‹ Le missionaire de l'oratoireChapitre 15 sur 85 · DES MARQUES ET PROPRIÉTÉS DE LA VRAIE PÉNITENCE · texte numérisé non relu

DES MARQUES ET PROPRIÉTÉS DE LA VRAIE PÉNITENCE

Convertimini ad me in.toto corde vestro*

Convertissez-vous à moi de tout votre cœur. (Jokl. 2.)

Ce sont les douces semonces que Dieu fait aux âmes pécheresses, par un excès de miséricorde, pour les invitera obtenir grâce et abolition de leurs crimes, par la pratique de la pénitence. En ces mêmes paroles, il nous exprime les marques et propriétés de la vraie pénitence, afin que nous la puissions reconnaître et distinguer de la fausse. En premier lieu, elle fait un changement en nous, convertimini. En second lieu, elle change notre cœur : Convertimini in corde vestro. En troisième lieu , elle change tout notre cœur, in toto corde vestro.

Si la vraie pénitence nous remet en grâce et amitié avec Dieu , c'est vous qui nous procurez cette faveur incomparable , ô sainte Vierge ! L'Eglise vous nomme tous les jours en ses dévotions publiques , une arche d'alliance , d'autant que , par vos prières , vous obtenez aux vrais pénitents leur réconciliation et leur paix avec votre Fils : comme vous avez moyenne l'alliance de la nature humaine avec le Verbe divin, par le favorable consentement que vous donnâtes aux semonces de l'ange, quand il vous salua par ces paroles : Ave, Maria, etc.

1DEA SERMONIS

Exordium . — I . Hominis conditio est melior quàm bruti et angeli , quia brutum non resurgit post mortem. — II. Nec angélus post casum, sicut hoino.

I. Puncïum. — III. Convertimini, pœnitentiam esse mutationem. Probatur. 1. Scripturâ. IV. 2. Patribus. — V. 3. Conciliis. — VI. 4. Rationibus.

II. Punctu'm. — VII. Pœnitentia convertit cor : circâ hoc notantur à S. Gregorio duo errores. 1. — VIII. 2.

III. Pukctum. — IX. Convertit totum cor. — X. Quoad amorem. — XI. Quoad objectum amoris. — XII. Quoad tempus , nempè ut pro semper couvertamur.

Conclusio. — Ex diotis patet plerasque confessiones esse invalidas.

Exorde. — Comme il a plu au Créateur de faire voir sa toutepuissance et sa sagesse infinie, en la production de l'homme, en

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ce qu'il l'a fait un composé, un ramas, et un assemblage de deux parties très-différentes , de l'âme et du corps , l'une de la nature des anges, l'autre de la catégorie des animaux, l'une toute spirituelle et céleste : Igneus est Mi vigor, et cœlestis origo : l'autre tout matériel et terrestre : Terra es , et in terram ibis. Ainsi il a plu au même Dieu dé montrer, en ce même ouvrage , les richesses de sa bonté , en ce qu'il a avantagé l'homme de deux admirables prérogatives , qui rendent sa condition beaucoup plus heureuse que celle des bêtes , et plus souhaitable que celle des anges. La première est en son corps à cause de la noblesse et dignité de son âme; l'autre est en son âme , à cause de la faiblesse et fragilité du corps.

I. Le premier privilège qui rend sa condition meilleure que celle des bêtes, c'est que le corps des autres animaux étant joint à une âme qui meurt et qui périt avec lui , quand il est une fois dissout par la mort, il ne ressuscite jamais. Le corps de l'homme étant uni et marié à une âme douée d'immortalité , quand elle fait divorce avec lui , il retient toujours le droit, l'espérance et la prétention d'être réuni à sa chère moitié , au jour de la résurrection. Ce qui fut enseigné à Job , dit saint Augustin et saint Grégoire : quand Dieu voulut récompenser la patience et la fidélité que Job avait témoignées en ses afflictions, il lui rendit au double tout ce qu'il avait perdu ; au lieu de sept mille ouailles, de trois mille chameaux, de cinq cent paires de bœufs , qui lui étaient morts , Dieu lui rendit quatorze mille ouailles , six mille chameaux, et mille paires de bœufs. Mais au lieu de dix enfants qui lui étaient morts , il ne lui en rendit pas vingt , il ne lui en rendit que dix. C'est que les animaux qu'il avait perdus étaient entièrement morts, il ne les devait jamais recouvrer; mais les dix enfants qui étaient décédés n'étaient pas perdus sans ressource ; il les devait revoir et recevoir en la résurrection générale.

