XXVI PRÉFACE
rôle qui lui conviennent, s'est beaucoup moins propose, disons-le, de faire une œuvre en son honneur que de célébrer la délivrance de la ville et du duché d'Oiiéans. Il s'arrête lorsque son cadre est rempli, c est-à-dire lorsque les Anglais ont été chassés de l'Orléanais, à la suite de la bataille de Patay« Le duc d'Oiiéans, absent et prisonnier, n'y est jamais oublié; ses droits y sont rappelés fréquemment; et si les chefs anglais périssent, c'est pour lui avoir manqué de foi. Le receveur de la commune, représentant des bourgeois de la ville, occupe souvent la scène, et témoigne en toute occasion les meilleurs sentiments. De même , la fidélité des Orléanais, leur vaillante résistance y est particulièrement rappelée et vantée, même par la Pucelle, qui termine en engageant les citoyens d'Oriéans à garder à jamais mémoire de leur délivrance et à la célébrer chaque année par des fêtes et des processions. C'est le dernier mot de la pièce , et il est significatif.
Mais ce qui constitue la véritable originalité de l'œuvre que nous publions, considérée comme document historique, c'est le relief qu'elle donne à certains faits, la vie dont elle les anime. Quelle que fût son inexpérience, le versificateur du xv** siècle, du moment qu'il entreprenait de faire parler et agir des personnages historiques devant leurs contemporains, devait entrer assez avant dans la réalité pour satisfaire ou tout au moins pour ne pas bles^ ser le sentiment du public. S'il n'est pas toujours dans la vérité absolue, il se maintient au moins dans la vérité relative et donne au fait la forme acceptable et acceptée au moment où il écrit. Ses personnages parlent, sinon comme ils ont parlé réellement, au moins comme ils ont pu parler. Il en résulte que, dans le développement des scènes, dans les tirades qu'il met dans la bouche des acteurs, on trouve nécessairement des traits qui ne sont pas dans les chroniques et qui nous transportent à l'époque dont il traduit un glorieux épisode. Qu'on lise, par exemple, la scène où la
^ PRÉFACE. Kvii
Pncelle, du haut des murs d'Orléans, s adresse aux capitaines anglais, qui lui répondent par un dëluge d'injures*; celle où le héraut du duc de Bourgogne passe dans le camp anglais en enjoignant aux sujets de ce prince de cesser de porter les armes dans les possessions du duc d'Orléans^; celle où le comte de Suffolk se rend à Guillaume Renaut, qu'il veut auparavant armer chevalier^, et d'autres encore que nous pourrions citer; c'est là l'histoire prise sur le vif; et ces tableaux nous donnent, des incidents qu'ils reproduisent, une idée plus nette, plus frappante, que les récits des chroniqueurs.
L'historien de nos jours saura donc gré à notre dramaturge inconnu de s'être inspiré des événements de. son temps; car, à l'intérêt qui s'attache au récit dialogué et mis en action, son œuvre ajoute le piquant de ces détails de mœurs, de ces particularités de langage familier, qui, sous le nom de couleur locale, étaient naguère si recherchés et que le théâtre d'une époque peut seul nous rendre complètement. Aujourd'hui chacun s'efforce de se pénétrer le plus possible de l'esprit des temps passés, et de restituer aux faits, souvent mal présentés, leur véritable caractère; un des moyens d'y parvenir n'est-il pas d'apprendre comment ces faits étaient interprétés et rendus par les contemporains? Nous croyons donc pouvoir dire, sans nous faire illusion, que notre mystère ne sera lu ni sans intérêt ni sans profit par les écrivains si nombreux qu'attire la grande et sainte figure de Jeanne d'Arc, par ceux qui ont à cœur d'épuiser tous les témoignages, tous les documents qui nous sont parvenus sur cette héroïne et sur son époque.
Si, comme nous le pensons, l'histoire trouve encore k glaner ' p. 464. — * P. 374. — » P. 687.