CHAPITRE PREMIER
La formation du Missel plénier du IX« au XII« siècle.
L'objet de ce chapitre est d'étudier la formation du Missel plénier en recherchant dans trois articles : l'aies précurseurs immédiats et les débuts de ce recueil ; 2° ce qu'on peut appeler le Missel plénier improprement dit ; 3° enfin ce que fut le Missel plénier proprement dit.
Article Premier. — Précurseurs immédiats et débuts du Missel plénier.
I. — Il paraît assez naturel de rattacher les origines du Missel plénier à la célébration des messes privées, non pas en ce sens que le recueil désigné sous ce nom soit aussi ancien qne la pratique de célébrer en particulier, mais en ce sens que la pratique s'étant généralisée à la longue rendit nécessaire la formation de recueils moins volumineux et plus complets sous certains rapports que les Sacramentaires proprement dits. — Au sentiment du cardinal Bona (i), la pratique des messes privées remonte aux premiers siècles du Christianisme : les Pères du v"" siècle, grecs et latins, y
(i) Rerunt liturgicaytun libri duo ; lib. I, c. 14, §1. Voir l'édition Sala, t. I, p. 275. Voir aussi notre premier fascicule, p. 7-10.
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font plus d'une fois allusion (i). Il est vrai qu'elle n'était pas uniformément la même dans toutes les églises ; mais quand elle se fut suffisamment répandue en Occident, on forma des Libelli Missae distincts des Sacramentaires. Ces recueils, dit Ebner (2), contenaient une seule ou quelques messes dites quotidiennes ; de cette messe unique ou de ces quelques messes ils renfermaient tous les éléments (oraisons, lectures, préfaces, canon et même parties chantées). Le Missel de Stowe et le Missel de Bobbio peuvent être signalés comme exemples. Tels paraissent avoir été les précurseurs immédiats du Missel plénier.
Il ne fut pas difficile de les former ; les Sacramentaires du IX® siècle avaient déjà un certain nombre de messes (les messes quotidiennes, les messes votives ou diverses, les messes du commun des saints) pourvues soit des parties chantées soit des lectures, soit des deux à la fois ; il suffisait de détacher ces messes des messes propres de l'année liturgique pour en former un recueil moins volumineux et moins long à transcrire.
II. — Un peu plus tard, on en vint à modifier la composition du recueil pour y introduire plus de variété. Alcuin paraît avoir été le premier à en donner l'idée : nous pouvons nous représenter ce que fut son œuvre par des passages de ses lettres. Aux moines de Saint-Waast il écrit en 796 : «J'ai extrait de notre Missel (celui de Saint-Martin de Tours) quelques messes pour les offices de chaque
(1) Tels sont: Saint Chrysostome, Hoviil. j in epist.ad Ephesîos, P. G,, t. LXII, c. 29 ; Homil. ly inepist. ad Hebraeos, P. G., t. LXIII, c. i5i ; Homil. 2 ad populuin Antiochemim, P. G., t. XLIX, c. 39 ; — Saint Aug-ustin, Epist. ^4 adjamiarium., P. L., t. XXXIII, c. 200, etc., etc.
(2) Ad. Ebner, Quellen ztnd Foschungen stir Geschichte und Kunstgeschichte des Missale Romanuaï in inittelalter . Freiburg-in-B., 1896 ; voir p. 359.
jour. » Aux moines de Fulda en 80 1, il dit : « Je vous ai envoyé une Chariula Missalïs pour que vous ayez des prières à adresser à Dieu suivant le gré de chacun (i). » Si Alcuin se prête ainsi à la formation de ces Missels abrégés, ce n'est pas qu'il les jug-e nécessaires pour toutes les contrées : Eanbald, archevêque d'York, lui avait demandé de compiler pour son église un nouveau Sacramentaire ; « travail considérable et inutile, lui répond Alcuin, car votre église est abondamment pourvue de recueils où l'accord avec Rome n'est pas compromis par des formes multiples et des usages locaux (2). » On voit le dessein du promoteur de l'unité liturgique dans la Gaule et dans la Germanie : là où des extraits d'anciens Sacramentaires sont jugés suffisants, il se défend d'intervenir, ailleurs il se prête volontiers à la confection de recueils abrégés pour arriver plus sûrement à son but. A ce double titre, il nous faut donner ici une description de la Chartula Missalïs ,
Le recueil formé par Alcuin n'a point de caractère officiel ; on peut l'appeler un Missel pour la sentaine, un Sacramentaire privé dans lequel il n'est pas tenu compte du cycle liturgique. A l'époque où il le compose, Alcuin estime la liturgie mozarabe dégagée de toute influence adoptianiste, car il ne craint pas de faire des emprunts à cette liturgie. La Chartula Missalis peut se diviser en trois parties, savoir : un recueil de messes pour la semaine ; les messes communes ou votives ; les messes dites de Saint-Augustin.
A. Le Recueil de messes poitr la semaine comprend, pour chaque jour, une double messe sous les titres suivants :
(i) Alcuin, Epist. ^i ad inonachos Vedastinos, P. L., t. C, c. 2i5 ; Epist. 142 ad fratres Futdeuses, P. L., t. C, c. 385.
(2) Alcuin, Epist. ^5'., P. L., t. C, c. 254. Cf. Gaskoin : Alcuin, liis tife ajid ttis zuork. p. 229-230.