II. L'autre privilège qui rend la condition de l'homme plus avantageuse que celle de l'ange : c'est que l'ange étant une fois tombé dans l'abîme du péché, il ne s'en relève jamais; parce qu'il s'attache opiniâtrement, et inséparablement à l'objet qu'il a une fois choisi dans la première inclination et affection de son cœur : de là vient, dit saint Augustin, que Moïse écrivant la création du monde, a passé sous silence la production des anges, parce que s'il eut été obligé de parler de leur péché et de leur chute , c'eût été un mauvais exemple aux Juifs, de voir que les premières créatures de Dieu, si nobles, si excellentes et si relevées, auraient offensé le Créateur sans vouloir jamais s'en repentir, et sans espérance de miséricorde. Mais la volonté de l'homme étant changeante, flexible et ambulatoire, quelques péchés qu'il commette, pour grands et énormes qu'ils soient, tant qu'il est en cette vie, il en peut obtenir pardon par une vraie pénitence. Je dis par une vraie pénitence : parce que plusieurs font pénitence , ou paraissent la faire , qui n'en obtiennent point la grâce, leur pénitence n'étant pas vraie ni sincère, mais fausse, trompeuse, plâtrée et dissimulée. Le prophète Joël nous exprime en peu de paroles les marques, qualités et conditions de la vraie pénitence : Convertimini ad me.

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Premier point. — III. La première propriété de la vraie pénitence, c'est qu'elle nous change et nous convertit : Converti mini. C'est une admirable métamorphose , une divine alchimie, qui ne transforme pas les métaux, mais les âmes; elle ne change pas l'étain en argent, le cuivre en or, mais les hommes en des anges : de vicieux, de charnels, terrestres et brutaux qu'ils étaient, elle les rend vertueux, spirituels , célestes et divins. Saint Paul appelle celui qui est converti, un homme nouveau, une nouvelle créature : Induite novum hominem (Eph. 4, 24), et il dit, qu'en la pénitence nous sommes comme refondus, réformés, renouvelés , parce que nous nous dépouillons du vieil Adam, pour nous revêtir du nouveau qui est Jésus-Christ.

IV. Et saint Ambroise décrivant les actes d'un vrai pénitent, dit qu'il doit mourir au monde , à la vie profane et séculière , aux usages , aux maximes , aux coutumes et aux vanités du monde ; il doit renoncer à soi-même, à ses humeurs, à ses caprices, à son opiniâtreté, à ses mauvaises habitudes , à ses inclinations vicieuses, à ses débauches , et être tout changé comme du noir au blanc , des ténèbres à la lumière : Seipsum homo abneget et totus mutetur (Amb., de Pœnit., c. 10), en sorte qu'on puisse dire : Quantum mutatus ab Mo? Et saint Cbrysostome a très-bien remarqué que les Ninivites faisant pénitence à la prédication deJonas, ce que Dieu regarda en eux de bon œil avec plus d'agrément, et ce qui l'obligea à leur pardonner, c'est qu'ils quittèrent leur mauvaise vie , et la ville fut tout autre qu'elle n'était auparavant : Vidit Deus jura, conversi suni de via sua malâ , etmisertus est (Jon. 3, 10.)

