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LE PÉCHÉ NOUS EXPOSE A LA VÉRITÉ ET SÉVÉRITÉ DU JUGEMENT DE DIEU

Videbunt Filium Hominis venientem in nube, cura potestate magna, et majestate.

Alors ils verront le Fils de l'Homme qui viendra sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. (Matth. 24. Luc. 21.)

L'apôtre saint Paul voulant porter puissamment les fidèles de Corinthe à la fuite du péché , et à la pratique des solides vertus, leur remettait en mémoire cet article de foi, qui est une des premières notions du christianisme , qu'il nous faut tous quelque jour comparaître devant le tribunal du Fils de Dieu , aGn que chacun remporte selon qu'il se sera comporté en son corps , soit bien, soit mal. C'est la seconde des quatre tins de, l'homme que nous devons considérer, pour concevoir des pensées d'horreur et d'abomination contre le péché mortel , qui nous expose à la vérité et à la sévérité du jugement de Dieu. Une seule circonstance de ce jugement me donne quelque consolation , c'est que le Sauveur nous jugera en qualité d'homme, comme il dit en l'Evangile : Omne judicium dédit Filio , quia Filius hominis est : C'est-à-dire, en qualité de votre Fils, ô sainte Vierge ! et comme tel, vous le pouvez apaiser. Les lois humaines défendent aux femmes d'avocasser, c'est peut-être de peur que par les charmes de leurs attraits, elles n'amollissent le cœur des juges : mais votre Fils, qui ne punit qu'à regret et à contre-cœur, et qui désire d'être apaisé et fléchi à

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miséricorde, est ravi quand vous plaidez en faveur des pécheurs pénitents, qui recourent à vous, comme nous faisons très-humblement, en nous prosternant à vos pieds et vous disant : Ave, Maria.

IDEA SERMONIS

Exordr-m. — I. Justitia Dei , est ejus veritas quadruplex, nempè , essentise , cognitionis, locutionis, operationis. — II. Eas exercet in judicio, ut docet sanctus Joannes (Apoc. 1).

I. Pvnctum. — III. Veritas essentiae , ostendet gravitatem peccati divinis perfectionibus oppositi. — IV. Quod significatur (Apoc. 1 , 14 : Caput ejus , et capilli candidi sicut nix)

II. Punctum. — Oculi ejus tanquàm flamma ignis. Veritas cognitionis , quœ, intimas radiées actionum intuetur.

III. Puxctum. — Ex ore ejus gladius utrâque parte acutus. Veritas locutionis, quœ in omnibus punit, quselibet peccata gravia et levia, interna et externa, etc.

IV. Punctum. — Vox ejus tamquàm vox aquarum multarum. Veritas operationis, qua3 prolatam sententiam exequitur.

Conclusio. — Paraphrasis illorum verborum : Tune videbunt filium hominis , etc.

Exorde. — I. Les théologiens qui établissent leurs décisions sur les paroles du texte sacré , proposent une question , savoir : si la vérité de Dieu et sa justice divine sont une même perfection en lui, comme elles sont synonymes et univoques en son Ecriture. L'angélique saint Thomas, en la première partie, quest. 21, art. 2, répond affirmativement, disant en paroles expresses : Justitia Dei, est ejus veritas. On le prouve par divers passages de l'Ecriture , où le mot de vérité est mis au lieu de justice , et opposé à miséricorde , parce qu'elles ont des effets tout contraires. Comme aux psaumes 24 et 39, aux 83 et 84, aux 88, H 3 et ailleurs. Mais qu'estce la vérité de Dieu? qu'entend-on par ce mot de vérité? Ne faites pas comme Pilate ; il demanda à Notre Seigneur : Qu'est-ce que la vérité ? et puis il se retira sans en attendre la réponse. Il y a quatre sortes de vérités: vérité d'essence, vérité de connaissance, vérité de parole et vérité d'opération.

