‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 14 sur 85 · II. Punctum. — II. Ejus definitio · texte numérisé non relu

II. Punctum. — II. Ejus definitio

III. Punctum. — III. Divisio. — IV. In pœnitentiam catechumenorum. — V. Juste— rum. — VI. Peccatorum.

IV. Punctum. — VII. Argumentatio sumpta. 1. Ex scripturâ. — VIII. 2. Patribus. — IX. 3. Conciliis. — X. 4. Ratione. — XI. 5. Exemplis.

Conclusio. — Per oppositionem pœnitentise damnatorum ad nostram.

Premier point. — La philosophie nous enseigne , l'expérience le montre, qu'il y a quatre principaux instruments de science, c'est-à-dire , quatre voies par lesquelles on peut arriver à la connaissance de la nature , de l'essence et des propriétés de quelque chose. L'étymologie , la définition, la division, et le raisonnement, ou l'argumentation. Ces quatre voies feront les quatre parties de mon discours, et vous apprendront solidement ce que c'est que la vraie pénitence.

I. Ce mot de pénitence vient de peine : Pœnitere, pœnam tenere, pœnitet me, jjœna tenet me, disent nos Docteurs. Et chez le poète ancien , la pénitence disait : C'est mon office de punir ceux qui ont commis l'injustice, et de les faire repentir, pour les corriger de leurs vices : Sum dea quœ facti non factique exigo pœnas , nempè ut pœniteat, sic Metanœa vocor. D'où nous pouvons tirer cette conséquence, que comme toutes les parties du feu sont chaudes et brûlent, parce que le naturel du feu est d'être chaud et de brûler ; que comme toutes les parties de l'eau sont humides et humectent , parce que le naturel de l'eau est d'être humide et de mouiller; ainsi toutes les parties de la vraie pénitence sont pénibles , et font peine, parce que le naturel de la pénitence, c'est d'être pénible et de faire peine. La contrition fait peine par le regret de nos péchés, et par la douleur qui attriste et qui afflige notre cœur. Ce qui est si vrai que Suarez avance cette proposition : Si un pécheur faisait un acte d'amour de Dieu sur toutes choses, amour très-pur, parfait, excellent , héroïque , sans penser à ses péchés , et sans en avoir de douleur actuelle et formelle, il serait bien justifié en vertu de cet acte. Mais s'il allait à confesse sans autre chose, l'absolution serait nulle , parce que la repentance est en partie matière de ce sacrement : et il n'aurait pas la repentance formelle et actuelle, mais seulement quelque chose d'équivalent , en prix et en éminence. L'âme pécheresse dans l'Ecriture sainte est comparée à la vipère

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(Malth. 3). Quand la vipère est pleine de petits, elle ne s'en peut délivrer s'ils ne déchirent le ventre de leur mère , et quand l'àme chrétienne a conçu le péché , elle ne peut être délivrée et affranchie de cet avorton, si la volonté qui en est la matrice , n'est déchirée de douleur, et brisée de contrition.

La confession fait peine par la honte que vous avez de découvrir vos imperfections , et d'être ruiné ou diminué de réputation en l'esprit de votre confesseur : ce qui montre que ces confessions dans lesquelles vous déguisez vos fautes, ou vous ne les dites qu'à demi, ou vous les excusez en imputant la cause à votre mari, à votre femme ou à vos enfants , sont des confessions frelatées, sophistiquées, très-imparfaites et suspectes de nullité.

La satisfaction aussi fait de la peine par la privation du repos, des biens temporels ou des aises du corps, que les œuvres satisfactoires retranchent; et qui acquittent d'autant mieux la peine due à nos péchés, qu'elles sont plus pénibles et laborieuses, dit saint Thomas , au Commentaire qu'il a fait sur le chapitre troisième de la lre aux Corinthiens : In illud unusquisque mercedem propriam accipiet secundùm suum laborem. En voilà assez pour l'étymologie ; passons à la définition.

