bien souffrir ce qu'en tient cette Belle ? Ne sont-ce plus Defauts dans vn Objet si doux ( Ne les voyez-vous pas? ou les excusez-vous ?

ALCESTE

Non, l'amour que ie sens pour cette ieune Veuue, Neferme point mesyeuxauxdefautsqu'on luy treuue; Et ie suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pû donner, Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais, auec tout cela, quoique ie puisse faire, le confesse mon foible, elle a l'art de me plaire ; l'ay beau voir ses defauts et i'ay beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grace est la plus forte, et, sans doute, ma flame, De ces Vices du temps pourra purger son ame.

PHILINTE

Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.

Vous croyez estre, donc, aimé d'elle r

ALCESTE

Oûy, parbleu ; le ne l'aimerois pas, si ie ne croyois l'estre.

PHILINTE

Mais si son amitié, pour vous, se fait parestre, D'où vient que vos Riuaux vous causent de l'ennuy ? C'est qu'vn cœur bien atteint veut qu'on soit tout à luy;

COMEDIE. ii Et ie ne viens icy, qu'à dessein de luy dire Tout ce que là-dessus, ma passion m'inspire.

PHILINTE

Pour moy, si ie n'auois qu'à former des désirs, Sa Cousine Eliante auroit tous mes soûpirs, Son Cœur, qui vous estime, est solide et sincere Et ce Chois plus conforme, estoit mieux vostre affaire.

ALCESTE

Il est vray, ma Raison me le dit chaque jour; Mais la Raison n'est pas ce qui regle l'Amour.

PHILINTE

le crains fort pour vos Feux; et l'espoir où vous estes Pourroit...

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