La vérité d'essence, que les théologiens appellent objective, parce qu'elle est l'objet de l'entendement, c'est l'accord et la convenance de la créature avec l'idée de son essence que le Créateur en a conçue de toute éternité en son entendement divin. Nous raisonnons des œuvres de la nature , par rapport et par analogie de ce que nous voyons aux ouvrages de l'art. Aux choses artificielles, on dit que celles-là sont vraies, qui sont conforme? au dessein que l'ouvrier en a projeté selon les règles de son art. Une petite église de cire ou de carton, n'est pas une vraie église, oui bien celle-ci où je prêche, parce que l'idée de l'architecte, et que les règles de l'architecture portent qu'une église, soit de bois, de pierre ou d'autres matériaux, a telle longueur, largeur et autres dimensions ; et qu'une église de cire n'a rien de semblable , oui bien celle-ci où nous sommes. Il en est ainsi des œuvres de la nature , l'idée de la nature humaine , que Dieu a préconçue en son entendement divin , est que l'homme soit composé d'un corps de chair et de sang et d'une âme raisonnable. Vous êtes un vrai homme, et moi aussi, parce que nous sommes composés de la sorte. Un homme en peinture n'est pas un vrai homme , parce qu'il n'a point d'âme raisonnable , ni de corps formé de chair et de sang.

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La vérité de connaissance, qu'ils appellent vérité formelle, parce que l'entendement en est informé et revêtu , c'est la conformité de la pensée avec son objet. Si vous pensez que votre mari est au sermon au lieu qu'il est au cabaret , la vérité n'est pas en votre pensée, cela est clair, et n'a besoin d'aucune explication. La vérité des paroles, c'est l'accord et la correspondance de la parole avec la pensée. Si vous pensez que votre voisin est homme de bien , et vous dites qu'il est méchant, la vérité n'est pas en votre bouche , votre parole est un mensonge : Mentiri est contra mentem ire. La vérité d'opération, qu'on appelle autrement fidélité, c'est le rapport et la convenance^ d'une action avec la promesse qu'on en a faite.

Ces quatre sortes de vérités étant du nombre des perfections que les théologiens appellent simplement simples , c'est-à-dire , qui ne sont point mêlées d'imperfections , elles sont en Dieu aussi bien qu'en la créature; elles sont en Dieu premièrement, plus avantageusement et plus excellemment qu'en la créature ; il a la vérité d'essence. Oui, car, dit saint Thomas (1. p., q. 16, art. 5), si les créatures sont vraies , veritate entis, parce qu'elles ont quelque conformité à l'essence de Dieu , et la conception qu'il a eue de leur être de toute éternité , à plus forte raison l'essence de Dieu est vraie; elle est la vérité première, primitive, originelle et souveraine, puisqu'elle est la forme exemplaire, le modèle, le patron et le principe de tout être. Donc, à proprement parler, la vérité d'essence en Dieu , n'est autre chose que sa divinité même , en tant qu'elle contient en soi toutes les perfections possibles et concevables , et en tant qu'elle est la règle , le niveau et le patron de tout être créé.

Secondement , en Dieu , il y a vérité de connaissance si assurée et infaillible, qu'aucune erreur ne la peut altérer tant soit peu; car en nous , l'erreur et la fausseté procèdent de ce que notre entendement ne connaît rien que par l'entremise des sens, qui le trompent souvent en leur rapport, ou de ce qu'il ne connaît les choses que par discours et raisonnement , qui va souvent à de fausses conséquences par des antécédents véritables, au lieu que Dieu connaît toutes choses par soi-même, et par un seul acte d'intelligence très-pur et très-simple , beaucoup plus simple que l'acte par lequel nous connaissons les premiers principes. Tiercement, en Dieu, il y a vérité de parole : il ne dément jamais sa pensée , il ne lui est pas possible de mentir, non plus que de cesser d'être Dieu; il a tant d'antipathie avec le mensonge , qu'il punira tous ceux qui le prononcent : Est autem Deus verax (Rom. 31,4). Impossibile est Deum mentiri (Hebr. 6, 18). Perdes omnes qui loquuntur mendacium (Psalm. 5). Bref, en Dieu , il y a vérité d'opération ; car il ne manque jamais d'accomplir ses promesses : Qux procedunt de labiis meis , non faciam irrita. Il y a si grand accord entre ce qu'il dit et ce qu'il fait, que ses paroles et ses œuvres sont synonymes en l'Ecriture ; le même mot hébreu de dabar signifiant l'une et l'autre , ainsi qu'il paraît en ce texte : Videamus hoc verbum quod fecit Dominus (Psalm. 88, 35).