Deuxième point. — II. Entre plusieurs définitions que les théologiens apportent de la vertu de pénitence, celle qui me semble la meilleure , la plus claire et la plus accomplie, est celle du même saint Thomas (3. p., q. 85, a. 1, 2 et 3). La pénitence, dit-il , est une vertu morale, mais surnaturelle parmi les chrétiens, qui a pour office de détruire le péché et de satisfaire à la justice de Dieu, pour l'offense qui lui a été faite. Pour mettre au jour cette définition , vous devez apprendre de l'Ecrilure , que la miséricorde de Dieu et sa justice , qui vous semblent contraires, étant une même chose en Dieu, il les aime et chérit également; et elles ont tant d'alliance ensemble , tant de rapport et de correspondance, qu'il n'exerce jamais l'une sans l'autre. La miséricorde et la justice se sont rencontrées et embrassées, dit le Prophète-royal : Misericordia etveritas obviaverunt sibi (Psal. 84, 11). Et derechef: Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et justice : Univers^ vise Domini misericordia et veritas (Psal. 24, 10). Et ailleurs : Dieu aime la miséricorde et la justice : Diligitmisericordiam et judicium (Psal. 22, 5). Un grand saint a dit avec raison , que les louanges et éloges d'honneur, que nous donnons à la miséricorde de Dieu , sont des blasphèmes, si elles sont contraires à l'honneur et respect que nous devons à sa justice, et à ce que l'Ecriture nous en apprend. Elle dit que ces deux perfections ont des effets contraires les uns aux autres, mais elles ne sont pas contraires ni opposées l'une à l'autre ; elles vont toujours de pair, Dieu les exerce toujours ensemble iDulcis et rectus Dominus. Dulcis quia perire non patitur; rectus quia punire non obliviscitur (Psal. 24). Ce qui est si vrai, qu'en l'œuvre de sa plus grande miséricorde, en la rédemption des hommes, qui en est le chef-d'œuvre , il a exercé une très-rigoureuse et très-effroyable justice, condamnant à la mort très-cruelle et très-ignominieuse de la croix son propre Fils, qui n'était que simple caution. Et

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comme il a exercé ces deux perfections en la rédemption du monde, il les veut aussi exercer en l'application de cette rédemption, et la justification du pécheur. L'âme pénitente connaissant cette vérité par la lumière du Saint-Esprit qui l'a éclairée, entre dans les pensées de Dieu , épouse sa querelle , se pique de son honneur, s'attache à ses intérêts , se rend de son parti , prend les armes contre soi-même pour venger l'injure qu'elle lui a faite; et voyant que c'est un attentat très-injuste, très-déraisonnable et dénaturé , que la créature offense la très-haute et très-aimable Majesté de Dieu par le péché, elle l'abhorre, le déleste, se déplaît de l'avoir commis, et en celte disposition elle demande pardon ; mais elle se soumet à la punition; elle réclame la miséricorde, mais elle veut satisfaire la justice ; elle demande grâce pour l'œuvre de Dieu, qui est l'homme, mais elle veut détruire l'œuvre de l'homme, qui est le péché, et elle dit avec David : Miser icordiam et judicium cantabo tibi, Domine , in me transierunt irœ tuœ (Ps. 100 et 87).

Troisième point. — III. Ceci se rendra encore plus intelligible, si nous considérons les trois états de pénitence, dont le texte sacré et les saints font mention. Saint Thomas en a fait un article tout exprès, qui est le dernier de sa Somme ; ce qu'il en dit , est emprunté de saint Augustin : voici ses paroles en l'Homélie cinquantième : Il y a trois sortes de pénitence, et vous êtes assez instruits pour le reconnaître avec moi : car elles sont dans l'usage ordinaire de l'Eglise. La première est la pénitence des catéchumènes , la seconde celle des justes , la troisième celle des pécheurs.