V. Et le Concile de Trente déclare que la vraie repentance contient un retranchement de tout péché , une résolution et un commencement d'une vie nouvelle1. Vous allez à confesse le jour de Pâques , vous dites : Je m'accuse d'avoir fait la débauche tout le carnaval, de n'avoir point jeûné le carême, d'avoir retenu le salaire des artisans , de n'avoir point salué mon ennemi qui est mon proche parent; mais je me propose de mieux faire. Votre confesseur sera bien facile, s'il vous absout sur-le-champ , sans juger si vous êtes véritablement changé et intérieurement converti. Le Concile dit qu'il faut le propos, et le commencement d'une vie nouvelle. Vous vous résolvez de mieux faire, c'est le propos, et non pas le commencement. Pour avoir le commencement, il faut vouloir jeûner, payer vos dettes, et saluer vos ennemis : Ubi emendatio nulla , ibipœnitentia vana , dit Tertullien (lib. de Pœnitentiâ , c. 2); où il n'y a point de changement de cœur, point de correction véritable , la pénitence est vaine et frivole , la confession nulle , la communion inutile et les sacrements sacrilèges.

VI. La raison en est claire et évidente à celui qui a tant soit peu d'intelligence en la théologie. Voilà un jeune homme indévot , jureur, arrogant, désobéissant à père et mère, querelleux, impudique, médisant, un ivrogne et un persécuteur de veuves. Si je

* Déclarât sancta Synodus contritioneiu hanc non solùm cessationem à peccalo, et vitae novae propositum et inchoationera , sed veteris etiam odium continere (Gonc. Trid., sess. 14., c. 4)

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vous disais après Pâques : ce jeune homme sera dévot, retenu à jurer, humble, obéissant, patient, chaste, sobre, charitable : vous diriez , ce sera un beau changement; hœc mutatio deœterse excelsi. Tenez pour tout assuré que sa confession de Pâques aura et nulle, si ce changement ne s'est fait en son cœur selon la maxime de Tertullien : Ubi ernendatio nulla ibi pœnitentia vana. C'est un article de foi déclaré par les Conciles , que tous les sacrements de la loi nouvelle confèrent la grâce sanctifiante à ceux qui les reçoivent dignement ; c'est une doctrine constante et avérée de tous lés Docteurs, que la grâce sanctifiante est toujours accompagnée des sept dons et des fruits du Saint-Esprit, des vertus infuses et des habitudes surnaturelles. Si donc la confession de ce jeune homme est bonne, il recevra la grâce de Dieu ; s'il reçoit la grâce de Dieu, il recevra les dons de sapience,de conseil,* de force, de piété, de crainte de Dieu, les habitudes de la foi, l'espérance, la charité, l'humilité, etc., et par conséquent il sera humble, sobre, chaste et orné de toutes les autres vertus.

Deuxième point. — VII. Il y a bien plus , nous ne recevons pas seulement en la justification les dons du Saint-Esprit, et les habitudes de toutes les vertus, mais le Saint-Esprit même; il entre en notre cœur, il en fait son sanctuaire, il y demeure comme en son temple. Qui ne voit qu'il se doit faire un étrange changement en un logis habité par un hôte si différent, et si contraire au précédent ? Hier, étant en état de péché vous étiez la retraite des démons qui sont esprits immondes, malins, orgueilleux, cruels, et envieux. C'est le Sauveur qui le dit : Ingressi habitant ibi. Aujourd'hui étant en état de grâce, vous êtes le domicile et la demeure du Saint-Esprit, qui est un esprit de pureté, de douceur, de bonté. C'est saint Paul qui le dit aux Romains : La charité de Dieu , ditil, répandue en nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné.

Cette parole, en nos cœurs, marque la seconde condition de la vraie pénitence , et nous enseigne que c'est le cœur qui doit être premièrement et principalement changé; c'est le cœur que Dieu demande toujours , quand il parle de notre conversion : Convertissez-vous à moi de tout votre cœur; déchirez vos cœurs et non vos vêtements, dit-il , par Je prophète Joël, et par le Psalmiste : Mon Dieu, vous ne mépriserez point un cœur contrit et humilié (Ps. 50). Et par Ezéchiel (18, 31); Faites-vous un esprit nouveau, et un cœur nouveau : Facite vobis spiritum novum , et cor novum ; un esprit nouveau, c'est-à-dire, des pensées, des sentiments, des opinions; un cœur nouveau, c'est-à-dire, des volontés, affections et des desseins tout autres qu'auparavant. Vous estimiez beaucoup les grandeurs du monde, les richesses de la terre, les délices de la chair; après votre conversion, vous n'en faites point d'état, vous n'estimez point heureux ceux qui en jouissent, s'ils ne sont gens de bien et vertueux. Auparavant vous aimiez les compagnies mondaines, les assemblées de garçons et de filles, les jeux, les danses, les cabarets et autres divertissements; après votre conversion, vous en êtes dégoûté, vous aimez l'église, l'office divin, les sermons,

88 Sermon VIII.

la retraite, le travail en votre maison; voilà ce que c'est que de se faire un esprit nouveau et un cœur nouveau.