II. Ces quatre genres de vérités que nous adorons en Dieu sont

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comme les quatre colonnes qui soutiennent son lit de justice, ou pour mieux dire les quatre conseillers qui entrent en sa tournelle et qui font le procès à tous les criminels. La vérité d'essence décide le cas de droit; la vérité de connaissance décide le cas de fait ; la vérité de parole prononce la sentence ; la vérité d'opération la fait exécuter et sortir son effet. Ceci fut admirablement bien enseigné à saint Jean l'Evangéliste en une vision mystérieuse qu'il raconte au commencement de l'Apocalypse. Il vit le Verbe incarné, Jésus-Christ , qui se présenta à lui , il avait les cheveux blancs comme neige , ses yeux brillaient comme du feu , de la bouche sortait une épée tranchante des deux côtés , sa voix était semblable au bruit que fait un torrent : Vox illius tanquàm vox aquarum multarum (Apoc. 1, 13). Les circonstances de cette vision expriment naïvement les quatre vérités dont nous venons de parler. Il a les cheveux blancs comme neige , voilà la vérité d'essence ; il a les yeux lumineux comme du feu , voilà la vérité de connaissance. En la bouche , il a une épée tranchante des deux côtés , c'est la vérité de parole. Tl a la voix comme le bruit d'un torrent, voilà la vérité d'opération. Disons un petit mot de chacune , et vous verrez quatre notables différences entre la justice de Dieu et celle des hommes : quant à la décision du droit, quant à la connaissance du fait, quant à la condamnation du criminel et quant à l'exécution de la sentence.

Premier point. — III. La première différence est qu'en la justice de ce monde , les hommes ne jugent pas toujours selon la gravité du crime , parce qu'ils ont pour règle de leurs décisions la loi et l'ordonnance du prince , et la loi n'ordonne pas toujours une plus grande peine pour les plus énormes péchés , mais pour ceux qui sont plus dangereux et dommageables à la république. Un maître qui séduit et déshonore sa servante , commet un plus grand péché que -la servante qui fait un larcin domestique ; cependant la justice des hommes punit bien plus grièvement le larcin de la servante , que l'adultère du maître. En la justice de Dieu, on décrète des punitions selon la grièveté des crimes , et on mesure cette grièveté par la contrariété qu'ils ont aux perfections de Dieu. On demande en théologie si le jugement universel se fera de jour ou de nuit : la question n'est pas encore bien décidée ; mais nous voyons que l'Ecriture, en une infinité de passages, appelle jour, le temps du dernier jugement. Aux psaumes 40 et 48, jour mauvais, et à chaque bout de champ, elle l'appelle le jour du Seigneur, parce qu'encore qu'il se fera pendant l'éclipsé du soleil et l'obscurité des autres astres, il se fera dans une grande clarté ; clarté corporelle qui procédera des corps glorieux ; clarté spirituelle , lumière intérieure , par laquelle nous connaîtrons les perfections de Dieu et nos imperfections : Deus manifeste veniet; illuminabit abscondita tenebrarum.

Nous disions tantôt que la vérité d'essence en Dieu n'était autre chose que son essence même , en tant qu'elle est le ramas et le trésor de toutes les perfections que l'on peut concevoir. Il est vrai que les réprouvés ne verront pas face à face et à découvert