IV. Celle des catéchumènes est la pénitence des adultes, qui n'ont pas encore reçu le baptême, et qui désirent le recevoir. Saint Pierre en fait mention, disant aux Juifs le jour de la Pentecôte : Faites pénitence, et que chacun de vous reçoive le baptême. Car, comme dit saint Augustin , personne ne peut recevoir une vie nouvelle, une vie spirituelle et divine , s'il ne fait pénitence de sa vie passée , de sa vie mondaine et vicieuse. Et comme dans les monastères bien réglés , avant que de recevoir quelqu'un à la profession, on lui fait faire un an de noviciat, pendant lequel il s'adonne aux exercices des jeûnes, veilles, oraisons, disciplines, mortiûcations et autres austérités de la religion : ainsi en la primitive Eglise, quand un adulte demandait le baptême , avant que de le lui accorder, on le faisait passer quelques années dans le catéchuménat, c'est-à-dire, en apprentissage et en noviciat du christianisme : pendant ce temps-là , il était obligé de s'adonner aux jeûnes , prières , mortifications , humiliations et autres exercices de pénitence.

V. La seconde pénitence est celle des justes, que les saints appellent journ a Hère, parce que les justes la font tous les jours, et quasi continuellement : ils pleurent, ils gémissent, ils soupirent, ils se déplaisent de vivre, se voyant sujets aux tentations et aux péchés véniels, sans lesquels il est bien difficile de passer cette vie ; puisque le Saint-Esprit dit , que le juste pèche sept fois : Septies caditjustus (Prov. 24, 16) et que tous offensent en plusieurs rencontres : In multis offendimus omnes (Jacob. 3, 2). C'est ce qui fait

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que les justes sont comparés à la colombe, qui n'a point d'autre chant que des gémissements. C'est ainsi que saint Paul gémissait : Malheureux que je suis , qui est-ce qui me délivrera de ce corps mortel, et des tentations qu'il me livre : Infelix ego homo , etc. (Rom. 7, 24). Ainsi David s'écriait : Hé ! que je trouve mon bannissement long : Hei mihi quia incolatus meus prolongatus est (Ps. 116, 5). Ainsi saint Bernard préférait la mort à la vie, et disait : Pourquoi désirons-nous tant de demeurer longtemps au monde, puisque plus nos jours se multiplient , plus nos fautes sont en grand nombre? J'ai honte de vivre , parce que je ne m'avance point en la perfection : je crains de mourir, parce que je ne suis pas bien disposé ; mais néanmoins j'aimerais mieux mourir, et m'abandonner à la miséricorde de Dieu, que d'augmenter de jour en jour le nombre de mes imperfections*. Ainsi le révérend Père de Condren , second général de l'Oratoire de Jésus, qui est mort en odeur de sainteté, se réjouissait à la mort , et disait : Il est temps que le péché trouve sa fin en moi; Tempus est ut finem accipiat peccatum. Et si les justes gémissent , soupirent, pleurent , se déplaisent de vivre , font pénitence des petits péchés qui leur échappent par faiblesse, et de fragilité humaine, que doivent faire les autres pour des péchés mortels , énormes et horribles , qu'ils commettent de propos délibéré et en très-grand nombre?

VII. C'est le troisième état de pénitence où les pécheurs doivent entrer; à moins que d'être damnés et malheureux éternellement.

Pour en connaître l'importance et la nécessité et en être pleinement convaincu par la quatrième voie proposée, nous pouvons consulter l'Ecriture, les Pères, les Conciles, la.raison et les exemples des saints.