VIII. Sur quoi saint Grégoire nous avertit de deux erreurs, où nous pouvons tomber en un sujet de si grande importance; il met le premier en son Pastoral, disant : Sœpè sibi de semet ipsâ mentitur, fitgue ut aliud intimis intentio supprimât , et aliud tractantis anime superficies cogitationis ostendat (Part. l,cap. 9). Nous prenons souvent le change, et sommes si adroits à tromper que nous nous trompons nous-mêmes : nous prenons les pensées de notre esprit, pour des dispositions de notre cœur; les idées de notre imagination, pour des affections de la volonté; vous trouverez quelquefois des Allés à qui le confesseur dira : Vous êtes-vous préparée pour vous confesser? Oui, mon père, j'ai fait l'acte de contrition. Et comme ont-elles fait? Elles ont lu dans un livre, Acte de contrition : Mon Dieu, je me repens de tout mon cœur d'avoir commis le péché, parce qu'il vous déplaît. Je suis bien fâchée de vous avoir offensé, parce que vous êtes infiniment bon. Et parce qu'elles ont dit ces paroles ou autres semblables en leur esprit, ou débouche, elles pensent avoir fait un acte de contrition. Ces paroles ne sont pas mauvaises : c'est bien fait de les dire , pourvu que vous ne mentiez pas. Mais de croire que vous avez fait un acte de contrition, pour les avoir seulement dites ou de bouche ou en votre esprit, c'est une grande simplicité et une erreur trèspernicieuse : la contrition n'est pas en la bouche, ni en l'esprit, ni en l'imagination, mais en la volonté. Dieu ne demande pas que vous disiez que vous êtes fâché de l'avoir offensé ; mais il veut que vous le soyez effectivement. Le docte Grenade , en son Mémorial, traitant de la confession, met de semblables paroles et encore plus belles , mais il n'y met pas pour titre : Acte de contrition; ce qui tromperait les simples, il met plutôt : Oraison pour demander à Dieu la contrition, ou pour se disposer à la contrition. Un homme qui conserve l'animosité dans son cœur, ou qui ne restitue point le bien mal acquis , pourrait dire cent fois : Mon Dieu , je suis marri de vous avoir offensé , et il n'aurait pas un grain de vraie repentance. A quoi connait-on s'il en a? aux effets: la langue n'est pas le truchement infaillible du cœur, mais de l'esprit; les paroles ne sont pas ordinairement les interprètes de la volonté, mais delà pensée; le truchement du cœur, c'est la main; les interprètes de la volonté , ce sont les œuvres. Si vous rendez le bien d'autrui, si vous quittez ce procès injuste, si vous sortez de l'occasion du péché, vous montrez probablement que votre cœur est changé. Mais si vous vous contentez de paroles ou d'imaginations , on dira de vous que vous donnez à Dieu le mouvement des lèvres; mais que l'affection du cœur est bien éloignée de lui : Dileœerunt eum in ore suo; cor autem eorum non erat rectum cum eo (Ps. 77).