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l'essence de Dieu, ni les divines perfections : mais ils verront clairement et évidemment que l'essence de Dieu est infiniment parfaite, douée d'un nombre infini de perfections. Ils verront qu'il y a une opposition naturelle, nécessaire et infinie entre Dieu et le pécheur, entre ses divines perfections et le péché : Manè astabo tibi et videbo, quoniam non Deus volens iniquitatem tu es (Psal. 5, 5) ; Je serai quelque jour présenté à votre tribunal. Ce mot astabo signifie cela : à quelque heure que ce soit, ce sera le matin pour moi. Les hébreux appellent le temps du matin, bokel, du verbe bakal, qui signifie discerner, distinguer : parce que le matin, quand l'aube du jour se lève, on commence à discerner ce qu'on ne voyait pas pendant les ténèbres de la nuit. Tant que nous vivons en ce monde, nous sommes en ténèbres : nous entendons publier les vérités de la foi, mais nous ne les voyons pas : F ides ex auditu; nous en avons la croyance, mais non pas l'évidence : Argumentum non apparentium, et pour cela elles ne nous touchent guère, nous les appréhendons fort peu et elles ne produisent que peu ou point d'effets en nous. Mais quand nous serons au jugement de Dieu , nous pourrons dire : Sicut audivimus , sic vidimus ; ce sera le matin , nous commencerons à voir ce que nous ne croyons qu'à demi ; nous appréhendons comme très -important ce qui ne nous semblait que de petite conséquence : Cognoscetur Dominus judicia faciens. Nous verrons clairement que Dieu est infiniment puissant, et ainsi quelle audace de s'être soulevé contre lui ; qu'il est infiniment sage , et ainsi quelle folie d'avoir méprisé ses avis; infiniment bon, quelle malice de l'avoir offensé ! il est immense, c'est-à-dire présent en tout lieu; quelle impudence donc d'avoir commis tant d'impuretés à ses yeux! il est infiniment juste, quelle témérité de n'avoir pas redouté ses vengeances ! il est infiniment miséricordieux, quel aveuglement de n'avoir pas gagné ses bonnes grâces ! il est infiniment libéral , quelle ingratitude d'avoir abusé de ses bénéfices ! il est infiniment parfait et ainsi il lui est impossible d'agréer, d'approuver ou délaisser impunie la moindre imperfection volontaire : Videbo quoniam non Deus volens iniquitatem tu es. Nous verrons qu'il y a tant d'antipathie et d'opposition entre Dieu et. le pécheur, qu'ils ne sauraient compatir ensemble beaucoup moins que le feu et l'eau , que la lumière et les ténèbres, que la forme et sa privation : Neque habitabit juxtà te malignus. En hébreu , il y a lojegurk, i ; Non hospitabitur : le pécheur ne pourra être auprès de vous, non pas même en passant : Non résurgent impii in judicio; hebraicè : Lo jakumu : Non stabunt , non subsistent.

C'est ce qui sera de plus effroyable, horrible et insupportable , que d'être présenté à Dieu avec un péché. Il y aura sujet de frémir et frissonner d'horreur quand on verra le soleil s'éclipser, la lune se teindre de sang, les étoiles tomber du ciel , les éclairs briller coup sur coup, le tonnerre éclater, les foudres lancés de toutes parts , la terre trembler, la mer se déborder, les animaux mugir, hurler et rugir, les bêtes sauvages sortir de leurs tanières et tout le monde s'embrasser. En quelle frayeur seriez-vous si vous voyiez un seul de ces prodiges? vous les verrez tous, n'en doutez pas, la parole de Dieu ne sera pas mensongère : vous les verrez tous et

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mille autres qu'elle raconte , et vous sécherez de crainte : Arescentibus prœ timoré hominibus. Mais tout cela ne sera rien à comparaison de ce point que je traite, tous ces prodiges effroyables ne seront que des commencements, dit notre Sauveur : Initia sunt dolorum; ce que vous appréhenderez plus, ce que vous ne pourrez souffrir sans détresse inconcevable, est de paraître devant Dieu, qui est infiniment parfait , avec la moindre imperfection : Ecce venit Dominus exerciluum , dit le prophète , et quis poterit cogitare diem adventùs ejus (Malach. 3, 2).