Quatrième point. — VIL L'Ecriture l'appelle conversion. Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dit le prophète Joël (2, 12). Et au Psaume septième : Si vous ne vous convertissez, Dieu décochera ses flèches contre vous : Nisiconversi fueritis, qladiumsuum vibrabit, arcum suum tetendit ; parce que la pénitence est une chimie spirituelle, qui ne change pas les métaux, mais les hommes. Voyez que de fourneaux , que d'alambics, que de soufflets , que de feux il faut en la chimie; et ce n'est que pour changer l'étain en argent, le cuivre ou autre métal en or? Et pour réformer les hommes, pour les rendre de vicieux, vertueux; de charnels, spirituels ; de terrestres, célestes; de brutaux, angéliques et divins; pensez-vous qu'on le puisse faire sans effort, sans peine, sans travail, sans ferveur, sans mortification, sans assiduité et persévérance es exercices laborieux de la pénitence?

VIII. Saint Augustin, Tertullien et les autres Pères anciens, parlant de la pénitence, disent que c'est une seconde planche après le naufrage : parce que celui qui a fait débris de son salut par un pé-

1 Quid tantoperè vitam desideramus in quâ quanto plus vivimus, tanlb ampliùs peccamus ; quanto vita longior, tantô culpa numerosior : vivere erubesco, quianihil proficio ; mori timeo, quia non sum paralus. Mori tamen malo et Dei me misericordiae committere , quàm novis peccatis vetera cumulare.

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ché mortel après le baptême, n'a point d'autre voie d'éviter la damnation et arriver à bon port, que celle de la pénitence. Voyez un marinier qui a brisé contre un écueil , et qui est tombé en la mer, que de peine il a de gagner une planche, de s'y agraffer, de la bien embrasser! Que de flots et de vagues la lui disputent! Que de fois il court risque d'en être détaché et de couler à fond 1 Que de gorgées d'eau salée il avale, que de coups de vent il essuie, que de monstres marins il voit et appréhende ! Et ce n'est que pour éviter une mort qui passe en un quart d'heure. Et pour éviter la mort éternelle, la mort qui ne finit jamais, nous refuserons d'accepter un peu de peine, nous appréhenderons de découvrir nos péchés, de restituer le bien mal acquis, de jeûner et faire des aumônes, de nous priver des compagnies et divertissements du monde, et de pratiquer les saints exercices d'une véritable pénitence?

IX. Le concile de Trente dit (Sess. 14, c. 2) qu'elle est un second baptême, mais baptême pénible et laborieux. C'est un second baptême, parce qu'étant parfaite de tout point et accomplie en toutes ses parties, elle nous remet en l'état où nous étions après le baptême, elle nous fait recouvrer les biens que nous avions perdus par le péché; mais baptême laborieux, parce que nous devons être punis d'avoir perdu si légèrement et si imprudemment des grâces si excellentes, si précieuses et si divines.

X. En recevant le baptême, vous vous étiez donné à Dieu , vous lui aviez promis honneur et obéissance, vous aviez fait alliance avec lui , vous lui aviez prêté serment de fidélité, vous étiez devenu enfant du Père éternel par adoption, son favori et bien-aimé, héritier de tous ses biens. Vous étiez frère du Sauveur, membre vivant de son corps. Vous étiez le temple et le sanctuaire du Saint-Esprit, le trône de la sainte Trinité. Et autant de fois que je dis, vous étiez, autant de fois la douleur et larepentance vous devraient transporter le cœur. Car en commettant le péché, vous avez fait un naufrage déplorable de toutes ces belles qualités par une sotte passion. Par affection à une chétive créature , vous avez tourné le dos à votre Dieu, rompu les promesses que vous lui aviez faites, violé l'alliance contractée , faussé le serment que vous lui aviez prêté. Vous avez renoncé à la grâce et amitié du Père , à sa filiation adoptive, au droit que vous aviez à son héritage. Vous avez foulé aux pieds le Fils de Dieu, corrompu un membre de son corps, souillé le sang du Testament , contristé le Saint-Esprit et profané son sanctuaire. Vous l'avez chassé de votre cœur qui était son temple, pour y recevoir les idoles des vanités et des voluptés passagères. Vous avez souillé le trône de la sainte Trinité, vous vous êtes livré à son ennemi. N'est-ce pas la raison que vous portiez la peine de votre folie, de votre déloyauté et perfidie?