IX. D'autres fois vous changez de vie , et si votre cœur n'est pas changé pour cela, ce sont les affaires et les événements. Le changement est fait autour de vous , et non en vous : si ceux qui sont là passaient ici , je les aurais à la droite , au lieu que je les ai à gauche; ils auraient changé de place , mais je n'aurais pas changé de posture. Vous étiez autrefois un pilier d'académie et de cabaret,

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vous vous ruiniez de biens , de santé, et de réputation par vos dissolutions ; vous êtes tombé en pauvreté , vous ne jouez plus, vous n'allez plus au cabaret, parce que vous n'avez pas de quoi fournir aux frais : c'est votre bourse qui est changée , non pas peut-être votre cœur. Vous étiez un tyran, un tigre, un léopard en la paroisse, par un peu de pouvoir que la faveur vous y donnait ; une heureuse disgrâce vous arrive , vous ne faites plus mal à personne, vous êtes humilié et ravalé; c'est votre fortune qui est changée, et non pas votre cœur. Belle comparaison de saint Grégoire : Ssepè à cursu spumentes equos , non prxsidentis dea fera, sed campi terminus coercet; Voilà un jeune homme qui n'entend rien au manège , il est monté sur un cheval fort en bouche , qui l'emporte le grand galop, sans qu'il le puisse retenir ni détourner tant soit peu ; il trouve une muraille ou un fossé , et il s'arrête tout court : ce jeune homme n'aurait-il pas bonne grâce de se vanter et dire : N'est-ce pas à moi à monter un cheval? Voyez , je l'ai arrêté au milieu de sa course? Votre corps était comme un cheval indompté : il vous emportait à bride abattue aux mauvaises compagnies , aux lieux infâmes, d'excès et de débauche ; il vous arrive une bonne maladie qui vous arrête au lit , et vous y attache les années entières; pouvez-vous dire sans mentir, que c'est la bonne volonté, non pas l'impossibilité qui vous a retiré du vice. Vous venez à confesse à Noël , votre confesseur vous dit : Combien y a-t-il de temps que vous avez été confessé? Il y a un an. Pourquoi ne vous confessâtes-vous pas à Pâques passé? C'est que j'entretenais une fille, je me voulais battre en duel, je me voulais parjurer en justice pour gagner mon procès, et je n'ai pas voulu communier avec cette volonté? Vous avez fort bien fait de vous abstenir de la communion en cet état; mais c'est peut-être l'événement, ce;te fille, ce procès qui est changé , non pas votre cœur. Vous repentez-vous de l'avoir fait , si Dieu ne voit votre cœur eu disposition, que si c'était à refaire, vous aimeriez mieux mourir que de faire mal avec cette fille; être estimé lâche , que de vous battre en duel ; perdre votre procès que de vous parjurer. Je ne sais quelle confession vous faites, votre main et votre langue cessent bien de commettre le péché , mais peut-être que votre cœur ne cesse pas de l'aimer : et si Dieu n'a le cœur, il ne fait pas grand état de tout le reste; il aime tant ce cœur, qu'il le veut tout avoir, c'est ma dernière partie.

Troisième point. — X. Il dit par son Prophète : Convertissez vous à moi de tout votre cœur; et par Moïse au Deutéronome : Quand vous chercherez le Seigneur, vous le trouverez infailliblement, pourvu que vous le cherchiez de tout votre cœur, et avec toute l'amertume et l'affliction de votre âme : Cum qusesieris ûominum Deum tuum, invenies eum; si tamen toto corde quœsieris eum et totâ tribulatione animx tuœ (Deut. 4). Il ne demande pas tout votre argent, mais seulement une partie en aumône; ni tous les fruits de vos héritages, mais seulement une partie en dîmes; mais il veut avoir tout votre cœur sans réserve, sans restriction, sans partage : tout quant à l'amour, tout quant à l'objet, tout quant au temps , et pour toujours.