Il ne dit pas : Quis volet , mais Quis poterit. La venue du Fils de Dieu au jugement sera si effroyable à l'âme pécheresse, elle aura tant de crainte de lui être présentée, que la seule pensée en sera insupportable, parce qu'elle ne pourra subsister en sa présence: Quis stabit ad videndum eum ? Et le Fils de Dieu nous conseille d'éviter L'intempérance, l'ivrognerie, l'avarice et autres péchés; et, pour motif, il ne dit pas : afin que vous puissiez éviter les flammes d'enfer, la compagnie des démons, ouïes ténèbres; mais il dit: afin que vous soyez dignes d'être présentés au Fils de Dieu : Attendue vobis ne corda vestra graventur in crapulâ et ebrietate et curis hujus vitœ , ut digni habeamini stare antè Filium hominis (Luc. 21, 34), parce que tous les autres supplices ne sont rien, en comparaison de la honte et de la peine qu'on aura de paraître avec un péché mortel en la présence de Dieu infiniment pur et saint; et c'est ce qui fut enseigné en vision à saint Jean. Il vit le Fils de Dieu qui avait la tête ainsi qu'un vieillard , blanche comme neige ; et , voyant cela, il fut si effrayé , qu'il tomba en terre comme mort.

IV. Cette blancheur qui est naturelle à la neige, représente la pureté, la sainteté, la vérité de l'Etre de Dieu , qui consiste à n'avoir aucun mélange du non être et du néant. Quand le pécheur verra cela , il connaîtra évidemment que cette divine essence est opposée diamétralement et infiniment au péché , qui est un horrible néant; et se voyant taché du péché, il ne pourra subsister devant Dieu : il s'en verra si indigne , que si Dieu lui ouvrait les portes du ciel et lui permettait d'y entrer, il se lancerait plutôt dans l'enfer, et y demeurerait à jamais , que de demeurer tant soit peu auprès de Dieu avec le moindre péché : lbunt hi, non pas Projicientur, ou Trahentur; mais lbunt in supplicium œtemum. Le Sauveur ne dit pas que les réprouvés seront jetés ou traînés, ou conduits ; mais qu'ils iront d'eux-mêmes au supplice éternel.

Deuxième point, — La seconde vérité , c'est la vérité de connaissance qui est signifiée en ce que saint Jean vit que le Fils de Dieu avait les yeux brillants comme la ûamme du feu. Quelque bons yeux que vous ayez , on peut cacher plusieurs choses à votre vue, parce que la lumière par laquelle vous voyez n'est pas en vos yeux, mais en leur objet ; et si on éteint ou retire la lumière, on nous rend l'objet invisible. Mais si la lumière par laquelle vous voyez était dans vos yeux , et venait de vos yeux , comme on le dit de l'empereur Tibère , vous verriez aisément partout et même au milieu des ténèbres. En la justice des hommes, encore que les juges soient justes, équitables, irréprochables, doctes, judicieux et, en un

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mot, des aréopagites, ils peuvent être trompés, parce qu'ils ne voient que par une lumière empruntée : ils ne jugent pas selon leur science particulière , mais selon le dire des parties et la déposition des témoins. Dieu a sa lumière en ses yeux, ses yeux brillent comme le feu , il juge de tout par soi-même et par sa science infinie , et ainsi il ne peut pas se tromper ni être trompé : De vultu tuo judicium rneum prodeas.

Saint Augustin dit fort dévotement : Tu scis, Domine, undè vêniat Spiritus, ubi sit, et quà vadat, et utrùm radix sit dulcis , an amara de quâ foris pulchra folia emittuntur, et non tantùm intentionem, sed etiam radicis medullam intimam, disertissima veritatis tux luce colligis , numeras , contueris , consignas : cùmque hœc diligenter considero , ingenti timoré perturbor, quia magna nobis est indita nécessitas, juste recteque vivendi , quippè qui omnia facimus antè oculos judicis cuncta cernentis; Dieu connaît très-parfaitement par quel esprit nous faisons toutes nos actions ; il perce avec ses yeux de lynx le fond de notre cœur ; il sait s'il y a de la douceur ou de l'amertume en la racine d'une plante qui produit de belles feuilles : il épluche et il examine de près , nonseulement l'intention de nos œuvres , mais encore la plus intime et secrète moelle de cette racine. Voyez ces tulipes , ces roses et ces narcisses en un parterre : il n'y a rien de si beau , de si poli et de si agréable à la vue ; voyez la racine d'où elles procèdent : il n'y a rien de si terreux , tortu et désagréable ; voyez ces œillets et ces lys sur un autel :il n'est rien de si odoriférant , sentez la tige, qui est dans le vase, il n'est rien de si puant. Vous êtes à l'autel et vous dites la messe avec grande modestie : il n'y arien de si beau, de si bonne odeur et si agréable à Dieu et aux hommes que cette action : mais si vous ne faites cela que pour gagner quelque argent ou pour être estimé dévot, il n'est rien de si bas, de si terrestre et de si mauvaise odeur devant Dieu que cette intention. Vous reprenez cette fille dont vous êtes la marâtre, vous la rudoyez , vous l'accablez de réprimandes, c'est, dites-vous , pour la corriger de ses imperfections ; voilà une belle racine et une sainte intention : mais Dieu regarde la moelle : il voit possible que cette inclination , que vous avez à reprendre et à corriger vient d'une certaine aversion naturelle que les marâtres ont pour leurs belles-filles. Vous allez à votre père spirituel une ou deux fois la semaine, en apparence et selon votre pensée pour recevoir de lui des enseignements spirituels : en effet et en vérité , possible que c'est par sensualité , sensualité si secrète et délicate que vous ne vous en apercevez pas , mais Dieu la discerne fort bien.

