‹ Le misantropeChapitre 6 sur 30 · ORONTE, ALCESTE, PHILINTE · texte numérisé non relu

ORONTE, ALCESTE, PHILINTE

ORONTE

'Aysçeu là-bas que, pour quelques Emplettes Ehante est sortie, et Celimene aussy :

Mais, comme l'on m'a dit que vous estiez icy, l'ay monté, pour vous dire, et d'vn cœur véritable, Que i'ay conçeu, pour vous, vne estime incroyable; Et que, depuis long-temps, cette estime m'a mis Dans vn ardent desir d'estre de vos Amis.

Otiy, mon Cœur, au Mérite, aime à rendre justice, Et ie brûle qu'vn noeud d'Amitié nous vnisse : le crois qu'vn Amy chaud, et de ma Qualité, N'est pas, asseurément, pour estre rejetté.

C'est à vous, s'il vous plaist, que ce discours s'adresse.

En cét endroit Alceste parét tout réueur, et

semble n'entendre pas qiCOronte luy parle.

ALCESTE

A moy, Monsieur?

ORONTE

A vous. Trouuez-vousqu'il vous blesse? ?

ALCESTE

Non pas, mais la surprise est fort grande pour moy, Et ie n'attendois pas l'honneur que ie reçoy.

ORONTE

L'estime où ie vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'Vnivers, vous la pouuez prétendre.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

L'Estat n'a rien qui ne soit au dessous Du Mérite éclatant que l'on découure en vous.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Oûy, de ma part, ie vous tiens préferable A tout ce que i'y vois de plus considérable.

ALC ESTE

Monsieur...

ORONTE

Sois-je du Ciel écrasé, si ie mens ; Et pour vous confirmer icy, mes Sentimens, Souffrez qu'à cœur ouuert, Monsieur, ie vous embrasse; Et qu'en vostre Amitié, ic vous demande place. Touchez-là, s'il vous plaist, vous me la promettez Vostre Amitié r

Monsieur...

ORONTE

Quoy ! vous y resistez r

ALCESTE

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire; Mais l'Amitié demande vn peu plus de mystère , Et c'est, asseurément, en profaner le nom, Que de vouloir le mettre à toute occasion.

Auec lumiere et chois, cette vnion veut naistre, Auant que nous lier, il faut nous mieux connaistre; Et nous pourrions auoir telles compléxions, Que tous deux, du Marché, nous nous repentirions.

ORONTE

Parbleu, c'est là-dessus, parler en Homme sage, Et ie vous en estime, encore, dauantage :

Souffrons,donc, quele Temps forme des nœuds si doux, Mais, cependant, ie m'offre entiérement à vous; S'il faut faire à la Cour, pour vous, quelqu' ouuerture, On sçait, qu'auprès du Roy, ie fais quelque Figure, Il m'écoute, et dans tout, il en vse, ma foy, Le plus honnestement du Monde, auecque moy.

Enfin, ie suis à vous, de toutes les maniéres ; Et, comme vostre Esprit a de grandes lumières, le viens, pour commencer, entre nous, ce beau nœud, Vous montrer vn Sonnet, que i'ay fait depuis peu, Et sçauoir s'il est bon qu'au Public ie l'expose.

ALCESTE

Monsieur, ie suis mal propre à decider la chose, Veüillez m'en dispenser.

ORONTE

Pourquoy ?

ALCESTE

l'ai le defaut D'estre vn peu plus sincère, en cela, qu'il ne faut.

ORONTE

C'est ce que ie demandé, et i'aurois lieu de plainte, Si m'exposant à vous, pour me parler, sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE

Puis qu'il vousplaist ainsi, Monsieur, ie le veux bien.

ORONTE

Sonnet ... C'est vn Sonnet. L'Espoir-... C'est vne Dame, Qui, de quelque espérance, auoit flaté ma name. L'Espoir... Ce ne sont point de ces grands Vars pompeux, Mais de petits Vers doux, tendres, et langoureux.

A toutes ces interruptions il regarde Alceste.

ALCESTE

Nous verrons bien.

ORONTE

LEspoil'... le ne sçay si le stile Pourra vous en paroistre assez net, et facile; Et si, du chois des Mots, vous vous contenterez.

ALCESTE

Nous allons voir, Monsieur.

ORONTE

Au reste, vous sçaurcz, Que ie n'ay demeuré qu'vn quart-d'heure à le faire.

ALCESTE

Voyons, Monsieur, le Temps ne fait rien à l'affaire.

ORONTE

'Espoir', il est vray, sious soulage,

Et nous berce f)! temps, nostre ennuy:

Mais, Philis, le triste a-uantage,

Lors que rien ne marche après luy!

PHILINTE

le suis déjà charmé de ce petit morceau.

Quoy! vous auez le front de trouuer cela beau?

COMEDIE. i5

ORONTE

Vous eustes de la Complaisance,

Mais vous en deuie% moins auoiy- ;

Et ne vous pas mettre en dépense,

Pour ne me donner que l'Espoir.

PHILINTE

Ah! qu'en termes galans, ces choses-là sont mises!

AL CE S TE bas.

Morbleu, vil Complaisant, vous louez des Sottises?

ORONTE

S'il faut qu'vne attente éternelle

Pousse à bout, Vardeur de mon jele,

Le Trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuuent distraire;

Belle Philis, on desespere,

Alors qu'on espere toujours.

PHILINTE

La chûte en est jolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE bas.

La peste de ta chûte! Empoisonneur au Diable, En eusses-tu fait vne à te casser le nez.

PHILINTE

le n'ay iamais ouy des Vers si bien tournez.

ALCESTE

Morbleu...

ORONTE

Vous me flatez, et vous croyez, peut-estre...