XI. Ecoutez comme ont fait ceux qui étaient véritablement convertis, et qui n'avaient pas commis de si grands péchés ni en si grand nombre que vous ; mais qui avaient plus de lumières que vous, pour connaître la malice et l'horreur du péché.

Sainte Théodore , demoiselle d'Alexandrie , vivait en grande sainteté et en très-bonne intelligence avec son mari. C'était comme deux charbons ardents, qui s'entréchauffaient et s'enflammaient

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l'un l'autre en l'amour de Dieu. Une de ces infâmes vieilles qui gagnent leur vie temporelle et la mort éternelle à débaucher le sexe, fit tant par ses cajoleries, ses importunités, ses piperies et maléfices, qu'elle la porta à consentir à un péché d'adultère. Elle ne l'eut pas si tôt commis, que chargée de confusion et outrée de douleur, elle en voulut faire pénitence le reste de sa vie. Mais quelle pénitence ! Pénitence si prodigieuse, si étrange et si extraordinaire, qu'elle serait blâmable sans un mouvement particulier, et une permission très-évidente et très-assurée du Saint-Esprit. Elle se déguise en homme , va frapper à la porte d'un monastère à six lieues de la ville, demande avec grande instance d'y être reçue. L'abbé pensant que c'était un homme, pour éprouver sa constance, la fait demeurer à la porte toute la nuit, exposée aux injures du temps, sans lui donner le couvert. Le lendemain , voyant sa persévérance , il le reçoit (parlons d'elle comme d'un homme, puisqu'elle en a l'habit , l'apparence et le courage). Il est reçu à condition qu'il serait soumis et obéissant à tous les religieux*; qu'il ferait le jardin, le pain et autres choses laborieuses tant dedans que dehors le monastère; sans être dispensé des jeûnes, veilles et autres austérités delareligion.il s'en acquitte très-dignement, et paraît entre les religieux, par l'exemple de ses vertus, comme le soleil entre les astres. Il ne se contente pas des pénitences et mortifications ordinaires, il en ajoute d'autres plus rigoureuses; comme dépasser trois ou quatre jours sans boire ni manger, pour punir son corps de la lâcheté qu'il lui avait fait faire. Le diable, envieux de sa sainteté, lui suscite une furieuse tempête. Une fille débauchée se trouvant enceinte, et étant interrogée de qui était l'enfant, répondit que c'était du moine Théodore , qui avait fait mal avec elle, en l'étable du monastère de Nonne, où il était allé par le commandement de son abbé. On porte l'enfant au couvent, Théodore ne se veut point justifier de cette calomnie, afin d'avoir sujet d'être humilié, et de souffrir un outrage et confusion si sensible. Il est chassé du monastère, et condamné à garder l'enfant en une cabane là auprès, et le nourrir du travail de ses mains.

Au bout de sept ans l'abbé voyant qu'il avait suffisamment expié sa faute par une si rude pénitence , le fit rentrer dans le monastère, à la charge néanmoins qu'il demeurerait toujours en sa cellule, sans autre conversation que de cet enfant qu'il avait élevé. Il commandait de temps en temps à quelque religieux de les épier, et d'entendre les propos que Théodore tenait à l'enfant. Il entendit un jour qu'il lui disait : Mon fils, voici la fin de ma vie qui s'approche , je te recommande à celui qui , demeurant au ciel , est Père de tous les orphelins, et en la terre à celui qui sera l'abbé de ce monastère. Ne recherche point d'être honoré des hommes, mais de Dieu seul, et crois qu'il n'y a point de meilleur moyen pour y parvenir, que d'être déshonoré du monde, et d'y endurer toute sorte d'affronts et de calomnies. Evite le trop dormir, sois modéré en ton vivre et en tes habits , sans y rechercher de la délicatesse, sois assidu à l'oraison, et au service divin, jour et nuit; n'accuse point ton prochain , ne te moque jamais des fautes d'autrui, prie pour les pécheurs, visite les malades, sers et honore tous les religieux