Quand je considère ces choses, je suis saisi d'une extrême crainte; je vois que nous sommes obligés de faire toutes nos œuvres avec grande circonspection, pureté d'intention et le concours de toutes les circonstances, puisque nous les faisons en présence d'un juge qui voit tout , qui pèse tout , qui épluche tout , qui examine tout et qui désavoue une action si elle est souillée de la moindre tache : Antè oculos judicis cuncta cernentis.

Troisième point. — Comme la connaissance de Dieu est lou-

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jours conforme à la vérité de son objet, ainsi les paroles qu'il dit et les arrêts qu'il prononce sont toujours conformes à la vérité de sa connaissance. Le saint Evangéliste vit sortir de sa bouche une épée tranchante des deux côtés. La justice des hommes ne tranche que d'un côté, elle condamne et punit les criminels qui sont faibles , ou petits, pauvres et sans appui : mais quant à ceux qui sont grands, riches, ou puissants en faveur, elle les laisse impunis : la justice de Dieu tranche des deux côtés, elle n'a acception de personne , elle punit les grands et les petits qu'elle connaît punissables. La justice des hommes ne punit que les crimes intérieurs ; celle de Dieu les extérieurs et les intérieurs , la disposition du cœur, les affections, le désir et l'inclination volontaire. Si vous n'avez dérobé que cinq sous, les hommes vous punissent pour un larcin de cinq sous : mais si vous n'avez pris si peu, que parce que vous n'avez pas trouvé davantage , ou vous craignez qu'on le connût , Dieu vous punit pour la somme que vous désiriez prendre. Celle des hommes ne punit que les grands crimes : De minimis non curât prœtor (Matth. 12); celle de Dieu punit les petites fautes, les péchés véniels , les paroles oisives , les pensées inutiles. La justice des hommes punit les actions criminelles et non pas les omissions ; celle de Dieu punit tous les deux : elle envoie au feu éternel et ceux qui ont tué, et ceux qui ont laissé mourir de faim ou languir les pauvres de misère (Matth. 25) ; celle des hommes ne tranche que d'un côté; elle tue le corps, non pas l'âme; elle conGsque les biens temporels et non pas les éternels; elle prive des créatures et non pas du Créateur ; mais Jérémie dit que le glaive de Dieu perce le corps et parvient jusques à l'âme : Heu ! heu! Domine, pervenit gladius tuus usque ad animam (Jérem. 4, 10). Saint Thadée l'apôtre dit que le feu temporel qui consuma les Sodomites en cette vie fut le commencement du feu éternel qui les brûlera en l'autre monde.

La parole de Dieu est toujours conforme à sa connaissance : il connaît qu'en chaque péché il y a deux dérèglements , le premier en ce que l'âme se détourne de Dieu et le second qu'elle s'attache à la créature ; il la condamne à deux peines : à la peine du dam : Discedite à me ; et à la peine du sens : In ignem setemurn. Il connaît que le pécheur offensant une majesté infinie, mérite une peine infinie ; et comme il n'est pas capable d'une peine infinie en activité, il le condamne à une peine infinie en éternité.