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XL Quant à l'amour : il est de l'amour comme du cœur, s'il est tant soit peu divisé , il se meurt : divisum est cor eorum, cita interibunt. La philosophie nous enseigne que nous partageons quelquefois notre cœur entre deux objets tout contraires : nous aimons une chose absolument, et nous aimons son contraire hypothétiquement. Un marchand qui est sur mer en péril du naufrage, dans une horrible tempête , aime ses marchandises , et est content d'en être privé , et de les jeter dans la mer; il aime la possession absolument parlant, il en aime la privation hypothétiquement; supposé qu'il soit nécessaire pour soulager le vaisseau , et pour sauver sa vie. Dieu ne fait pas grand état de votre conversion , si vous ne quittez le péché, que comme ce marchand jette ses denrées en la mer à regret, à contre cœur, par contrainte, par esprit d'esclave et de forçat ; en un mot, il ne veut pas que vous lui donniez votre cœur, comme vous donnez votre argent à un voleur au milieu d'un bois : Tenez , lui dites-vous , voilà ma bourse ; je vous la donne de bon cœur, ne me tuez pas; mais vous dites en vous-même : Si nous n'étions pas ici , si je pouvais gagner au pied , et m'écbapper ou me défendre, si vous n'aviez ni fusil, ni épée, ni pistolet, je me garderais bien de vous la donner. Tenez, voilà mon cœur : mais si je n'étais pas mortel , si je devais toujours vivre en ce monde, si vous n'aviez ni enfer ni justice , je ne me soucierais guère de vous, ni de vos commandements. Allez, n'avez-vous point de honte de traiter avec votre Dieu, comme vous feriez avec un voleur? Il veut tout le cœur, et quant à l'amour et quant à l'objet, il veut que vous quittiez les péchés pour l'amour de lui , et que vous les quittez tous , non deux , trois ou quatre , mais tous sans exception.

XL Au premier livre des Rois, chap. 7, les Israélites ayant offensé Dieu par leur idolâtrie et autres crimes, et Dieu déchargeant sa colère sur eux, par la main des Philistins, qui leur faisaient une cruelle guerre , pour remédier à ce mal , le prophète Samuel les assemble, il leur remontre leur ingratitude et leurs péchés, avec tant de zèle et de bon succès, qu'étant touchés de componction, ils se convertissent sur-le-champ, ils confessent leurs péchés, ils jeûnent; et pour montrer la sincérité de leur conversion , ils répandent de l'eau devant Dieu , protestant par cette cérémonie, qu'ils répandaient aussi leur cœur en sa présence; et Samuel exerça sur eux, de la part de Dieu , l'office de juge. Voilà la vraie image d'une parfaite pénitence : le confesseur est établi de Dieu pour vous y juger, comme fit Samuel , qui signifie : Positus à Deo : vous devez dire peccavi, vous devez déclarer votre péché, vous devez jeûner, ou faire quelque autre mortification ; mais le point principal, c'est que vous répandiez votre cœur comme de l'eau devant Dieu : Effunde sicat aquam cor tuum antè conspectum Domini; comme de l'eau , non pas comme de l'huile, du vin et de l'encre. Quand vous répandez de l'huile d'un vaisseau, si c'est du vin, l'odeur y en demeure, si c'est de l'encre, la couleur; mais quand vous répandez de l'eau, il n'y en reste rien du tout, ni de la substance , ni de l'odeur, ni de la couleur : Effunde sicut aquam. Vous ne voulez plus faire de mal à votre prochain , mais vous êtes bien aise

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qu'il lui en arrive : il y a encore quelque reste d'envie et de haine dans le vaisseau de votre cœur. Yous ne voulez plus faire mal avec cet homme , mais vous prenez plaisir à lui écrire , recevoir des lettres ou des recommandations de sa part , à le voir, être vue de lui .- votre vaisseau n'est pas bien encore vidé. Vous vous êtes reconcilié avec votre ennemi , mais vous faites le froid avec lui , vous ne lui parlez qu'entre les dents, vous ne le servez pas dans l'occasion, cela sent son inimitié; l'odeur en est encore dans le vaisseau. Vous avez renoncé à l'athéisme et à l'impiété, mais vous vous plaisez avec les libertins , vous vous mettez à rire quand on dit des paroles impies, vous sentez encore l'irréligion. Vous ne voulez plus jurer, mais vous voulez en faire semblant , vous dites pardi, morbleu, cela c'est la couleur et l'apparence du péché : Effunde sicut aquam. Si vous êtes bien converti, vous ne quitterez pas seulement le péché , mais vous aurez en horreur toutes les suites , tous les effets, les acheminements, les apanages , les apparences et les appartenances du péché.