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comme tes maîtres , pleure souvent, afin que tu sois consolé; au temps de la tentation , aie recours à l'oraison, et demande la victoire à Notre Seigneur. Ayant tenu ces propos, cette bénite âme se détacha de son corps, et fut portée au ciel par le ministère des anges. Et les religieux ayant reconnu que c'était une femme, et admirant l'humilité, la patience et les autres vertus qu'elle avait pratiquées si longtemps; enterrèrent honorablement son saint corps. Voilà une vraie pénitence , non pas la nôtres nous voudrions faire pénitence sans avoir de la peine. C'est comme qui voudrait être libéral sans rien donner; patient sans rien endurer ; humble sans être abaissé ; être vertueux, c'est-à-dire, avoir la vertu sans la vertu même; n'est-ce pas se moquer ? Vous me direz : C'était une femme 1

Eh bien ! voici des hommes , non des hommes de peu et de basse condition; mais des hommes illustres et de grande considération. Saint Bernard étant encore au monde, jeune gentilhomme, pour le punir d'une œillade inconsidérée qu'il avait jetée légèrement et en passant , sur une femme , se plongea dans une eau glacée , et y demeura si longtemps , qu'il fut en danger de sa vie.

Foulque , comte d'Anjou, qui vivait en l'an 1038, ayant faussé un serment qu'il avait fait à Héribert, comte du Mans , pour expier cette faute , se soumit volontairement à cette pénitence. Il fit un pèlerinage en Jérusalem : étant là , il se mit une corde au cou ; un de ses serviteurs le traîna par cette corde depuis le temple jusques au saint Sépulcre. Un autre de ses serviteurs Fallait frappant à coups de fouet, lesquels il recevait patiemment les épaules nues, à la vue de tout le monde, en disant : Mon Dieu, ayez pitié de moi; Seigneur, ayez compassion de ce pauvre parjure.

Godefroy, duc de Lorraine , fâché de ce que l'empereur lui avait ôté le duché, fit, par dépit, brûler la ville de Verdun ; et parce que l'église de Notre-Dame fut brûlée par cet incendie , il se soumit volontairement à la pénitence de la flagellation publique , et à porter lui-même comme un manœuvre, les matériaux pour rebâtir l'église (Baron., année 1047).

Conclusion. — Ces saints pénitents avaient bien ruminé, et digéré les paroles de saint Paul, qui nous devraient vivement toucher, si nous n'étions insensibles. Anciennement, dit-il, celui qui transgressait la loi de Moïse, ayant deux ou trois témoins qui déposaient contre lui , était condamné à mort sans rémission. Ne pensezvous pas que celui-là mérite de plus grands supplices, qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu , profané son sang précieux , et fait injure à son Esprit divin'? C'est des chrétiens qui offensent Dieu après le baptême, que s'entendent ces paroles, dit saint Chrysostome. Et quel supplice auront-ils plus grand que la mort temporelle, sans doute la mort éternelle? Alors ils feront pénitence, puisqu'ils ne la veulent pas faire à présent. Pénitence très-austère et rigoureuse , mais inutile et infructueuse.

* Irritam quis faciens legem Moysi , sine ullâ miseratione , duabus vel tribus testibus , moritur; quanto magis putatis détériora mereri supplicia, qui Filium Dei conculcaverit et sanguinem Testamenti pollutum duxerit (Heb. 40,28).