Quatrième point. — La justice des hommes prononce plusieurs sentences qui ne sont pas exécutées, parce que le criminel en appelle, qu'il présente requête civile , qu'il s'échappe de prison , ou qu'il reçoit grâce du prince. La justice de Dieu ne prononce point d'arrêt qui n'ait son effet infaillible : Opéra manuum ejus, veritas et judicium (Psal. 109, 7).

La vérité d'opération en Dieu est la conformité de ses œuvres avec ses paroles : Vox ejus tanquam aquarum multarum (Apoc. 1). Sa voix est semblable , non à un tonnerre, qui ne fait que du tintamarre , non au son d'une cloche ou aux fanfares d'une trompette , qui ne produisent point d'effets , mais à un torrent qui , fai-

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sant du bruit, fait du ravage , qui rompt les digues, renverse les chaussées et franchit les barrières qu'on lui oppose, qui ruine, qui désole et dissipe tout ce qu'il rencontre. La voix de Dieu en est de même, quand il donne quelque sentence, en la prononçant il l'exécute. Il dira aux réprouvés : Ite maledicti; et , disant cela , il les y fera tomber, sans qu'aucune créature ni du ciel , ni de la terre, ose mettre opposition à l'effet de ses paroles. Il n'y aura prières de la Vierge, intercession des saints , ni actes de soumission ; il n'y aura larmes de pénitence, promesses d'amendement, ni oraisons" humbles et ferventes , qui puissent faire révoquer ou suspendre, diminuer ou changer tant soit peu cet arrêt arrêté pour toute l'étendue des siècles : In setemum, Domine, permanet verbum tuum.

Conclusion. — Tune videbunt, 6 tune! que tu es amer aux âmes mondaines. Elles n'aiment que nunc, c'est-à-dire, que le temps présent; le futur, ou le temps d'alors, leur est ou fatal ou funeste : Videbunt, alors on verra vos hypocrisies et vos trahisons, vos pensées badines et vos desseins ambitieux, les péchés commis en cachette et devant le monde, les abominations et les brutalités. Videbunt, on verra les belles occasions de faire votre salut que vous avez follement perdues , les pauvres que vous pouviez assister, les prédications que vous pouviez ouïr, les sacrements que vous pouviez recevoir, les indulgences que vous pouviez gagner, les gens de bien que vous pouviez imiter. Si j'eusse aidé cette veuve en son procès , direz- vous, visité ce malade mon voisin , ou retiré cette fille perdue , j'eusse gagné les bonnes grâces de Dieu ; si j'eusse entendu une telle prédication, quand j'allai me promener, j'eusse été converti et touché ; si j'eusse déclaré mon péché à un tel qui ne me connaissait pas, j'en eusse été quitte.

Videbunt. On verra les gens de bien qui auront vécu en même ville , en même paroisse , en même rue , en même fortune et famille que vous, qui seront en l'air parmi les saints, auprès de notre Sauveur : Obviam Christo, in aéra, pendant que vous ramperez sur la terre parmi les réprouvés, auprès des démons. Hé! qui eût pensé , direz-vous , que cette pauvre femme qui avait si peu d'apparence , que cet artisan qui semblait si idiot , ou que mon valet même que je traitais comme un ver de terre , seraient en si grand honneur ? moi , conseiller, trésorier et abbé , qui étais si savant, si sage et si judicieux selon le monde, je serais ainsi méprisé? ma pauvre servante, vous avez été plus sage que moi, de résister à mes volontés sensuelles et à mes importunité^ impudiques; si vous m'eussiez cru , je vous aurais perdue , vous seriez damnée avec moi , vous fîtes bien de quitter mon service. Ma bonne mère , il n'a pas tenu à vous que je ne sois sauvée avec vous, vous m'avez souvent reprise de mes vanités ; vous m'avez priée de ne hanter pas ce jeune homme qui m'a jetée en ce précipice ; mon pauvre père, je ne puis vous regarder sans un extrême regret ; hélas! c'est ma faute c'est ma pure faute, si je ne suis avec vous dans le ciel: car si je vous eusse obéi quand vous me repreniez de mes débauches , quand vous me commandiez de prier Dieu , d'aller à confesse , ou d'éviter les mauvaises compagnies, je serais maintenant en la vôtre.

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