Vous ne croiriez pas combien il importe à votre salut de vous dépouiller entièrement de toute affection mondaine, vous abandonner parfaitement et sans réserve à tous les desseins de Dieu sur vous, et comme le moindre attachement à quelque créature que ce soit , empêche votre parfaite conversion : Vas electionis est mihi iste , vous ne mettez point d'eau rose ni d'autre liqueur précieuse dans un vase, s'il n'est entièrement vidé. D'où vient que saint Paul qui avait été si grand ennemi et persécuteur de l'Eglise, fut fait un vaisseau de choix et d'élite dès le commencement de sa conversion; qu'il reçut la grâce de Dieu en si grande abondance : Ubi abundavit delictum , superabundavit et gratia ; et que ce jeune gentilhomme qui s'adressa au Fils de Dieu, et qui n'avait pas commis de grands péchés, perdit sa vocation et son salut. C'est que ce jeune homme avait encore de l'attachement à ses richesses, quoique justement acquises, il ne suivit pas le conseil du Sauveur, qui désirait qu'il s'en défît. Saint Paul se présenta comme un vaisseau vide, il ne retint aucune affection à quoi que ce fût, il s'exposa à tous les vouloirs et desseins du Fils de Dieu sur lui : Quid me vis facere : Faites comme lui, donnez- vous au Sauveur sans réserve et pour toujours.

XII. Effunde cor tuum sicut aquam. Il ne dit pas comme de l'argent, mais comme de l'eau. Quand on a répandu de l'argent on le recueille, on le remet en sa bourse ou au coffre ; quand on a répandu de l'eau , on ne pense jamais à la recueillir ni à la reprendre; on la foule aux pieds et on la met en oubli. Répandez le péché comme de l'eau, sans prétention, sans espérance, sans secrète intention de le reprendre après les fêtes, après le Carême , quand vous serez en santé. Une bonne marque pour connaître que vous n'avez pas dessein de le reprendre à l'avenir, c'est quand vous vous éloignez de l'occasion , quand vous vous mettez dans l'impossibilité de tomber. Les soldats d'Alexandre allant à la guerre , pour conquêter les provinces de l'Asie, brûlèrent leurs propres maisons ; ils montraient en cela la bonne volonté qu'ils avaient de bien combattre et de ne point retourner en leur pays. Si vous jetez au feu

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les lettres que cet homme vous a écrites et tout ce qu'il vous a donné ; si vous dites à votre père et à votre mère , que ce jeune homme vous tente; si vous résignez cet office, ce bénéfice, qui vous est une pierre d'achoppement , c'est marque que vous n'avez plus envie de retourner à votre vie déréglée. Mais s'il reste en votre cœur le moindre dessein pour l'avenir, votre conversion est simulée, inutile, infructueuse.

Conclusion. — Ces vérités montrent évidemment, ce me semble , combien est véritable ce qu'ont dit saint Ambroise (lib. 2 de Pœn., c. 10), et saint Pacien, évêque de Barcelone (Ep. 3) : qu'il n'est rien de si rare que la vraie pénitence, et qu'une grande partie de ces confessions , qui ne se font qu'à Noël et à Pâques, sont pénitences plâtrées, contrefaites , inutiles. Nous avons vu au commencement , que la vraie pénitence change son homme ; où est le changement qui s'est fait en vous? Etes-vous théologien scolastique? souvenez-vous de cette maxime qui est si souvent en votre bouche : Homo per absolutionem ex attrito fit contritus. Avezvous plus de contrition , votre cœur est-il plus touché , plus piqué de componction , plus échauffé en l'amour de Dieu , après l'absolution, qu'il n'était auparavant? Etes-vous en la théologie positive? souvenez-vous de cette parole de saint Paul : Toutes choses coopèrent en bien à ceux qui aiment Dieu : Etiam peccata, dit saint Augustin, parce que les péchés passés les rendent plus fervents en l'amour de Dieu , plus humains à ceux qui tombent , plus humbles et patients aux injures, plus charitables envers tout le monde. Etes-vous plus fervent , plus humble, plus doux , plus patient, plus charitable que vous n'étiez avant votre confession? Etes-vous cavalier, je vous dirai : A quoi connaît-on qu'une citadelle ou une ville a changé de garnison, de gouverneur, de souverain? qu'elle est maintenant au roi , au lieu qu'elle était à son ennemi ? n'est-ce pas à ce que les bourgeois, les canons, les munitions, sont maintenant pour le service du roi ; au litu qu'ils étaient auparavant pour le service de l'ennemi? Si vos yeux, vos oreilles et votre bouche, servent encore au péché et aux œuvres du diable, comme auparavant; aux œillades impudiques, aux jurements et aux médisances, pouvons-nous juger, que le diable en soit sorti et que le Saint-Esprit y soit entré avec ses dons et ses vertus infuses?