Dimanche : i) De SS. Trinitate (c'est une des plus remarquables, l'Eglise catholique l'adoptera quand elle instituera une fête en l'honneur de ce mystère) ; — 2) De gratta Spiritus Sancti postulanda.
Lundi : i) Pro peccatis ; — Pro peiitione lacry^ inaruin.
Mardi : i) Ad postulanda angelica suffragia ; — 2) Pro tentationibus cogitationis .
Mercredi : i) De Sancta Sapientia ; — 2) Ad postulandam humilitatem.
Jeudi : i) De Caritate ; — 2) Contra teiitaiiones carnis.
Vendredi : i) De Sancta cruce ; — 2) De tribulatione et necessitate.
Samedi : i) De Sancta Maria (remarquable) ; — - 2) In cominemoratione Sanctae Mariae.
N.B. — La consécration du dimanche à la Sainte Trinité, du mardi aux Saints Anges, du vendredi à la Croix, du samedi à la Sainte Vierge, est restée chère à la piété catholique.
La composition de ces messes n'est pas d'Alcuin ; il en a emprunté les formules aux diverses liturgies pour en former une compilation (i).
B , Le Recueil des messes communes ou votives nous fournit les messes en l'honneur d'un apôtre, de plusieurs apôtres, d'un martyr (celle ci est peut-être la messe que l'on chantait en la fête de saint Boniface), la messe d'un apôtre, soit martyr,
(i) Voir Dictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie, t. I, c. 1079, — L'attribution de ces messes à Alcuin se rencontre souvent dans les documents de l'âge suivant. Tels sont : \ç. premier Sacramentaire de l'abbaye de Saint- Thierry, fin du IX* siècle, primitivement à l'usage de l'église de Noyon. Bibliothèque de Reims ms. 320-272. Delisle : Anciens Sacramentaires, n* xxii, p. 117 ; — le Sacramentaire d'une église dzt nord de la France, fin du x° siècle, ms. latin. 1 1689, B. N. Delisle, Ibid., n" xcvii, p. 247.
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soit confesseur, la messe de plusieurs martyrs, la messe pour la fête des saints dont on possède les reliques (ces deux dernières ont sans doute quelque rapport avec le rite de la dédicace), une messe quotidienne en l'honneur des Saints, des messes pour les ennemis, pour la confession des péchés, pour le salut des vivants et pour le repos des morts.
Nous avons là comme le g'erme de ce que deviendront le commun des saints et l'ensemble des messes votives (ou messes en vue d'obtenir une grâce particulière). Les formules actuellement employées n'appartiennent pas toutes à la même époque ; Alcuin ne parle que des apôtres, martyrs et confesseurs, encore cette dernière dénomination semble- t-elle pour lui ne faire qu'un avec la dénomination d'apôtre et de martyr; il assigne une messe spéciale aux saints patrons et à ceux dont on possède des reliques, il songe au sort des ennemis, au précepte de les aimer et de leur pardonner, comme au souci de faire une bonne confession, il n'oublie pas les âmes du purgatoire et le soin de procurer leur délivrance.
C. Les messes appelées Messes de Saint Augustùi sont des messes de pénitence remarquables par l'uniformité du caractère, du cadre et du style ; le cachet en est très ancien, Alcuin, qui les composa, s'inspira sans nul doute de documents liturgiques en usage au temps où il vivait. Il convenait de les mentionner ici en passant (i). — L'œuvre d'Alcuin se termine par des oraisons non moins curieuses et rangées sous ce titre : Ad horas ca7îonicas. La première : Dens qui ad principiiLfn se dit encore maintenant chaque jour à
(i) Ces messes ont été étudiées par Dom M. Havard dans le volume de Dom Cabrol : les Origines liturgiques, p. 289 etsuiv. Voir aussi le Dictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie, 1. 1, c. 449-456.
l'heure de prime ; deux autres oraisons sont manifestement inspirées par la liturgie mozarabe.
Chaque messe du recueil d'Alcuin contient une collecte, une secrète, une post-communion, souvent une préface, parfois l'épître et l'évangile, une oraison super oblata, ad complendimz, super popiUîini,
III. — On ne peut guère séparer du nom d'Alcuin, ceux d'Amalaire et d'Agoard, quand on parle du Missel plénier. — Le premier (c'est-àdire Amalaire),dans ses Eclogae de ofjîcio mssae, décrit la messe romaine et peut fournir une sorte de directoire dans l'ordre à suivre pour la célébration : il copie tout le canon et remarque que les diptyques sont encore lus de son temps. Le De officiis ecclesiasticis du même auteur peut servir à dater les divers rites et les formules de la messe romaine ; unité de collecte, évangile, collecte des offrandes, préface, secrète sur les oblations, hènèàicùon super popuhi7fp en carême ; les pièces qu'il mentionne ; introïts, épîtres, évangiles, prières du canon, etc., sont sensiblement les mêmes que celles du Missel actuel. — Agobard cite fréquemment Amalaire quand il parle du canon de la messe ; il a dans ses divers ouvrages quelques formules empruntées au Missel, par exemple, une secrète que le Sacramentaire grégorien donne pour la fête de saint Sébastien et qui paraît avoir été fréquemment employée à Lyon. Mais cet auteur s'est illustré surtout par sa correction de l'Antiphonaire dont nous parlerons ailleurs (i).