PHILINTE

Non, ie ne flate point.

ALCESTE bas.

Et que fais-tu, donc, Traistre?

ORONTE

Mais, pour vous, vous sçauez quel est nostre Traité j Parlez-moy, ie vous prie, auec sincérité. Monsieur, cette matiere est toujours délicate, Et, sur le bel Esprit, nous aimons qu'on nous flate : Mais vn jour, à quelqu'vn, dont ie tairay le nom, le disois, en voyant des Vers de sa façon, Qu'il faut qu'vn galant Homme ait toûjours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prenent d'écrire; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressemens Qu'on a de faire éclat de tels amusemens; Et que, par la chaleur de montrer ses Ouurages, On s'expose à joüer de mauuais Personnages.

ORONTE

Est-ce que vous voulez me déclarer, par là, Que i'ay tort de vouloir...

ALCESTE

le ne dis pas cela :

Mais ie luy disois, moy, qu'vn froid Ecrit assomme, Qu'il ne faut que ce Foible, à décrier vn Homme; Et qu'eust-on, d'autre-part, cent belles Qualitez, On regarde les Gens, par leurs méchans costez.

ORONTE

Est-ce qu'à mon Sonnet, vous trouuez à redire ?

ALCESTE

le ne dis pas cela; mais, pour ne point écrire, le luy mettois aux yeux comme dans nostre Temps, Cette Soif a gasté de fort Honnestes Gens.

ORONTE

Est-ce que i'écris mal? et leur ressemblerois-je?

ALCESTE

le ne dis pas cela : mais, enfin, luy disois-je, Quel besoin si pressant, auez-vous de Rimer ? Et qui, diantre, vous pousse à vous faire Imprimer? Si l'on peut pardonner l'essor d'vn mauuais Liure, Ce n'est qu'aux Malheureux, qui composent pour viure Croyez-moy, resistez à vos tentations, Dérobez au Public, ces Occupations; Et n'allez point quitter, de quoy que l'on vous somme, Le nom que, dansla Cour, vous auez d'honneste Homme, Pour prendre, de la main d'vn auide Imprimeur, Celuy de ridicule, et misérable Autheur.

C'est ce que ie tâchay de luy faire comprendre.

ORONTE

Voila qui va fort bien, et ie croy vous entendre. Mais ne puis-je sçauoir ce que dans mon Sonnet...

ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au Cabinet; Vous vous estes reglé sur de méchans Modelles, Et vos Expressions ne sont point naturelles.

Qu'est-ce que nous berce vn temps, nostre ennuy,

Et que rien sie marche après luy?

Que sie vous pas mettre en dépense,

Pour ne me donner que l'Espoir?

Et que Philis, on desespere,

Alors qu'on espere toûjours?

Ce Stile figuré, dont on fait vanité, Sort du bon Caractére, et de la Vérité; Ce n'est que jeu de Mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi, que parle la Nature. Le méchant Goust du Siecle, en cela, me fait peur, Nos peres, tous grossiers,l'auoient beaucoup meilleur, Et ie prise bien moins, tout ce que l'on admire, Qu'vne vieille Chanson, que ie m'en vais vous dire.

1 le Roy m'auoit donné

Paris sa grand' Ville,

Et qu'il me fallût quitter

L'amolii a,

le dirois au Roy Henry,

Reprenez vostre Paris,

l'aime mieux ma Mie, au gué,

l'aime mieux ma Mie.

La Rime n'est pas riche, et le Stile en est vieux : Mais ne voyez-vous pas, que cela vaut bien mieux Que ces Colifichets, dont le bon Sens murmure, Et que la Passion parle-là, toute pure?

Si le Roy m'auoit donné

Paris sa grand'1 Ville,

Et qu'il me fallût quitter

L"1 amou?- de ma Mie;

le dirois au Roy Henry,

Reprenez vostre Paris,

l'aime mieux ma Alie, au gué,

l'aime mieux ma Mie.

Voila ce que peut dire vn Cœur vrayment épris. Oüy, Monsieur le Rieur, malgré vos beaux Esprits, l'estime plus cela, que la Pompe fleurie à Oronte. De tous ces faux Brillans, où chacun se récrie.

ORONTE

Et moy, ie vous soûtiens que mes Vers sont fort bons.

ALCESTE

Pour les trouuer ainsi, vous auez vos Raisons; Mais vous trouuerez bon,que i'en puisse auoir d'autres Qui se dispenseront de se soûmettre aux vôtres.

ORONTE

Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE

C'est qu'ils ont l'Art de feindre ; et moy, ie ne l'ay pas.

ORONTE

Croyez-vous, donc, auoir tant d'Esprit en partage ■"

ALCESTE

Si ie loüois vos Vers, i'en aurois dauantage.

ORONTE

le me passeray bien que vous les approuuiez.

ALCESTE

Ilfaut bien, s'il vous plaist, que vous vous en passiez.

ORONTE

le voudrois bien, pour voir, que de vostre maniere Vous en composassiez sur la mesme Matiere.

ALCESTE

l'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchans; Mais ie me garderois de les montrer aux Gens.

ORONTE

Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance...

ALCESTE

Autre-part que chez moy, cherchez qui vous encense.

ORONTE

Mais,mon petit Monsieur,prenez-le vn peu moins haut.

ALCESTE

Ma foy, mon grand Monsieur, ie le prens comme il faut.

P H 1 L 1 N T E se mettant entre-deux.

Eh! Messieurs, c'en est trop, laissez cela, de grace.

ORONTE

Ah! i'ay tort, ie l'auouâ, et ie quitte la place; le suis vostre Valet, Monsieur, de tout mon cœur. Et moy, ie suis, Monsieur, vostre humble Seruiteur.

Page 1