Etes-vous médecin, apothicaire, chirurgien? à quoi connaît-on qu'un médicament , un remède, ou qu'un onguent n'est pas bon à un malade? c'est si après avoir pris cette médecine , après avoir appliqué un onguent cinq ou six fois, on n'y voit point d'amendement, la maladie et la blessure sont toujours en même état. Etesvous philosophe , souvenez-vous de ces axiomes : l'opération est un apanage de l'être, celui qui est le même qu'il était , il fait le même qu'il faisait; l'habitude c'est une qualité qui rend les actions faciles1. On ne voit point de nouvelles productions en vous , comme peut-on croire qu'il y ait un être nouveau : Nova creatura. Vous

' Operari sequitur esse. Idem manens, idem semper facit ; idem habitus est qualitas tribuens facililatem operandi (Arist.).

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faites le même après Pâques que vous faisiez avant le Carême , ne doit-on pas dire que vous êtes encore le même que vous étiez devant Pâques? Vous n'avez pas plus de facilité aux actions de vertu que vous en aviez ci-devant ; ne doit-on pas conclure que vous n'en avez pas reçu les habitudes? Ne péchez donc pas si vous êtes sage , si vous commettez le péché , vous serez toujours trèsassuré d'avoir perdu la grâce de Dieu, et vous ne serez jamais assuré de l'avoir retrouvée. Votre péché est très- réel et trop véritable , votre conversion n'est possible , qu'imaginaire et en idée ; déflez-vous-en ; pour vous bien assurer, défiez-vous de votre intérieur, disposition , pénitence , pour bonne et parfaite qu'elle vous semble. Vous ne savez jamais si elle a les qualités , les conditions, et les degrés de douleur que Dieu demande : demandez-la tous les jours à Dieu, souvent avec humilité et ferveur; recourez à la sainte Vierge et aux saints, sollicitez-les avec importunité d'impétrer grâce pour vous; priez principalement les saints pénitents, comme les saints Pierre, Paul, Madeleine, Boniface, Pélagie, Marie Egyptienne; visitez les pauvres , pratiquez toutes les bonnes œuvres que vous pourrez selon votre condition , afin d'obtenir de Dieu une vraie conversion , dites-lui souvent comme le Prophète : Couverte me Domine , et ego convertar. Dites-lui avec l'Eglise : Deus innocentiœ restitutor et amator, dirige ad te tuorum corda servorum , ut in fide inveniantur stabiles et in opère efficaces. Grand Dieu ! vous êtes la pureté et la sainteté même, vous aimez uniquement les innocents et l'innocence; c'est à vous seul de la donner quand on ne l'a pas ; c'est à vous seul de la réparer quand on l'a perdue ; elle ne se répare que par la pénitence : Dirige ad te tuorum corda servorum; donnez-nous l'esprit d'une vraie pénitence, pénitence sincère et cordiale, un cœur qui aille droit à vous, qui ne soit point recourbé vers nous, réfléchi vers nos intérêts : Ut in fide inveniamur stabiles; que vos serviteurs soient fermes en la foi, qu'ils s'attachent inséparablement aux vérités qu'on leur prêche de votre part, qu'ils n'en soient jamais divertis par les piperiesde ceux qui leur veulent complaire : Et in opère efficaces ; que leur conversion ne soit trompeuse ni imaginaire, mais effective, véritable et féconde en bonnes œuvres. Par Jésus-Christ Notre Seigneur votre Fils , qui vit et règne avec vous et le Saint-Esprit en tous les siècles des siècles. Amen.

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