■ De l'essence et nature de la vertu de pénitence. 83

En la pénitence on considère le grand mal qu'on a commis, la perte qu'on a faite, le supplice qu'on a mérité; on a du regret, on gémit, on soupire, on s'afflige, on répand des larmes, et on fait tout cela en enfer, mais inutilement et sans mérite. Les réprouvés s'éveilleront, dit le prophète Daniel, ils ouvriront les yeux, ils verront à jamais, connaîtront évidemment, mais trop tard, leur aveuglement, leur stupidité, leurs folies, l'opprobre, la confusion, les punitions qu'ils ont méritées, ils se repentiront d'une repentance enragée et forcenée contre eux-mêmes : Evigilabunt in op~ probrium ut videant semper (Dan. 12, 2). Us gémiront et s'affligeront, dit le Sage : il y aura des pleurs pour la perte qu'on aura faite, des grincements de dents à cause des tourments qu'on endurera. Un ecclésiastique exorcisant une possédée de Loudun, commanda un jour au diable de faire voir aux assistants une petite partie de la tristesse qu'on a en enfer. La possédée montra une contenance si désolée et si mélancolique , qu'elle fit horreur à tous les assistants , et leur jeta dans l'esprit une très-grande tristesse , et elle répandit des larmes grosses comme des noisettes : Ibi erit fletus et stridor dentium, là il y aura des pleurs et des grincements de dents. J'ai vu autrefois un homme qui n'avait pas commis de grands crimes, et qui , étant au lit de la mort , eut tant d'horreur de ses péchés , et si grande appréhension des jugements de Dieu, que de détresse il s'arracha quatre dents jusques aux racines, sans y appliquer les mains, mais seulement à force de les grincer. Ne vaut-il pas mieux faire pénitence pendant cette vie? Elle sera plus courte, plus douce, plus salutaire. La pénitence de cette vie n'est que pour quelques années; celle de l'autre vie est pour des siècles entiers ; celle-là est pour le temps qui passe en moins de rien, qui s'écoule insensiblement, dont les parties succèdent l'une à l'autre, qui finit et ne retourne plus : la pénitence de l'autre vie est pour l'éternité, qui est fixe, stable, immuable, qui n'a ni pause, ni repos , ni relâche, ni fin, ni interruption.

Il est bien plus aisé de jeûner faisant un repas par jour, que d'avoir besoin d'une miette de pain , et d'une goutte d'eau , comme le mauvais riche : il est plus aisé de coucher sur la dure, que d'être couché sur des brasiers : de porter le cilice ou la haire , que d'être revêtu de flammes: de se retirer des compagnies mondaines, des assemblées des garçons et des filles, que d'être pour jamais entre les mains des bourreaux : plus aisé enfin de se priver par esprit de pénitence des cabarets, danses et autres divertissements sensuels , que d'être condamné à des géhennes actuelles. Au commencement la pénitence vous semblera insupportable : avec succession de temps , quand vous y serez accoutumé, vous ne la trouverez plus si rude , un peu après vous la sentirez légère , un peu après vous ne la sentirez quasi plus : enfin, elle vous semblera presque douce et agréable : Importabile tibi aliquid videbitur; processu temporis si assuescas, judicabis non adeô grave , paulô post et levé senties post etiam delectabit (Bern.) Mais en enfer, l'âme ne s'accoutume point à la douleur, l'esprit ne s'apprivoise point à la tristesse, le corps ne s'endurcit pas aux supplices : on est aussi douillet , sensible, et impatient, après dix mille ans, qu'au commencement. Et

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si c'est en purgatoire qu'on fasse pénitence pour ne l'avoir pas faite en ce monde, saint Bernard nous assure qu'on paie là-bas au centuple les intérêts et arrérages de ce qu'on a négligé dans le monde : Mie centupliciter quse fuerint hîc neglecta solvuntur. Outre que la pénitence que vous faites en purgatoire, n'est que satisfactoire, elle diminue vos peines, mais elle n'augmente pas vos mérites. Celle que vous faites en ce monde , en état de grâce , est satisfactoire et méritoire tout ensemble; elle acquitte vos dettes, et vous acquiert de grandes récompenses. C'est une diminution ou une entière absolution des peines dues à vos péchés, c'est un accroissement de grâce en ce monde , et une -augmentation de gloire en l'autre vie. Amen.

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